Logo de l'OEP

Sélectionnez votre langue

Logo de l'OEP

Julia KRISTEVA, psychanaliste, écrivaine

Transmettre une langue, c’est d’abord s’adresser à des individus. Des individus qui se sont arrachés à leur milieu dans un souci d'aller ailleurs... (extrait du Livre d'Or "Les intellectuels et artistes pour le plurilinguisme et la diversité culturelle" en cours d'écriture dans le cadre de la journée du 23 juin à l'UNESCO)

Transmettre une langue, c’est d’abord s’adresser à des individus. Des individus qui se sont arrachés à leur milieu dans un souci d'aller ailleurs. Cette étrangeté et cette aspiration vers l'autre sont à la fois une épreuve, une douleur et une chance. Si on ne s'adresse pas à cette subjectivité de carrefour, on n'accomplit pas sa tâche technique et linguistique de transmission de la langue.

Il y a du matricide dans l'abandon de la langue maternelle. Partir, c’est couper les liens, dont le plus fondamental : le lien à la langue maternelle. Dans ce deuil infini, où la langue et le corps ressuscitent dans les battements d’un français greffé, s’abrite la mémoire maternelle. Ni involontaire ni inconsciente, je dis bien maternelle : parce qu’à la lisière des mots musiqués et des pulsions innommables, au voisinage du sens et de la biologie que l’imagination a la chance de faire exister, pour moi en français – et la souffrance me revient : Bulgarie, ma souffrance.

Il y a du matricide et c'est une grande douleur, mais c’est aussi un espoir de renaissance. Apprendre une langue dans le monde moderne consiste aussi à donner une réponse à cet acte d'arrachement, qui est aux portes de l'autonomie. Il faut couper des liens pour devenir un autre. La nouvelle langue devient la promesse de cette nouvelle vie.

(Julia Kristeva)

 

                                                     

Née en Bulgarie, Julia Kristeva est écrivain, psychanalyste, membre de l'Institut universitaire de France et enseignante à l’Université Paris Diderot-Paris 7 où elle dirige l’Ecole doctorale « langue, littérature, image » et le Centre Roland Barthes. Elle est docteur honoris causa de nombreuses universités et membre titulaire de la Société psychanalytique de Paris. Elle siège au Conseil Economique et Social et est présidente d’honneur du Conseil National « Handicap : sensibiliser, informer, former».  Julia Kristeva a reçu, en 2004 en Norvège, le prix Holberg et en 2006 à Brême, le prix Hanna Arendt pour la pensée politique. Julia Kristeva est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, romans et essais parmi lesquels, Seule, une femme (Éditions de l'Aube, 2007), Colette: un génie féminin, Cet incroyable besoin de croire (Bayard, 2007), Thérèse mon amour (Fayard, 2008).