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Dorénavant, l'Ukraine écrit dans sa langue maternelle

 

 

 

Par Chris Colijn

 Posté le 20 mars 2022 

Source: Lossi 36

 

À compter du 16 janvier 2022, toute la presse écrite d’Ukraine doit être rédigée en ukrainien. Alors que l’indépendance en 1991 a marqué la rupture avec le gouvernement de Moscou, et ce faisant, le renforcement de l'identité nationale, la langue russe reste bien ancrée en Ukraine. Les débats concernant la relation entre les langues russe et ukrainienne sont toujours d’actualité aujourd’hui. Seulement la moitié de la population ukrainienne utilise exclusivement la langue nationale à la maison. Les autres, pour la plupart, parlent soit russe, soit passent d’une langue à l’autre. Quand Poutine a déclaré que les russophones risquaient le génocide en Ukraine, le Kremlin a ramené la question des langues au cœur de la guerre contre l’Ukraine. 

 

Pour Poutine, la langue russe est un facteur d’unité entre la Russie et l’Ukraine et assure que l’Ukraine doit être sauvée des « fascistes » anti-russes – une manœuvre politique évidemment fausse. Même si de vifs débats existent quant à la façon de gérer cette  diversité linguistique, l’idée selon laquelle la langue est une source majeure de tensions fait partie d’un discours russe visant à discréditer la légitimité de l’Ukraine en tant qu’Etat.

Après la révolution de la Dignité en 2014, les politiciens ukrainiens ont pris des décisions pour définir clairement la relation entre la langue russe et la langue ukrainienne. Le premier pas a été celui de Petro Poroshenko, juste avant qu’il ne quitte le gouvernement en avril 2019, quand il a signé une loi qui établissait l’ukrainien comme première langue dans la sphère publique. Il a fallu plusieurs années pour que la loi entre en vigueur, laissant à la société des périodes de transition pour s’ajuster à cette nouvelle réalité; 

Les écoles, les centres médicaux et les organisations gouvernementales doivent dorénavant communiquer en ukrainien, et les organisations médiatiques doivent se soumettre à des quotas de langue ukrainienne. À compter de janvier 2022, la loi s’applique aussi aux journaux et aux magazines, rédigés en russe depuis des décennies. Ce n’est que le début des mesures visant l’application de cette loi : de nouvelles dispositions vont continuer d’entrer en vigueur jusqu’à 2024, quand les médias régionaux devront aussi être publiés en ukrainien. Comme la loi Poroshenko ne s’applique pas à la Crimée, à l’anglais ou aux langues de l’UE, il est évident que cette loi est là d’abord pour réduire la présence de la langue russe.

Cette loi sur la langue représente un changement politique décisif en faveur de l’ukrainien. Déjà en 2019, elle a été votée au parlement avec une majorité écrasante, et Poroshenko a décrit ce vote comme « l’une des étapes les plus importantes pour atteindre l’indépendance. » Il explique que si l’Ukraine veut vraiment être un Etat indépendant, son peuple ne peut pas continuer d’utiliser la langue de l’agresseur voisin. Cependant, certaines institutions internationales telles que le Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme et la Commission de Venise ont fait connaître leur opposition. Selon eux, les langues minoritaires, dont le russe, pourraient être stigmatisées. Pour la Commission de Venise, cette loi échoue à équilibrer deux buts : le premier, légitime, de renforcement et de promotion de la langue ukrainienne, ainsi que la sauvegarde des droits des minorités linguistiques.

Vu sous cet angle, la promotion de l’ukrainien pourrait mener à des tensions politiques et sociales. Néanmoins, il n’y a pas de preuve tangible en ce sens, car seul le Kremlin la présente comme problème majeur. De nombreux médias ont des versions russes de leur site web, et la loi laisse encore la place à la langue russe à la télévision. De plus, une chaîne bilingue soutenue par l’Etat, Dom TV, a été lancée en 2020 pour donner des nouvelles en langue russe auprès des personnes vivant en Crimée et dans le Donbas. Cet effort a été renforcé pendant la guerre actuelle, lorsque des médias ukrainiens ont collaboré pour lancer une chaîne de télévision entièrement en russe pour « ouvrir les yeux des russes » qui n’ont accès qu’à la version de la Russie concernant la guerre. Ces initiatives sont bien la preuve d’une volonté de la part du gouvernement ukrainien d’ouvrir la communication avec ceux qui parlent russe plutôt que de les aliéner.

 

L’état de la langue sous Zelensky 

Peu après le lancement de la loi en 2019, Volodymyr Zelensky est arrivé sur la scène politique. Ce comédien issu du monde du spectacle se distinguait de Poroshenko non seulement par son style politique, mais aussi par sa langue maternelle, le russe. Défendant l’unité nationale, qui s’opposait avec le slogan de campagne de Poroshenko, « armée, langue, foi », Zelensky a remporté le second tour des élections présidentielles avec 73 pourcent des voix. 

Lors de son premier discours du Nouvel An en tant que président, Zelensky a insisté que la langue que parlent les Ukrainiens, leur religion ou leur vote importent peu. Même s’il utilise l’ukrainien dans la sphère politique, son opinion est que la langue ne devrait pas être un critère pour juger de ce qu’est un « vrai » ukrainien. « La langue russe n’est pas la propriété de la Russie ». Cette déclaration démontre son ouverture à l’utilisation du russe en Ukraine. Ce sentiment est répandu en Ukraine, alors même que le pays est en guerre totale contre la Russie. Beaucoup d’Ukrainiens continuent de parler russe et cela ne veut pas dire que ces gens sont affiliés au gouvernement russe.

