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Dinamica limbilor

La langue des signes, l'alliée d'une meilleure communication

Original publié le 7 janvier 2025

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La dimension émotionnelle de la langue des signes américaine (ASL) peut vous libérer du piège de la précision

J’arrivais d’un pas mal assuré au premier étage d’un local commercial à Manhattan pour assister à mon premier cours de langue des signes. Un homme, ayant sans doute remarqué mon hésitation, a levé un doigt puis deux d’un air interrogateur. J’ai à mon tour levé un seul doigt, puis il m’a emmenée au cours débutant. J’étais perdue : il était strictement interdit de parler pendant les leçons pour favoriser l’apprentissage immersif et par respect pour les professeurs de l’école de langue des signes, qui étaient tous sourds. Privés de la parole, mes camarades et moi restions assis en silence et communiquions par des sourires et des hochements de tête, tandis que nous assimilions le nouveau lexique (ou « LSxique ») qui nous était présenté.

Apprendre la langue des signes était pour moi à la fois un choc culturel et un coup à mon ego. En tant qu’écrivaine et journaliste, la maîtrise de la langue fait partie des compétences dont je suis fière. On m’a d’ailleurs appris que toute pensée peut être fidèlement exprimée si l’on sait trouver la combinaison de mots parfaite. Parfois, le fait de considérer le langage comme l’outil principal de communication m’amène à tenir mes émotions à distance lorsque je parle ou que j’écris. Ce réflexe est aussi dû au fait qu’apprendre une nouvelle langue ou en parler une que je ne maîtrise pas encore est toujours frustrant. C’est pourquoi j’évite les situations dans lesquelles je devrais parler coréen (je n’ai jamais utilisé cette langue en grandissant et je communique avec le vocabulaire d’un enfant de 6 ans). Mes lacunes me font paraître enfantine, ennuyeuse, un peu naïve et trop directe, pas du tout comme je m’imagine.

Je m’attendais à avoir la même expérience avec la langue des signes, et je pensais que la fluidité viendrait une fois que j’aurai appris suffisamment de signes. La première chose qu’on apprend est l’alphabet. Comme mes camarades et moi posions des questions et y répondions grâce à des mots dont nous ne connaissions pas les signes équivalents, les premières semaines ont été occupées à un apprentissage laborieux de l’orthographe. Le simple fait de me trouver face à une dizaine de visages qui me souriaient poliment tandis que j’épelais lentement, me trompais et recommençais parfois sans cesse était particulièrement gênant et constituait déjà un genre de purgatoire.

Avec le temps, j’ai repéré de nouvelles conventions, comme le fait de faire un signe de la main ou de taper du pied sur le sol pour attirer l’attention de quelqu’un. J’ai aussi remarqué que la lumière qui clignotait dans le coin de la salle de classe servait à prévenir les professeurs qu’une personne souhaitait entrer. Mes doigts se bloquaient lorsqu’ils atteignaient de nouvelles formes et j’avais du mal à différencier certaines d’entre elles qui se ressemblaient beaucoup (« film », « Covid » et « fromage » par exemple1). J’ai fini par comprendre que lorsqu’on communique en langue des signes, la manière d’incarner le message que l’on transmet est plus importante que le message en lui-même. Un jour, j’ai demandé à un professeur comment signer le mot « désespérée ». Il m’a répondu qu’il n’existe pas toujours de traduction directe pour chaque mot anglais. Ainsi, pour dire « désespérée », je devais simplement signer le verbe « vouloir » tout en adoptant la posture et l’expression faciale adéquates qui montreraient mon désespoir.

Passer à un langage visuel nous apprend que tout ce que l’on veut dire peut aussi être montré par le geste, et pas vraiment dans le style romanesque du « je montre et ne dis pas ». Par exemple, au lieu de dire « un chien a sauté sur mes genoux », un signeur va plutôt montrer la taille du chien, l’endroit duquel il est arrivé et s’il a pris de l’élan pour sauter ou s’est simplement affalé maladroitement sur ses genoux.

Ce n’est qu’une fois avoir compris la dimension émotionnelle de la langue des signes que j’ai pu mettre de côté ce besoin d’être « précise » et de traduire mot à mot en anglais chaque phrase signée dans ma tête. C’était plus facile à dire qu’à faire, cependant : j’utilise très peu mon visage lorsque je parle, alors apprendre à exprimer mes émotions de la bonne manière en même temps que je signais a été mon plus gros défi. C’est ce que m’a un jour fait remarquer une professeure pendant un cours niveau intermédiaire : « ça n’a aucun sens de signer « frustrée » si ton visage n’exprime pas du tout cette émotion, c’est comme si tu exprimais ta colère d’un ton monotone et d’un air impassible », m’a-t-elle expliqué. J’avais l’impression d’être revenue à la maternelle et d’apprendre à reconnaître les émotions. Lors de ces cours, j’étais peu à l’aise et évitais de répondre de mon plein gré par peur du ridicule. Mon visage s’est détendu au fil des séances, mais je n’arrivais pas (encore aujourd’hui dans certains cas) à déceler les limites entre manquer d’expression, exprimer juste ce qu’il faut pour apporter du dynamisme et de l’humour et exagérer bêtement. Encore aujourd’hui, sans aucune possibilité de me cacher derrière mes euphémismes et mes analogies, exprimer mes émotions me paraît parfois trop franc et trop naïf.

Je vais aux leçons de langue des signes toutes les semaines depuis presque deux ans maintenant. J’entends bien et je ne connaissais aucune personne sourde ou malentendante à mes débuts, c’est pourquoi les raisons pour lesquelles j’ai commencé étaient aussi nombreuses que futiles : petites, ma sœur et moi étions fascinées par les « langues secrètes » ; une amie du lycée dont la sœur était malentendante m’a appris à signer et je suis devenue accro ; je voulais apprendre à parler et me faire entendre sans avoir à crier.

Cependant, ce ne sont pas ces raisons qui expliquent que l’apprentissage de la langue des signes ait été si gratifiant. Si les gens qui l’ont apprise partagent leur expérience, les mots qui leur viendront à l’esprit ne seront pas « stupéfait », « offensé » ni « ravi ». Au contraire, ils vous la partageront au travers de leur gestuelle et de l’expression de leur visage, ce qui mènera à une chose inhabituelle pour une personne aussi adepte de la langue que moi : vous comprendrez leur expérience car vous la ressentirez. Le fait que la langue des signes ne partage pas mot pour mot le même vocabulaire que l’anglais ne signifie pas qu’elle est imprécise, car sa finesse réside dans le langage corporel que nous avons tous en commun. La poétesse Adrienne Rich décrit le silence comme le « projet d’une vie », ayant sa propre forme et présence. La langue des signes a rendu ce projet clair pour moi, et m’a montré que c’est le corps qui donne vie à la langue. Accéder à ce langage m’a demandé d’être en harmonie avec mes émotions, ainsi qu’avec celles des autres.

 

1 En langue des signes américaine (ASL), les trois gestes pour représenter ces concepts (movie, Covid et cheese) sont très similaires, ce qui n’est pas le cas en langue des signes française (LSF).

movie

Covid

cheese

Autrice de l'article original : Hannah Seo

Traduit par Lorena Danhyer

Source : https://www.nytimes.com/2025/01/07/magazine/american-sign-language.html