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Comment les minorités linguistiques ont-elles trouvé un allié inattendu auprès des agences de traduction ?

Écrit par Ofer Tirosh
Publié le 25/01/2022
Source : OpenGlobalRights


Les agences de traduction professionnelles sont en train de devenir d’étonnants partenaires de la conservation des langues minoritaires pour les générations futures.

Notre langue maternelle fait partie de notre identité. La première langue que nous apprenons nous permet d’entrer en contact avec le monde, et façonne notre manière de percevoir la réalité.


7 000, c’est le nombre de langues parlées dans le monde. De ces langues, une majorité est vouée à disparaître au cours du siècle à venir. Les langues minoritaires se meurent à une vitesse alarmante à raisond’une langue toutes les deux semaines. Pour beaucoup, la mondialisation et Internet en sont « les principaux bourreaux ». Si ces éléments ont permis de transformé notre monde en un lieu plus interconnecté, ils ont aussi eu pour effet d’homogénéiser les cultures et les langues. On estime que 60,4 %du contenu disponible sur Internet est uniquement en anglais.


Les anthropologues et les groupes indigènes sont à présent lancés dans une course contre la montre afin de préserver les langues vulnérables avant qu’elles ne disparaissent complètement, emportant avec elles le savoir et la culture qu’elles portaient.


Si les perspectives d’avenir de ces communautés ne sont pas des plus réjouissantes, elles ont tout de même trouvé un allié inattendu auprès des agences de traduction. Jusqu’alors ces entreprises avaient joué un rôle important dans la diffusion de la mondialisation Si les perspectives d’avenir de ces communautés ne sont pas des plus réjouissantes, elles ont tout de même trouvé un allié inattendu auprès des agences de traduction. Jusqu’alors ces entreprises avaient joué un rôle important dans la diffusion de la mondialisation. Le développement de la traduction automatique (TA) et de l’intelligence artificielle (IA) a permis de propulser ce domaine vers de nouvelles hauteurs. Cependant, prenant compte de leur capacité de rendre plus accessibles les langues, quel est le rôle de ces technologies dans le maintien en vie de ces langues menacées ?


Le droit à la langue est un droit de l’Homme


Certains se demandent si sauver ces langues indigènes menacées en vaut vraiment la peine. D’autres encore affirment que « c’est la vie », surtout dans un monde en perpétuel mouvement.


Cependant, de telles réflexions font abstraction du fait que les gens ont le droit de s’impliquer de manière significative dans la société en utilisant les langues qu’ils connaissent. Un rapport de l’UNESCO soutient qu’il s’agit de l’application la plus fondamentale de la liberté d’expression et du droit à la non-discrimination.


Ce « fait de la vie » est, de fait, révélateur d’une crise qu’il faut traiter au moyen de politiques d’intervention à tous les niveaux. En 2020, le Fond Économique Mondial faisait état d’à peu près 2 895 langues en danger à travers le monde. Ce chiffre est alarmant puisqu’il s’agit d’environ 41 % de l’ensemble des langues. Certaines de ces langues comptent moins de 1 000 locuteurs.


Les anthropologues et les groupes indigènes sont aujourd’hui lancés dans une course contre la montre afin de préserver les langues vulnérables avant qu’elles ne disparaissent complètement, emportant avec elles le savoir et la culture qu’elles transportaient.


Jordi Bascompte, chercheur à l’Université de Zurich, affirme que « chaque fois qu’une langue s’éteint, c’est une manière de donner sens à la réalité qui disparaît », et en même temps notre façon d’interagir avec la nature et la relation que nous avons elle.


Bascompte et d’autres chercheurs ont fait remarquer que nous continuerons à perdre des pans entiers de connaissances transmises de génération en génération si rien n’est fait.
Pour empêcher cela, l’UNESCO a décrété une Décennie internationale des Langues Autochtones à compter de 2022 pour soutenir les projets qui visent à les préserver. De telles initiatives sont le fruit d’immenses efforts pour atténuer cette crise linguistique et s’assurer que les peuples qui parlent ces langues puissent user de leurs droits. Parallèlement à ces initiatives, les agences de traductions sont devenues partie intégrante de la mise en avant et de l’implémentation de ces langues par de nombreux moyens.


