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Apprentissage des langues et télévision belge : plaidoyer pour le sous-titrage

Un article mis en ligne le 2 février 2009 sur le site de La Libre Belgique (lalibre.be), rubrique "Langues et enseignement"

Auteurs :

Georg BRANDT, Luca COPETTI, Mathieu de WASSEIGE, Muriel d'HOSSCHE, Régine FLORENT, Samira KHABAZI (Département des langues de l'IHECS, Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales)

A la fois récréation et école !

Les télévisions belges francophones pourraient être d’excellents outils d’apprentissage des langues.

Voir l'original ici

Nous constatons régulièrement que les Flamands, Néerlandais et Scandinaves ont moins de difficultés à fonctionner en langues étrangères. D’accord, leur langue est très rarement comprise à l’étranger et cela joue un rôle évident mais un autre élément qui explique cette compétence est le fait qu’ils sont régulièrement exposés à des films et des séries en version originale (V.O.) sous-titrée. Ce n’est pas un choix, le doublage en néerlandais et en suédois n’est tout simplement pas rentable !

Par contre, en Belgique francophone (1), le sous-titrage n’est que très rarement utilisé puisqu’il y a un marché important pour les films et séries en version française (V.F). Une chance ? Pas sûr C’est extrêmement confortable mais cela nous dessert au niveau de l’apprentissage des langues. On double aussi la plupart des interventions durant le JT. Attendez ! Devrions-nous dire "on doublait" ? Car il y a du changement dans l’air

Une résolution visant à sous-titrer les déclarations des néerlandophones et germanophones a été présentée au parlement de la Communauté française en mars 2008 et acceptée à l’unanimité. Nous voudrions aller plus loin en demandant aussi le sous-titrage des interviews de personnes s’exprimant en anglais. Un tel changement serait une réelle avancée pour le niveau de connaissance des langues en Belgique francophone. La RTBF prépare une phase test et c’est une excellente nouvelle !

En tant que pédagogues, nous sommes réellement impatients de voir cette (bonne) résolution devenir réalité car la technique du doublage est un "manque à gagner" à plusieurs niveaux. En ce qui concerne l’apprentissage, rappelons que le premier pas à faire est de s’exposer à la langue, d’emmagasiner un maximum de mots. Cette familiarisation avec la langue étrangère est possible grâce au sous-titrage. Dès le premier stade de la découverte, il est motivant de reconnaître des mots, de jouer à deviner. C’est un exercice auquel chacun devrait pouvoir s’adonner régulièrement. Le sous-titrage est une offre d’éducation permanente démocratique et grand public.

La lecture de sous-titres peut être considérée comme fastidieuse mais c’est une technique qui s’apprend; c’est une question d’entraînement. Notons que les cinéphiles habitués aux V.O. améliorent leur niveau de compréhension des langues étrangères mais acquièrent aussi une capacité de lecture rapide Une faculté utile et un savoir-faire non négligeable.

D’autres arguments plaident en faveur du sous-titrage. Celui-ci permettrait d’éviter que des erreurs de traduction soient "masquées" par le doublage; on gagnerait donc en qualité et précision de l’information donnée. Par ailleurs, les déclarations des politiciens néerlandophones, germanophones ou anglophones méritent d’être entendues dans la langue de l’intervenant. S’exprimer dans sa langue maternelle permet de traduire sa pensée avec une précision et une finesse qui sont difficiles à égaler dans une langue étrangère. Nous devrions entendre exactement ce que les personnes interviewées déclarent, surtout quand le sujet est délicat et que chaque mot compte !

Passer du doublage au sous-titrage ne se ferait probablement pas sans mal. Il est certain qu’il existe des difficultés techniques, le sous-titrage des interviews est plus laborieux, (donc plus coûteux) et moins rapide que le doublage. Est-ce une raison pour rejeter un outil performant ? À notre sens, non. Il y a sans doute un équilibre à trouver entre la difficulté engendrée et l’intérêt général Il est à noter que les infos venant de l’Est nous laissent souvent quelques fuseaux horaires d’avance et que les infos "prime time" aux USA (par exemple) sont généralement traitées le jour suivant. Rappelez vous les grands moments de la campagne présidentielle, les débats, le "victory speech" d’Obama. Le "live" pourrait continuer à être doublé si les difficultés à ce niveau sont insurmontables.

On rétorquera peut-être que les spectateurs avides d’authenticité et d’apprentissage ont l’opportunité de se brancher sur la VRT, ZDF ou la BBC mais cette démarche reste exceptionnelle et fait perdre la dimension "familiale" d’un moment partagé : regarder la télé en famille.

Rêvons un peu, allons plus loin ! Si des films et séries en V.O. pouvaient être programmés régulièrement sur les chaînes francophones belges, nous nous en réjouirions car un film en V.O. a une saveur et une justesse de ton que la meilleure version française (V.F.) ne pourra jamais égaler. Le charisme des grands acteurs passe aussi par leur voix. Un film en V.O. est une ouverture au vécu, aux références, aux jeux de mots, voire aux jurons favoris des autres cultures. C’est une fenêtre ouverte sur le monde.

Il est certain que l’être humain est généralement assez réticent au changement et à l’effort mais une grande partie des spectateurs sont preneurs d’authenticité (au cinéma comme au JT). De nombreux francophones ont envie ou besoin de pratiquer les langues. Une pétition lancée sur internet le 15/01/09 démontre cet intérêt : elle demande l’"abandon de cette béquille intellectuelle que constitue le doublage" et a recueilli plus de 1000 signatures en moins de 5 jours. (2)

D’autre part, la RTBF, pour ne citer qu’elle, a une mission de service public et donc d’instruction. Ceci entraîne des responsabilités qui impliquent quelquefois de prendre des positions moins populaires (au départ). Si nous voulons que les francophones se débarrassent de l’image peu flatteuse d’unilingues, incapables de s’exprimer en néerlandais, allemand et anglais, il faut attaquer le problème sur plusieurs fronts : l’enseignement, bien sûr, les séjours à l’étranger, mais également le quotidien télévisuel.

En conclusion, il est intéressant de jeter un coup d’œil sur le site de la RTBF, en particulier sur la page qui raconte son histoire (3). On y trouve les mots de Paul-Henri Spaak qui en 1935 résuma très bien les missions de la RTBF : "À la fois récréation et école !" Nous y voilà, c’est exactement la définition d’un film en V.O. !

(1) de même qu’en France, Grande-Bretagne, Espagne, Italie, etc : les pays dont la langue véhiculaire est largement utilisée n’utilisent pas le sous-titrage

(2) http://3675.lapetition.be/

(3)http://old.rtbf.be/rtbf_2000/bin/view_something.cgi ? id = 0133386_pagefiche