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Politiche e diritti linguistichi

La Bolivie, avant-gardiste en matière de protection et de promotion des langues autochtones

13 juin 2019

Depuis 2006, la Bolivie est le chef de file de la défense et de la reconnaissance des peuples et des cultures autochtones sur son territoire et dans le monde. Elle a été l’un des moteurs de l’Année internationale des langues autochtones et cherche actuellement à faire de cette année une décennie. En outre, elle travaille à la création d’un institut de langues indigènes et, au niveau national, a lancé une application mobile pour ses langues autochtones.

« À l’époque, les nations autochtones n’étaient pas reconnues comme telles, il nous était même interdit de parler la langue et d’aller à l’école. C’était une souffrance en Bolivie, nous avons été discriminés au point d’avoir honte de notre propre langue, de nos vêtements et de notre façon d’être. On était aliéné à un système de vie différent qui venait des coutumes espagnoles, je ne sais pas d’où. »

C’est ainsi que Félix Ajpi, Bolivien aymara de 63 ans, se souvient de son enfance et de son adolescence.

Ses parents venaient de la province d’Ingavi, dans l’altiplano bolivien, mais ils durent migrer, pour des raisons politiques et de sécheresse dans leur région, vers des zones basses du pays. Là, ils durent cohabiter avec d’autres langues, raison pour laquelle la langue de communication était l’espagnol. Quand Félix avait 9 ans, sa famille revint dans son village natal et il commença à aller à l’école. Il apprit l’aymara, mais pas en classe, car les maîtres n’appartenaient généralement pas aux peuples autochtones et ils ne s’intéressaient pas au fait que les enfants ne comprennent ou ne parlent pas leurs langues, ils imposaient seulement l’espagnol à travers des livres et autres supports qui n’étaient pas adaptés aux communautés où ils enseignaient.

« Par exemple, dans nos communautés nous ne connaissions pas le gâteau et ils nous apprenaient ‘manger du gâteau’, alors que nous n’avions pas la moindre idée de ce qu’était un gâteau », relate-t-il.

Des changements radicaux

 

Actuellement, cette situation a changé… « Radicalement, surtout à partir de 2005. Nous avons tellement lutté pour avoir le pouvoir politique. Les 36 nations sont maintenant réunies en cinq grandes organisations dans un Pacte d’unité qui contrôle le pouvoir politique, évidemment avec la participation des ouvriers et de la classe moyenne. Après 13 ans de combat, il est désormais obligatoire de connaître au moins une langue indigène pour entrer dans la fonction publique. Un ministre ou un ministre délégué doit en connaître une, même s’il n’a pas d’origines indigènes, il doit en connaître une », souligne-t-il.

Félix Ajpi est aujourd’hui secrétaire au Développement productif de la Confédération syndicale des Communautés interculturelles originelles de Bolivie et se réjouit des changements en cours dans son pays.

« Aujourd’hui, les 36 langues autochtones de Bolivie sont des langues officielles. En Bolivie il est obligatoire de parler et d’enseigner d’abord dans la langue originaire. »

Félix a des fils qui, comme lui, ont appris l’aymara après l’espagnol, quand ils étaient déjà grands. Par contre, ses nièces parlent cette langue parce qu’elle leur est enseignée à l’école.

C’est une source de fierté, mais Félix souligne que les langues autochtones sont parlées pour les valeurs culturelles, tandis que la communication au niveau intercommunautaire se fait en espagnol.

Président autochtone

 

Avec l’arrivée à la présidence d’Evo Morales, un autochtone aymara, en 2006, la Bolivie a transformé sa Constitution républicaine en un État plurinational et a assumé un rôle de leadership dans la défense et la reconnaissance des peuples et des cultures indigènes, à commencer par les 36 peuples originaires qui vivent sur son territoire, qui commencèrent à exercer leurs droits, notamment celui de parler librement leurs langues.

La Bolivie est le pays d’Amérique latine comptant la plus grande proportion de population autochtone. D’après le recensement de 2001, 62 % des Boliviens appartenaient à un peuple originaire ; cependant, en 2012, seulement 14 % de la population de plus de 15 ans s’auto-identifiait comme autochtone, un chiffre qui suscite des doutes en raison de la forte diminution par rapport à celui enregistré à peine dix ans plus tôt. Selon les experts, l’une des explications possibles de ce phénomène pourrait être l’exode vers les villes et la perte de la langue.

Pour protéger les nations indigènes, la Bolivie a mis en place ces 13 dernières années une série de changements politiques, économiques, sociaux, culturels, environnementaux, juridiques et réglementaires qui, entre autres mesures, ont intégré les 36 langues originelles à la Constitution politique du pays. Cela a entraîné une réforme des lois sur l’éducation et la création de l’Institut plurinational des langues autochtones.

Freddy Mamani Machaca, chef de l’Unité de coordination de la diplomatie des peuples et des populations autochtones du Ministère des Relations extérieures de Bolivie, considère cependant que le travail ne fait que commencer.

« Quand une langue indigène s’éteint, malheureusement les savoirs, les connaissances, les cultures, les formes d’organisation et de transition, les connaissances sur les semences, qui sont fondamentales pour les peuples indigènes, meurent également. En ce sens, nous travaillons d’arrache-pied, avec toutes les institutions de l’État, avec les organisations du Pacte d’unité, qui sont cinq organisations au niveau national réunissant les 36 nations indigènes originaires, des paysans interculturels de notre pays, à les conserver à travers des plans, des programmes et des projets sur l’institutionnalisation des langues indigènes », indique-t-il.