Dans sa manière de gérer la langue et l’identité nationale, Zelensky accepte ouvertement l’utilisation du russe dans la société. Cette attitude est aussi un reflet de la réalité: il est courant d’entendre des conversations à la fois en ukrainien et en russe sur tout le territoire ukrainien. Une personne peut parler exclusivement ukrainien tandis qu’une autre parle russe; dans d’autres cas, chacun utilise un mélange des deux langues, introduisant des mots russes dans une phrase en ukrainien, et vice versa. Ce mélange linguistique est une réalité sociale, et même si de nombreuses personnes ont consciemment choisi de passer à l’ukrainien depuis la révolution ukrainienne de 2014, l’Euromaïdan, beaucoup n’ont toujours pas de préférence. Ils vivent au quotidien avec ces deux langues, ou n’en parlent qu’une seule, tout en comprenant la deuxième. Si le partage entre ukrainien et russe n’est pas remis en question, il n’y a pas de raison pour que de vraies tensions éclatent. Si les responsables politiques continuent d’inclure les personnes russophones dans le futur du pays, les déclarations de Poutine concernant l’oppression se révèleront fausses.

 

Une prise de conscience linguistique

Ces dernières années, on remarque une hausse de la conscience linguistique, ce qui a mené certains à passer à l’ukrainien par conviction personnelle plutôt que par obligation vis-à-vis de la loi. On peut citer comme exemple le podcast littéraire populaire Vusya Hoholya (La moustache de Gogol), présenté par Vadym Kyrylenko et Mykyta Rybakov, basés à Odessa. Le podcast a été enregistré en russe pendant 2 ans environ, mais est passé à l’ukrainien en mai 2021. Les créateurs du podcast expliquent que leur décision n’est pas liée à la loi sur la langue : ils le voient plutôt comme un choix personnel, et soulignent qu’ils veulent promouvoir la langue ukrainienne dans leur ville natale, où peu de personnes la parlent. Les présentateurs voulaient s’entraîner avant d’enregistrer leur podcast entièrement en ukrainien. Ils se sont donc mis à parler ukrainien dans leur vie quotidienne, et n’ont suivi aucun média russophone pendant 6 mois. Ils s’excusent pour leurs erreurs et reconnaissent parler une sorte de surzhyk d’Odessa, un dialecte mélangeant russe et ukrainien, auquel ils rajoutent dans leur discours en ukrainien des éléments russes ainsi qu’un peu du dialecte Odessite.

La maladresse de Krylenko et de Ryabkov quand ils parlent leur langue maternelle est représentative d’un plus grand mouvement à l’échelle de la société ukrainienne. Les comportements envers la langue ukrainienne ont évolué depuis 2014, jusqu’à une plus grande reconnaissance de son importance symbolique d’identité nationale. Cela va de pair avec un désir toujours plus grand de la part des ukrainiens russophones de parler un ukrainien « authentique ».

En parallèle, de grands auteurs patriotiques comme Andrei Kurlov ou Ihor Pomerantsev continuent d’écrire en russe. Kurkov assure que « l’Ukraine devrait prendre possession de sa culture russophone, qui est distincte du monde culturel de la fédération de Russie. Il suggère la promotion du russe ukrainien: de la même manière qu’il existe des différences entre l’anglais britannique et américain, ce russe ukrainien se distinguerait légèrement du russe parlé en Russie, car enraciné dans un contexte culturel ukrainien. 

Tandis que la loi linguistique reflète un désir de rejeter définitivement le russe de la sphère publique, ce genre d’initiative pourrait aider à construire un espace clairement défini pour la langue russe en Ukraine, où elle serait une langue parlée par beaucoup, intégrée à la société ukrainienne, mais exclue des sphères officielles. Le point de vue de Zelensky sur ces questions linguistiques laisse penser qu’il pourrait être favorable à cette idée.

Même si la Russie s’est lancée dans une guerre totale contre l’Ukraine, Zelensky sait que beaucoup d’ukrainiens, comme lui-même, parlent russe chez eux. Il comprend bien que si les gens parlent russe, c’est parce qu’ils ont été élevés ainsi et qu’il s’agit d’une préférence personnelle. Cependant, la loi sur les langues stipule clairement que la langue ukrainienne prévaut sur le russe dans la sphère publique, et qu’il n’est pas question de revenir dessus.

 L’Ukraine indépendante a sa propre langue, et, peu importe la langue parlée dans les foyers, cette langue est celle considérée comme la norme dans tout environnement public. Cela ne signifie pas une oppression de la langue russe, toujours beaucoup employée. Au contraire, il y a une distinction claire entre la langue de l’Etat ukrainien et les langues minoritaires comme le russe. Dans le contexte où l’Ukraine mène une lutte pour son indépendance vis-à-vis du « monde russe » et contre les déclarations de Poutine selon lesquelles les Russes et les Ukrainiens ne forment qu’un seul peuple, il apparaît tout à fait cohérent que les autorités ukrainiennes fassent clairement la distinction entre la langue d’Etat et les langues minoritaires.

Si l’Ukraine ressort de cette guerre comme un pays vraiment indépendant, sa diversité linguistique n’aura pas disparu soudainement. La loi actuelle pourra néanmoins permettre à l’Ukraine de développer davantage son identité propre, reflet d’une rupture claire du « monde russe », tout en protégeant les droits des ukrainiens russophones. Il est difficile de prédire ce à quoi l’Ukraine d’après-guerre ressemblera, mais étant donné l’inimitié entre la Russie et l’Ukraine, la société pourrait tout à fait s’éloigner de plus en plus de la langue russe. Même si cette séparation aboutissait à la solidification du statut de l’ukrainien, il n'y a pas assez de preuves pour soutenir que les Ukrainiens russophones seront discriminés en Ukraine.

 

Traduit de l'anglais par Cassandre Rhétière