"Une nouvelle langue est presqu'une nouvelle vie, tu t’insères dans une autre logique et éprouves d’autres sentiments". J’ai pu mieux comprendre la volonté de m’exprimer dans une nouvelle langue : réussir à me soumettre à une métamorphose.
Jhumpa Lahiri est une écrivaine américaine d'origine indienne. Elle habite à Rome.
Avant d’écrire ces réflexions, j’ai reçu un email d’un ami de Rome, l’écrivain Domenico Starnone. Faisant référence à ma volonté de d’apprendre l’italien, il a écrit : « une nouvelle langue est presqu’une nouvelle vie, tu t’insères dans une autre logique et éprouves d’autres sentiments » .Combien m’ont rafraîchie ces mots ! Ils semblaient avoir des répercussion sur mon état d’âme après être arrivée à Rome et après avoir commencé à écrire en italien. Ils contenaient toute mon agitation, toute ma désorientation. En lisant le message, j’ai pu mieux comprendre la volonté de m’exprimer dans une nouvelle langue : réussir à me soumettre, en tant qu’écrivaine, à une métamorphose.
Au même moment où j’ai reçu ce message, quelqu’un m’a demandé, pendant une interview, quel était mon livre préféré. J’étais à Londres sur scène avec d’autres écrivains. Généralement cette question m’énerve : il n’existe pas, selon moi, un livre définitif, c’est pourquoi je ne sais jamais comment répondre. Mais cette fois, j’ai réussi à répondre sans aucune hésitation que mon livre préféré était « Les métamorphoses » d’Ovide. Je le considère comme un livre majestueux, un poème qui concerne et reflète tout. Je l’ai lu pour la première fois il y a vingt-cinq ans, en latin. J’étais une étudiante universitaire aux États-Unis. Une rencontre inoubliable, peut-être la lecture la plus satisfaisante de ma vie. Pour rejoindre ce poème j’ai dû me dédier à une langue étrangère, ancienne, exigeante. Pourtant, l’écriture d’Ovide m’a conquise, elle m’a fascinée. J’ai découvert une œuvre sublime, un langage vif, entrainant. Je crois que lire dans une langue étrangère est la façon la plus intime de lire.
Je me souviens comme si c’était hier le moment où Daphné, la nymphe, se transforme en laurier. Elle veut échapper à Apollon, le dieu pressant qui la désire. Elle voudrait rester seule, chaste et dévouée au bois et à la chasse comme la vierge Diane. Epuisée et incapable de s’enfuir du dieu, la nymphe supplie son père, une divinité fluviale, de l’aider. Ovide écrit : «Sa prière à peine achevée, une lourde torpeur s’empare de ses membres, sa tendre poitrine est serrée par une fine écorce, ses cheveux s’allongent en feuilles, en branches s’étendent ses bras, tandis que ses pieds, si vifs à l’instant, sont fixés par de solides racines. Une cime lui fait office de visage ; seul son éclat subsiste en elle». Quand Apollon pose sa main sur le tronc de l’arbre « il sent battre encore son cœur sous l’écorce nouvelle ».