En Bolivie vivent 36 peuples autochtones, chacun ayant sa propre langue, bien que trois d’entre eux soient en danger d’extinction et fassent partie de programmes de sauvetage spéciaux. Les langues les plus parlées sont le quechua, l’aymara et le guarani.

La technologie au service des langues autochtones

 

Parallèlement aux changements superstructurels, la reconnaissance et la protection des langues originaires s’appuient sur des méthodes innovantes, comme une application mobile lancée récemment.

« Cette application intègre d’abord les langues des peuples les plus nombreux : l’aymara, le quechua, le guarani et le mojeño trinitario, en plus de l’uru, cinq langues intégrées à l’application mobile pour continuer de contribuer à la richesse des langues, aux façons de parler, d’écrire et d’interpréter les choses. Ce n’est pas la même chose de parler en quechua, en aymara, en guarani ou en uru qu’en espagnol. Un mot a énormément de sens, en fonction de la signification de l’époque et du lieu », indique-t-il.

L’objectif est qu’à la fin de l’année l’application compte une vingtaine de langues autochtones, ajoute Mamani.

Pour le moment, elle est utilisée par les fonctionnaires du service public des institutions en lien avec l’éducation, ensuite elle sera étendue aux académies, puis aux centres de formation des maîtres et aux élèves.

« Nous allons avancer peu à peu avec les élèves, avec les enseignants, avec les parents pour que la compréhension et l’importance de cette application mobile de langues soit complète. »

Cela ne veut pas dire que l’application sera restreinte, « elle est ouverte même aux médecins qui entrent dans les communautés pour poser quelques questions basiques, au tourisme, elle va servir à toutes les instances qui en ont besoin pour communiquer avec les peuples autochtones. »

Pour une décennie internationale

 

Dans son travail en faveur des peuples autochtones, cependant, le pays andin ne s’en est pas tenu au plan national, il l’a porté au niveau mondial. De concert avec l’Équateur, la Bolivie a été l’un des promoteurs majeurs du projet qui a abouti à la proclamation de l’Année internationale des langues autochtones lors de l’Assemblée générale de l’ONU. Elle plaide maintenant pour une extension de l’initiative.

Freddy Mamani explique que la proclamation de l’Année a été positive, mais met en garde contre son insuffisance.

« La Bolivie et le groupe de pays amis des peuples indigènes à l’Assemblée générale de l’ONU estiment qu’il est nécessaire de proposer une décennie internationale des langues autochtones car l’année est insuffisante pour la récupération, la préservation, la revitalisation, la promotion et le développement des langues indigènes. Nous avons besoin de plus de temps, mais cette initiative s’est heurté à une résistance des pays fondamentalement, entre guillemets, développés. Nous avons cependant constaté de manière tangible que l’Année internationale des langues autochtones est insuffisante pour relever les défis que nous nous sommes lancés. »

Un institut de langues autochtones

 

En outre, de concert avec le Fonds pour le développement des peuples autochtones d’Amérique latine et des Caraïbes, le Secrétariat général ibéro-américain et les organismes de coopération, la Bolivie impulse la création de l’Institut ibéro-américain des langues autochtones.

« L’essentiel est que durant l’Année internationale des langues autochtones nous ayons une instance inter-gouvernementale pour la conservation, la préservation, la protection et le développement des langues autochtones dans notre région d’Amérique latine et des Caraïbes », souligne-t-il.

Le mandat est que l’année se conclue par une proposition concrète et viable pour la mise en œuvre de l’Institut. C’est pourquoi la ville bolivienne de Santa Cruz acueille, ces 13 et 14 juin, une réunion de haut niveau à laquelle participeront des représentants des gouvernements, des institutions, des centres académiques et de recherche et des organisations des peuples autochtones de la région pour analyser des politiques, des programmes et des expériences novatrices, ainsi que l’utilisation des langues autochtones dans les médias et les technologie de l’information.

Grâce à ces discussions, les pays élaboreront le plan d’action pour créer l’Institut, qui sera présenté aux États et aux instances pertinentes avant la fin de l’année 2019.

Un engagement solide

 

Selon des données de 2014 de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes, plus de 800 peuples autochtones vivent dans la région, et au moins un cinquième d’entre eux a cessé d’employer activement sa langue. Plus de 200 langues sont parlées par moins de 10 000 personnes et une grande partie d’entre elles risque de disparaître. Même certaines langues originelles parlées par un nombre important de locuteurs sont en processus modéré de remplacement par une langue européenne, et l’interruption de la transmission intergénérationnelle des langues autochtones augmente.

L’engagement de la Bolivie pour les langues vernaculaires est très solide et implique toutes les instances du gouvernement, mais aussi la société, comme l’a clairement démontré le président Evo Morales pendant la cérémonie d’inauguration formelle de l’Année internationale des langues autochtones à l’Assemblée générale de l’ONU.

À cette occasion, le chef d’État bolivien a plaidé pour la préservation du savoir et des connaissances ancestrales des peuples originels.

« Préservons, conservons, revitalisons et promouvons les langues autochtones existantes dans le monde. Elles sont un patrimoine de l’humanité », a précisé Evo Morales.

 

Production : Carla García

 

Traduit par Geneviève Le Gouguec

Source : https://news.un.org/es/story/2019/06/1457591