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La bataille silencieuse pour sauver le plurilinguisme en Europe

La coopération européenne : formidable sur le papier, discriminatoire dans les faits. www.shutterstock.com/Kingarion

Publié le 9 mai 2016 à 16h27

On sait maintenant que grandir avec deux langues ou plus offre quantité d’avantages cognitifs. Le multilinguisme n’est pas seulement une belle réussite dans une société tolérante, mais aussi un avantage social important pour les individus. Il a été démontré à de nombreuses reprises que le bilinguisme renforce la concentration et évite la distraction, améliore la flexibilité mentale, et ralentit le déclin cognitif en veillissant.

Il est donc surprenant que des gouvernements européens et leurs médias traditionnels, comme la France et l’Italie, soient hostiles à l’idée d’encourager le plurilinguisme, et parfois même à l’idée que les Européens devraient pouvoir être publiquement bilingues.

Le corse et les châtaignes de malheur

 

Fin 2015, le président nouvellement élu de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, s’est adressé à l’assemblée en corse, la langue maternelle de la plupart des habitants de l’île depuis des générations, qui compte actuellement environ 130 000 locuteurs.

La plupart des médias français ont décrit cet acte comme un affront, certains suggérant même que parler corse allait empêcher l’île de se développer d’une manière ou d’une autre et la réduire à « un confetti encombré de chèvres et de châtaignes ».

Suivant cette attitude monolingue et monoculturelle, le Premier ministre français Manuel Valls a catégoriquement refusé de reconnaître un quelconque droit à l’emploi officiel du corse, affirmant : « Il n’y a qu’une langue de la République, c’est le français ». Et d’ajouter : « La Corse est dans la République et dans la France. Personne ne doit l’oublier ».

Le gouvernement régional a déclaré publiquement le corse langue coofficielle en mai 2013, déclaration purement symbolique, puisque la constitution française ne reconnaît que le français comme langue officielle.

Cette attitude négative à l’égard des langues régionales repose sur une idéologie du XIXe siècle, où la notion de « langue » est intrinsèquement liée à l’idée d’« un peuple, une nation, un Dieu », au point que la moindre allusion au bilinguisme régional est perçue comme une atteinte à l’identité nationale.

Heureusement, les sociétés européennes modernes abandonnent de plus en plus cette idée qu’une nation est forcément composée d’« un seul peuple », et que les personnes appartenant à une même nation doivent croire en un seul et même dieu (ou même croire en un dieu).

Concernant la langue, cependant, ces croyances des années 1800 restent fortement ancrées. D’ailleurs, l’auteur français Philippe Blanchet a publiquement dénoncé le fait que la discrimination linguistique est la dernière forme acceptée et largement pratiquée de discrimination ouverte et institutionnalisée.

Ce type de préjugé est malheureusement plus répandu qu’on ne le pense, bien qu’il soit diamétralement opposé à l’aspiration de l’UE d’être « unis dans la diversité » et au point de vue de la Commission européenne selon lequel le respect de la diversité linguistique dans et entre les pays est « l’une des pierres angulaires du projet européen ».

Le lombard et le syndrome du voyageur

 

Quelques mois après que le Premier ministre a bloqué le droit des Corses à employer leur langue, les médias et les fonctionnaires du gouvernement central italiens ont ouvertement raillé une proposition de loi du gouvernement régional de Lombardie pour « le maintien et le développement du lombard ». Les réactions allaient de la qualification de « risible » ou « absurde » à l’idée que le bilinguisme ferait « fuir » les touristes.

Cette dernière objection est particulièrement fausse, puisque le bilinguisme augmente au contraire l’attrait touristique d’une région, comme en Catalogne ou au Canada francophone.

Comme leurs homologues français, les partisans du monolinguisme italien adhèrent à une idéologie qui assimile « langue » et langue « nationale » ou « littéraire ». Le lombard, comme beaucoup d’autres langues en danger d’Italie, est considéré comme un « dialecte » honteux. Et ce, alors que sa littérature remonte au XIIIe siècle, qu’il est en grande partie incompréhensible avec l’italien et est plus proche du français et du catalan que de l’italien (fait souvent ignoré ou même grossièrement nié).

Ces attitudes indéniablement négatives envers le bilinguisme montrent que certains pays de l’Europe moderne ont encore du chemin à faire pour accepter leur propre diversité linguistique interne. Le fait est que le bilinguisme es loué quand il implique des langues étrangères comme l’allemand ou l’espagnol, mais est considéré comme indésirable voire rétrograde quand il s’agit de langues régionales parlées sur le territoire européen depuis des siècles.

En principe, cela démontre que certains pays européens assimilent encore nationalité, et même citoyenneté, avec homogénéité. Et en pratique, cela empêche les enfants d’accéder à la diversité linguistique dès le plus jeune âge.

Le lombard, comme le corse et de nombreuses autres langues régionales d’Europe, est maintenant parlé presque exclusivement par les anciennes générations. Les enfants de parents bilingues grandissent alors dans le monolinguisme et le monoculturalisme. En ridiculisant les efforts pour maintenir une diversité linguistique interne, certains pays européens détruisent des siècles de savoir et refusent aux enfants l’accès aux bienfaits du bilinguisme précoce.

Ces bienfaits comprennent notamment une capacité accrue à tolérer les différences culturelles et linguistiques.

 

Traduit par Geneviève Le Gouguec

Source : https://theconversation.com/the-quiet-battle-to-save-multilingualism-in-europe-57921