Un article de Bernard Léchot paru sur Swissinfo.ch le 16 juin 2010
Il est écrivain, poète, professeur de littérature, journaliste, parolier. Sa vie s’articule tout entière autour des mots - français et créoles. Et d’un véritable engagement pour Haïti, où il est né en 1956. Le français selon… Lyonel Trouillot.
Aujourd’hui, Lyonel Trouillot vit toujours à
Port-au-Prince, au cœur de sa terre. Il s’y trouvait d’ailleurs le 12
janvier dernier, jour du terrible séisme. «J’ai fait partie des
chanceux», dit-il calmement.
swissinfo.ch: Vous
souvenez-vous du premier manuel scolaire avec lequel vous avez appris le
français?
Lyonel Trouillot: Aucun souvenir… aucun!
swissinfo.ch:
Quelqu’un – parent, professeur, auteur – a-t-il marqué à jamais votre
relation à la langue française?
L.T.: Pas à la langue
française. Au langage. Les premiers auteurs que j’ai lus, je les ai lus
en français, puisqu’il n’y avait pas encore de textes traduits en
créole, et c’était les deux langues que je connaissais dans mon enfance.
Le français était donc pour moi la langue du livre, de la littérature.
Il
y avait aussi parmi les amis de ma famille – mon père était avocat, et
recevait souvent des gens – une sorte de respect du langage, de quête du
beau langage qui m’a sans doute marqué.
swissinfo.ch:
Une citation de Cioran: «On n'habite pas un pays, on habite une langue.
Une patrie, c'est cela et rien d'autre»… D’accord, pas d’accord?
L.T.:
Je ne suis pas du tout d’accord avec ça. C’est une sorte de bavardage,
de ronron qui est inscrit dans un fétichisme de la langue. J’écris en
français, mais mon pays s’appelle Haïti, avec des gens qui y vivent dans
de très mauvaises conditions, et cela m’interpelle beaucoup plus que la
langue française.
Et puis, il faut arrêter: on est écrivain au
moment où on écrit. Quand on n’écrit pas, on est un citoyen. Il y a deux
fétichismes dans ce genre d’énoncé qui m’agacent profondément: le
fétichisme de la langue et celui du statut d’écrivain. Au moment où je
vous parle, là, je ne suis pas un écrivain, mais un citoyen qui essaie
de dire des choses plus ou moins intelligentes, plus ou moins utiles!
swissinfo.ch:
Quelles places tiennent chez vous les différentes langues que vous
pratiquez?
L.T.: Vous savez, dans mon travail
d’écrivain, la langue est un outil de travail, et ce sont les textes
finalement qui choisissent leur langue. Comme si certains textes me
disaient: «En français je ne fonctionne pas bien». Et d’autres: «C’est
en français que ça marche pour moi»! Je pense que beaucoup d’écrivains
haïtiens, qui écrivent en français et en créole, vous diront que c’est
le texte qui choisit. On peut habiter le bilinguisme sans tragédie.
swissinfo.ch:
La langue française a une spécificité: l’Académie française. Un club de
vieillards inutiles ou les gardiens du temple?
L.T.:
Disons que l’Académie française a été créée avec une volonté de
coordination et de mainmise de l’Etat sur la question du langage,
intention qu’on peut trouver louable ou trop centraliste. Pour moi,
c’est une institution de prestige, dans une certaine tradition
française, mais ni plus ni moins que ça.
swissinfo.ch:
Malgré l’Académie, le français se métisse et change, pour le meilleur et
le pire… Votre rapport à cette évolution? Amusé, attentif, agacé?
L.T.:
Les langues n’ont pas de propriétaires, et sont transformées par leurs
locuteurs. Il est normal qu’elles soient marquées par des contextes
historiques, des évolutions sociales. Les langues sont des structures
souples qui peuvent s’accommoder de nouveautés, qui finalement se
transforment aussi.
Cependant je constate une chose qui m’agace:
c’est qu’il y a quand même une perte de langue. On peut ainsi
s’interroger sur la somme de langage que possèdent les jeunes dans les
cités. Aujourd’hui, l’un des drames de certaines sociétés, ou de
certaines catégories sociales, c’est qu’il y a des colères légitimes qui
veulent s’exprimer, une condition qui veut qu’on sache qu’elle existe
afin qu’on puisse la changer, et qui ne trouvent pas les mots pour
s’exprimer.
Si je prends le cas de mon pays, Haïti, vous avez
les jeunes des bidonvilles qui finalement ne parlent ni français, ni
créole, mais un langage infesté de termes anglais – et ils ne
connaissent pas l’anglais pour autant. Il y a donc finalement une sorte
d’impossibilité de dire qui prend la forme du cri. Ou du bégaiement.
Mais qui ne prend pas la forme de la phrase. Tout au plus de
l’invective. Cela dans un langage qui les ghettoïse, puisqu’ils sont les
seuls à se comprendre et ne peuvent pas, dès lors, agir sur la société.
swissinfo.ch:
Cette année, c’est le 40ème anniversaire de l’Organisation
internationale de la Francophonie. Quel regard portez-vous sur cette
institution?
L.T.: Je pense que l’OIF en tant que telle
est, comme toutes les institutions, en partie déterminée par les
donateurs, qui ont évidemment une influence sur certains de ses choix.
Mais je crois qu’elle évolue dans le bon sens. Parce qu’elle ne tient
pas un discours sur la ‘belle langue française’ au détriment des langues
locales. Quand je pense au Prix des cinq continents de la Francophonie,
il y a une vraie volonté de montrer qu’il y a des usages différents et
légitimes de la langue française.
Comme la plupart des
francophones, à l’exception des Français, sont bilingues, ou parlent
plusieurs langues, il y a une sorte de dialogue qui s’établit avec les
autres langues des locuteurs francophones, ce qui est très intéressant.
swissinfo.ch:
Pour conclure, une expression haïtienne que vous appréciez
particulièrement?
L.T.: En Haïti, quand quelqu’un parle
beaucoup pour ne rien dire, on dit en créole haïtien: «Tout ça c’est la
France»!
Bernard Léchot, swissinfo.ch