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Repenser l'Australie à travers plusieurs langues

Le 13 octobre 2021 par Adrian Vickers. L'article original est disponible ici.


Vue depuis Sims Island, dans le Territoire du Nord, avec la flotte malaise (indonésienne) dans la baie et les Indonésiens que l'amiral King a rencontrés en Australie du Nord. Issu de "l'album de dessins et gravures de Philip Parker King, 1802-1902", de la collection de la bibliothèque Mitchell, bibliothèque d'État de Nouvelles-Galles du Sud.

S'intéresser plus en détail à l'histoire plurilingue de l'Australie

Pour comprendre l'Australie, des connaissances de la langue anglaise ne suffisent pas. Le Professeur Adrien Vickers met en lumière la richesse des sources non-anglophones et des échanges interculturels, qui peuvent réorienter notre perspective de l'histoire australienne.
En 1817, lorsque le jeune explorateur appelé Amiral Philip Parker King partit depuis le Port Jackson et débuta son expédition en Australie du Nord, il emmena avec lui deux lettres de recommandation : une écrite en malais, l'autre en javanais.
Environ 150 ans plus tard, le Professeur Fritz van Naerssen, à l'époque président des Études Indonésiennes et Malaises à l'Université de Sydney, traduisit la lettre javanaise. Celle-ci arriva ensuite dans sa présente demeure : la bibliothèque Mitchell, bibliothèque d'État de Nouvelle-Galles du Sud. Il s'agit là d'une partie de la large collection de documents non-anglophones qui remontent aux débuts de la colonisation de l'Australie par les Britanniques.

La nécessité des recherches plurilingues

Mon expérience de parcours pour devenir un historien spécialiste de l'Indonésie a été plurilingue : mon écriture de l'histoire a commencé avec la langue indonésienne que j'avais apprise au lycée. Je l'ai complétée pendant mes études universitaires, par des compétences variées, comme le néerlandais, le balinais, le vieux javanais et le javanais. Pourtant, on a considéré qu'écrire l'histoire de l'Australie en anglais était suffisant.
Les journaux australiens publiés dans plus de douze langues - chinois, allemand, néerlandais, français, italien, japonais et d'autres encore - sont restés largement inexploités par rapport à toutes les informations qu'ils ont à offrir concernant la création de l'Australie moderne. Le journal franco-australien appelé Le Courrier Australien, qui existe encore aujourd'hui, a commencé à être publié en 1892. Son fondateur, Charles Wroblewski, né Lituanien, a aussi mis en place le journal germano-australien nommé le Deutsch-Australiche Post. Il parlait polonais et russe et il représente l'un des nombreux exemples qui prouvent la nécessité de recherches qui soient égales dans toutes les langues.
« Il existe des sources négligées écrites dans une multitude de langues différentes dans les bibliothèques, archives, musées et collections privées australiennes qui pourraient nous apprendre tellement plus sur l'Australie. Il faut les déterrer et les analyser à travers notre perspective de connaissance collective des langues. »
- Professeur Adrian Vickers
Déchiffrer et analyser l'anglocentrisme latent dans les recherches historiques.
Au lieu de partir du principe que la "britannicité" est synonyme de notre État-nation moderne, il est justifié de considérer de nouvelles perspectives et perceptions de la manière dont l'Australie a été peuplée au cours des 230 et plus dernières années. Cela implique des questions sur la mise en place des frontières nationales et culturelles ainsi que la manière dont les personnes habitant en Australie ont vécu les conflits majeurs tels que les deux guerres mondiales et la Guerre Froide.
Afin de bien les comprendre, il faut comparer les histoires et les expériences des mineurs d'or chinois et des missionnaires allemands du 19ème siècle ; se demander ce qui est arrivé aux prisonniers de guerre et détenus italiens, allemands, japonais, chinois et indonésiens retenus en Australie ; prendre en considération les problèmes liés à la surveillance des organisations communautaires chinoises, grecques et italiennes par les services de renseignements australiens dans les années 1950.

imageaustralieallemandDocument écrit en allemand issu du camp de concentration allemand près de Liverpool,  Nouvelle-Galles du Sud, Australie (entre 1914 et 1918). Texte traduit en français : "Aventure d'un Allemand courageux au pays des kangourous". Des collections de la bibliothèque d'État de Nouvelle-Galles du Sud.

L'émergence d'une Australie différente

En réunissant des récits dans des langues variées, il nous est possible de réorienter l'histoire de l'Australie.
Retracer l'histoire de la relation entre l'Australie et l'Indonésie implique par exemple une consultation des sources néerlandaises et allemandes concernant les frontières de l'établissement colonial entre trois parties de l'île de la Papouasie à la fin du 19ème siècle. L'histoire de ces frontières se poursuit à travers les revendications néerlandaises et indonésiennes de la Papouasie/Irian Occidentale entre 1950 et 1969, ainsi que de sa frontière nationale avec le territoire australien de la Papouasie Nouvelle-Guinée avant 1975. Les archives et les articles de journaux néerlandais et indonésiens racontent des histoires très différentes des récits anglophones venus d'Australie.
Au début des années 1960, alors que les anglophones se plaignaient du "caractère sauvage" de la culture australienne, des journaux russes locaux rendaient compte de rassemblements à Sydney pour discuter des subtilités des travaux de Pouchkine. Autour du même moment, les politiques étatiques et fédérales réprimaient le développement d'organisations d'extrême droite. Mais, des journaux en allemand et en grec mobilisèrent l'expérience de leurs lecteurs australiens afin de mettre en garde contre les conséquences du fait de permettre l'implantation d'organisations néo-nazies.
Plutôt que de traiter les groupes linguistiques comme des communautés "ethniques" distinctes, nous pouvons relier et comparer les récits dans lesquels le fait d'être australien ne revient pas au fait de s'identifier comme "britannique".

Ouvrir les archives de l'Australie plurilingue

Fondé par le Conseil australien de la Recherche (ARC), le Opening Australia's Multilingual Archive Discovery Project (projet de découverte de l'ouverture des archives plurilingues d'Australie) vise à mobiliser les précieuses ressources non-anglophones sous-exploitées, afin de repenser les histoires de migration et de colonisation de l'Australie. Avec les grandes subventions jamais distribuées à l'Université de Sydney, ce projet plein d'ambition cherche à élargir la compréhension australienne de l'histoire sociale, culturelle et intellectuelle de la création d'une nation. Le résultat recherché est de constituer un nouveau sentiment d'inclusivité lorsqu'on s'identifie à l'Australie.
Une superbe opportunité de bourse étudiante attend tout doctorant avec des connaissances en histoire, études culturelles et études littéraires désireux de se joindre à l'équipe de recherche de la Faculté d'Arts et Sciences Sociales. Estimé à une valeur de plus de 32 000 euros par an pour une durée allant jusqu'à 3 ans et demi, le doctorant entreprendra des recherches dans une ou plusieurs langues étrangères afin d'apporter une nouvelle lumière sur l'histoire. Les candidatures ferment le 30 novembre 2021.

Adrian Vickers est Professeur d'Études d'Asie du Sud-Est et président du Département des Études Asiatiques. Il est co-auteur du livre de 2015 appelé "The Pearl Frontier", qui est basé sur des sources néerlandaises et indonésiennes pour étudier l'industrie de la nacre en Indonésie occidentale et en Australie du Nord. Il est l'un des investigateurs du projet d'ouverture des archives plurilingues d'Australie.

Traduit de l'anglais par Auriane De Poorter.