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La Métamorphose (Jhumpa Lahiri) - Une mort et une naissance

La métamorphose est un processus à la fois violent et régénérant, une mort et une naissance. On ne sait pas où finit la nymphe et où commence l’arbre ; la fascination de cette scène repose sur la fusion de deux éléments, de deux êtres.  Dans le texte latin, les mots qui décrivent Daphnée et l’arbre sont bien placés l’un à côté de l’autre (frondem/ crines, ramos/ bracchia, cortice/ pectus). La contiguïté de ces mots, une juxtaposition littérale, renforce l’état de contradiction, d’entrelacement. Le résultat est un sentiment double et perturbant qui exprime la valeur mythique d’être deux choses en même temps ; d’être quelque chose d’indistinct, d’ambigu ; d’avoir une double identité. Avant d’être transformée, Daphnée court pour sa vie. Maintenant elle ne bouge pas, elle ne parvient pas à se déplacer. Apollon peut la toucher, mais pas la posséder. Si cruelle qu’elle soit, la métamorphose est sa bouée de sauvetage. D’une part elle perd son indépendance ; de l’autre, comme l’arbre, elle s’arrête définitivement dans le bois, où elle peut profiter d’une liberté différente.
De la même façon, je pense que mon écriture en italien est une fuite. A travers ces récits je fouille ma métamorphose linguistique et je me rends compte que je suis en train de m’éloigner de quelque chose, de  m’émanciper. En écrivant en italien depuis presque deux ans, je me sens déjà transformée, comme si j’étais née à nouveau.  Par contre, ce changement, cette nouvelle ouverture a un prix: comme Daphnée, je me sens bloquée. Je ne parviens plus à utiliser la langue comme avant, comme j’étais habituée à l’anglais. Maintenant une nouvelle langue, l’italien, me couvre comme une sorte d’écorce. Je reste dedans : renouvelée, coincée, soulagée,  mal à l’aise. Pourquoi je fuis ? Qu’est ce qui me poursuit ? Qui voudrait me retenir ?
La réponse la plus évidente serait l’anglais. Pourtant, je crois qu’il ne s’agit pas de l’anglais en soi, mais plutôt de ce que cette langue signifie pour moi. Dès mon enfance, l’anglais a représenté une lutte exténuante, un conflit dévorant, un sens continu d’échec, d’où mon angoisse. Il a représenté une culture à découvrir, à interpréter. Je craignais qu’il représente une rupture entre mes parents et moi. L’anglais incarne un aspect encombrant de mon passé. J’en ai assez.
Malgré cela, j’en étais amoureuse. J’ai commencé à écrire en anglais. Ensuite, de façon assez précipitée, je suis devenue une écrivaine connue. J’ai reçu un prix que je ne croyais pas mériter, qui me semblait une erreur. Même s’il a été un honneur, je continue à avoir des soupçons. Je n’ai pas réussi à me joindre à cette reconnaissance, qui a, pourtant, changé ma vie. Dès lors j’ai été considérée comme un auteur à succès, donc j’ai arrêté de me voir comme une apprentie, inconnue, presque anonyme. Mon écriture découle d’un lieu où je me sens invisible, inaccessible. Par contre, un an après la publication de mon premier livre j’ai perdu à jamais mon anonymat.
En écrivant en italien je pense fuir à la fois mes échecs à l’égard de l’anglais et  mon succès. L’italien m’offre un parcours littéraire bien différant. En tant qu’écrivaine je peux me démanteler et me reconstruire. Je peux rassembler des mots et rédiger des phrases sans que personne ne me considère comme une experte. Bien sûr il m’arrive de connaitre certains échecs en italien, mais le sentiment d’échec qui en résulte ne me rend pas amère et tourmentée.
Quand je dis que je suis en train d’écrire dans une nouvelle langue, quelques-uns me conseillent de ne pas le faire. Ils ne veulent pas lire mes textes traduits à partir d’une langue étrangère. Ils ne veulent pas que je change. En Italie, même si beaucoup de gens m’encouragent à faire ce pas, on me demande la raison de mon choix, de vouloir écrire dans une langue qui, sans doute, est beaucoup moins lue dans le monde. Quelques-uns disent que ma renonciation à l’anglais pourrait avoir des graves conséquences, que ma fuite pourrait me conduire  vers un piège. Ils ne comprennent pas la raison d’un tel risque.