Leurs réactions, elles ne m’étonnent pas. Une transformation, surtout quand on la veut et on la cherche, est perçue comme une menace. Ma mère n’a jamais voulu changer. Aux Etats-Unis elle continuait à s’habiller, se comporter, manger, penser, vivre comme si elle n’avait jamais quittée l’Inde, Calcutta. Le refus de modifier son aspect, ses habitudes, ses attitudes, était sa stratégie pour résister à la culture américaine, pour la combattre, pour garder son identité. Devenir ou même paraitre américaine aurait signifié pour elle une défaite totale. Quand ma mère rentre à Calcutta, elle se sent orgueilleuse : même en ayant vécu cinquante ans aux Etats-Unis, c’est comme si elle était restée toujours en Inde.
Je suis complètement l’opposé. Si le refus de changer était la rébellion de ma mère, la volonté de se transformer est la mienne. « Il y avait une femme… qui voulait être une autre personne » : ce n’est pas par hasard que L’échange, mon premier récit, commence avec cette phrase. Pendant toute ma vie j’ai essayé de m’éloigner du vide de mon origine. C’était le vide qui m’effrayait; c’était le vide que je fuyais. Voilà pourquoi je ne me sentais jamais satisfaite. M’altérer moi-même semblait la seule solution. En écrivant j’ai découvert une façon de me cacher derrière mes personnages, de me soumettre à une série de mutations.
On pourrait dire que le mécanisme de la métamorphose est le seul qui ne change jamais. Le parcours de chaque individu, de chaque pays, de chaque époque historique, de l’univers entier et tout ce qu’il contient, n’est qu’une série de mutations, aussi subtiles ou profondes qu’elles soient, sans lesquelles nous resterions debout. Les moments de transition, où quelque chose se transforme, constituent notre épine dorsale. Que nous gagnons ou perdons, ce sont des moments dont on tend à se souvenir. Ils donnent une ossature à notre existence. Tout le reste, c’est l’oubli.
Je crois que l’art a le pouvoir de nous réveiller, de nous toucher profondément, de nous changer. Que cherche-t-on quand on lit un roman, on regarde un film, on écoute de la musique ? Nous cherchons quelque chose capable de nous remuer, dont nous n’étions pas conscients avant. On veut se transformer, de la même façon dont Ovide m’a transformée.
Dans le règne animal une métamorphose est prévue, naturelle, une transition biologique à travers différentes étapes spécifiques qui portent à un développement complet. Une fois que la chenille s’est transformée en papillon, la chenille n’est plus là, tandis qu’il y a un papillon. L’effet de la métamorphose est radical, permanent. Ayant perdu la forme précédente, la créature prend une forme nouvelle que l’on ne reconnaît pas, avec de nouveaux traits, une autre beauté, d’autres capacités.
Une métamorphose totale n’est pas possible dans mon cas. Je peux écrire en italien, mais je ne peux pas devenir une écrivaine italienne. Bien que j’écrive cette phrase en italien, la partie anglaise qui m’appartient continue à me conditionner. Je pense à Fernando Pessoa, un écrivain qui a inventé quatre versions différentes de soi-même : quatre écrivains séparés, distincts, grâce auxquels il a réussi à surmonter ses limites. Peut-être que, ce que je suis en train de faire à travers l’italien ressemble à sa manière de procéder. Devenir une toute autre écrivaine n’est pas possible, mais peut-être il est possible d’en être deux.
Curieusement, je me sens plus protégée lorsque j’écris en italien, même si je suis plus exposée. Cette nouvelle langue ne m’enveloppe pas comme la peau couvre Daphnée. Bien que je n’aie pas d’écorce épaisse, je suis, en italien, une écrivaine endurcie, qui grandit de façon différente, éradiquée à nouveau.
Jhumpa Lahiri est une écrivaine américaine d'origine indienne. Elle habite à Rome. Son dernier livre, "La Moglie", a été publié en Italie (Guanda 2013). Ceci est le 19ème article que Jhumpa Lahiri écrit en italien pour le magazine italien "Internazionale".
Cet article a été issu du numéro 1056 d’Internazionale
Traduction: Isabella Mancini, Amina Boutarfa