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Le plurilinguisme : entre diversité et universalité

La langue et le langage occupent une place de choix dans la philosophie depuis l’Antiquité.

En revanche, la problématique de la diversité linguistique fait son apparition tardivement avec Leibniz, Vico et Humboldt.

Depuis l’origine, deux questions, intimement liées, sont posées : celle du lien entre la langue et le « monde réel » et celle de l’universalité de la langue qui semble rejoindre la « recherche de la langue parfaite », qui permet de tout dire, en tout lieu et en tout temps. La question tend à se confondre avec une certaine aspiration à la langue unique et donc au monolinguisme.

Tout se passe comme si diversité et universalité étaient nécessairement et irréductiblement opposées, diversité et universalité constituant les deux extrémités d’un axe sur lequel on pourrait classer les situations réellement constatées. Et donc se rapprocher de l’universel est toujours du côté de l’unité qui s’oppose à la singularité. Sur la même ligne, le plurilinguisme penche du côté de la diversité tandis que le monolinguisme serait presque le but à atteindre au nom de l’universalité à laquelle on aspire.

Mettre le plurilinguisme et la diversité linguistique et culturelle au cœur de l’universel ne va absolument pas de soi.

Si le monde réel est un monde physique et un monde fini, toutes les langues sont censées pouvoir en rendre compte, et toutes les langues étant supposées dire la même chose, il suffirait d’une seule langue pour tout dire. C’est le fondement du monolinguisme, avec comme corollaire la guerre entre les langues, chaque langue pouvant prétendre à être la langue élue.

Aux antipodes de cette manière de voir, nous soumettons aux lecteurs deux citations.

D’abord Picasso qui en tant qu’artiste a produit cette parole très philosophique : « S'il n'y avait qu'une vérité, on ne pourrait pas faire cent toiles sur le même thème. »

Puis le célèbre aphorisme de Wittgenstein, extrait du Tractatus : « Les limites de mon langage sont les limites de mon propre monde ».

Est-il opportun d’introduire ce débat dans les Assises européennes du plurilinguisme. La question est pour nous de savoir s’il s’agit d’une question critique et d’un enjeu fondamental.

À notre avis, il ne s’agirait pas d’une question cruciale si la manière dont les langues et la question linguistique sont perçues dans la société actuelle n’était pas tributaire d’une opinion commune indéfendable aujourd’hui à la lumière de la philosophie et de la science. Relancer ce débat nous paraît conforme à la vocation de l’OEP.

L’identité est également une question cruciale du point de vue des langues et du plurilinguisme.

De nombreux travaux de sociolinguistique ne peuvent aboutir s’ils ne s’appuient pas sur une réflexion solide en ce qui concerne l’identité individuelle et collective, et une réflexion parallèle en ce qui concerne les relations entre langues et cultures. De la même manière que l’identitarisme, l’essentialisme linguistique est incompatible avec le plurilinguisme comme objectif et mène à une impasse existentielle. Or, l’approche plurilingue permet d’aborder la question de l’identité avec des moyens que n’offre pas l’enfermement monolingue dont nos sociétés souffrent gravement aujourd’hui.

Nous vivons une période bien particulière où la question de l’identité se généralise à l’échelle du monde sous des formes parfois extrêmes et où la seule identité qui reste largement impensée est l’identité européenne. Une place significative doit donc être réservée à une réflexion sur l’identité européenne, sur la culture et les cultures européennes.

En matière d’éducation, les questions sensibles sont nombreuses.

En voici quelques-unes.

Une première question rarement abordée est celle de savoir si le fait linguistique a une place dans l’éducation. On apprend le français en France, c’est la moindre des choses, on apprend aussi deux voire trois langues étrangères, on peut même en option apprendre le latin et le grec ancien, mais la langue en tant que fait linguistique est hors du champ de l’enseignement. Dans le passé, quand l’enseignement du latin était plus développé, son enseignement était de nature à susciter une connaissance métalinguistique qui pouvait être réinvestie dans l’acquisition du français et des langues vivantes. C’était un élément important de culture générale. La question mérite d’être posée.