Combler l’écart entre langue et opportunités


Au cours de la décennie précédente, les agences de traduction ont fait de grands progrès dans le développement de solutions incorporant de la TA et des IA. La majorité du secteur de la traduction se sert de ces technologies dans le cadre de la gestion de leurs projets, rendant ainsi la traduction facilement utilisable dans les applications et contenus numériques comme les in-apps, les sites web ou les logiciels. Les technologies de traduction rendent encore plus simple et plus rapide la traduction d’une langue à l’autre grâce aux algorithmes des machines qui déterminent la structure de la langue.


Cependant, la traduction automatique n’est pas précise puisqu’il lui manque toujours la dimension culturelle des paires de langues, et ce particulièrement pour les langues minoritaires. Ainsi, toute agence qui se servirait de ces technologies continue de faire appel à des linguistes afin de s’assurer de la qualité de la traduction. En traduisant des langues autochtones, comme le cherokee vers les langues majoritaires, comme l’anglais, et vice-versa, les agences de traduction mettent en avant ces langues au sein des minorités, mais aussi auprès d’un public plus large au niveau mondial.


À travers les services qu’elles proposent, ces agences participent à connecter les locuteurs des langues autochtones et les langues majoritaires qui représentent une sphère d’audience plus large. Cela permet de rendre plus simples d’accès les services et les opportunités aux locuteurs des langues minoritaires.
L’élément qui contribue le plus à la perte de langue, c’est l’apprentissage, pour les enfants, d’une langue majoritaire au détriment de la langue maternelle, afin de pouvoir accéder aux services et aux opportunités plus simplement.


L’écart entre langue majoritaire et minoritaire est dû au nombre important de plateformes, services et opportunités disponibles en langues majoritaires. Par exemple, les nouvelles générations sont encouragées à apprendre l’anglais (une langue majoritaire), parce qu’elle donne accès à plus d’offres d’emploi comparé à ce qui est disponible dans leur langue maternelle.


C’est dernières années, la préservation des langues maternelles a été remise au centre de l’attention. Alors que les jeunes sont de plus en plus conscients de l’importance de leur héritage culturel, il est vital de leur fournir les moyens nécessaires pour qu’ils continuent d’utiliser leur langue maternelle. Dans la plupart des cas, les politiques gouvernementales de préservation des langues sont plus efficaces que le simple fait de s’appuyer sur des associations à but non lucratif.


On peut prendre le cas de l’irlandais par exemple. Dans les années 1850, le nombre de locuteurs de cette langue a diminué. Grâce aux initiatives de la Ligue Gaélique, celle-ci a cherché à se servir de cette langue comme langue d’enseignement dans plusieurs disciplines, permettant ainsi de la préserver.


La traduction comme outil d’apprentissage des langues


En plus d’encourager les jeunes à apprendre la langue de leurs parents, les traductions réalisées par des IA sont plus à même qu’avant de fournir les ressources nécessaires à l’enseignement. De nombreuses initiatives gouvernementales ou d’ONG ont d’ores et déjà commencé à travailler en partenariat avec les agences de traduction pour utiliser ces technologies dans le but de les préserver grâce à l’éducation.


L’ARC Centre of Excellence for the Dynamics of Language (ARC centre d’excellence pour les dynamiques du langage) en est un bon exemple. C’est une organisation qui vise à préserver les langues indigènes d’Australie à l’aide d’une IA et d’un robot développé par leurs soins. Celui-ci enseigne la langue maternelle de leurs parents à travers des leçons et des histoires tout en surveillant l’apprentissage des enfants.


La traduction, un moyen de créer des archives


Même si ce n’est que sous forme d’archive, la conservation des langues recèle un potentiel énorme. Les agences de traduction qui travaillent avec des IA conservent des bibliothèques de données linguistiques colossales, et beaucoup des agences qui peuvent se le permettre s’efforcent d’inclure des langues aux caractéristiques linguistiques rares afin de pouvoir améliorer leur moteur de traduction.


Il s’agit peut-être du type de documentation le plus poussé que nous n’aurons jamais à notre disposition. Puisque le traitement automatique des langues est devenu plus précis, cela pourrait donner l’occasion aux linguistes d’étudier ces langues en utilisant non seulement les écrits existants, mais aussi ce qui se rapproche le plus d’une « archive vivante » rendue possible grâce à la traduction automatique.


Et même si ces technologies doivent encore être améliorées pour atteindre le même niveau de précision que le traducteur l’humain, les données conservées deviendront une arche de Noé linguistique et culturelle pour les générations à venir. Elles pourront les étudier et les reconstituer avec les morceaux qui se sont « perdus dans les traductions ».

 

Traduit de l'anglais par Vincent Parmentier