On peut s’alarmer à juste titre que l’apprentissage de la langue maternelle et de la langue d’éducation ait perdu de son importance et ait vu son niveau baisser ce qui semble aujourd’hui un constat qui n’est plus contesté. Mais on doit s’interroger aussi sur le contenu d’un enseignement linguistique. Travailler sur le sens s’impose et doit être une dimension de l’éducation plurilingue et interculturelle. Que l’on songe à ces mots chargés de passions comme « esclavage », « laïcité », « vérité ». Est-on sûr qu’ils ont la même signification d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre, et même à l’intérieur d’une même langue ?

D’autres questions sont importantes mais restent en suspens. Aucun gouvernement européen et encore moins la Commission européenne, condamnée à un entre-deux sans issue, ne s’en empare.

L’abaissement de l’âge à partir duquel on enseigne les langues semble avoir fait l’unanimité des gouvernements. Mais certains en ont tiré la conclusion que l’on pouvait arrêter ou alléger l’enseignement des langues après le collège, ce qui nous éloigne en réalité des objectifs du sommet de Barcelone de 2002.

Que fait-on dans l’enseignement supérieur ?

Dans le monde de l’entreprise, une maîtrise minimale de l’anglais est une condition de recrutement même à des postes assez modestes. Mais l’anglais ne suffit pas. Pour nous, c’est peut-être une évidence, mais il y a un gouffre avec l’état de l’opinion publique.

On peut aussi changer d’approche et explorer les populations qui sont les plus exposées aux questions linguistiques.

Quel est l’impact social, économique et politique, en termes d’inégalités et de bon fonctionnement de la démocratie, de l’illettrisme ou de la littératie. La cohésion sociale et la capacité d’une société à changer sont directement en cause.

Or on constate  que les questions linguistiques constituent pour certaines populations des zones de fractures ou d'innovation.

Il y a donc des domaines et des parties de la société où les questions linguistiques se posent avec acuité et pour lesquels des réponses sont attendues à la fois en termes d’expertise et d’appropriation collective. Ces domaines sont très nombreux et cet appel à communication a pour objet de les identifier, de souligner ceux dans lesquels les données manquent, ceux où beaucoup d’incertitudes demeurent, où nos connaissances sont insuffisantes, ceux aussi où la volonté politique est défaillante, etc.

En fait la langue est à la base de tout, mais peu en sont conscients.

Il faut analyser puis construire, continuer de construire.

Cet appel à communication s’adresse en priorité aux chercheurs, mais il s’adresse aussi à la société civile et au monde culturel et artistique.

Il convient en effet d’insister sur la caractéristique des Assises qui est de lier le travail de la recherche à la société civile et aux décideurs. Cette spécificité conduit à donner aux partenariats une importance particulière et sa matérialisation est la production de conclusions qui peuvent prendre la forme d’une déclaration engageant tous les partenaires.

Par ailleurs, les Assises ont toujours lié le travail sur la diversité linguistique et culturelle à l’expression artistique et littéraire, tout simplement parce que l’expression artistique vise toujours un regard singulier dans l’universel et c’est en cela qu’il y a un rapport intime entre l’aspiration au plurilinguisme et l’expression artistique. Picasso a dit : « S'il n'y avait qu'une vérité, on ne pourrait pas faire cent toiles sur le même thème. ». Elle pourrait être notre devise. Clairement, cet appel est ouvert, et si les modalités pratiques ci-après concernent essentiellement les communications orales et écrites attendues, pour les formes artistiques, nous sommes tenus au sur-mesure pour nous adapter, dans la mesure du possible, aux projets qui pourraient nous être présentés.

Date limite de dépôt des résumés des propositions de communication : 30 avril 2022.

Toutes les autres informations pratiques sont disponibles sur le site et seront alimentées au fur et à mesure des besoins :

https://assises.observatoireplurilinguisme.eu