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Les bilingues ont les cartes en main

Original publié le 12 août 2016

La plupart des gens dans le monde parlent plus d’une langue, ce qui laisse penser que le cerveau humain a évolué de sorte à fonctionner ainsi. Si c’est le cas, ceux d’entre nous qui ne parlent qu’une seule langue perdraient-ils quelque chose ? C’est la question que s’est posée Gaia Vince

Un café, dans le sud de Londres. Deux ouvriers du bâtiment mènent une conversation joyeuse, se balançant des mots. Leurs couverts dansent dans leurs mains lorsque leurs gestes sont plus expressifs et ils se mettent parfois à éclater de rire. Ils parlent d’une femme, sans aucun doute, mais je ne saisis pas les détails. C’est dommage, car leur conversation à l’air amusante et intéressante, surtout pour une commère comme moi. Seulement, je ne comprends pas leur langue.

Par curiosité, je les interromps pour leur demander de quelle langue il s’agit. Avec un sourire bienveillant, ils passent sans effort à l’anglais et m’expliquent qu’ils viennent d’Afrique du Sud et parlent le xhosa. L’un d’eux, Theo Morris, ajoute que la plupart des gens parlent au moins cinq langues à Johannesbourg, leur ville d’origine. Par exemple, sa mère parle le sotho et son père le zoulou, il a appris le xhosa et le ndébélé auprès de ses amis et de ses voisins, puis l’anglais et l’afrikaans à l’école. « Je suis allé en Allemagne avant de venir ici, alors je parle aussi allemand », ajoute-t-il.

C’était facile d’apprendre toutes ces langues ?

 « Bien sûr, c’est normal », me répond-t-il en riant.

Et il a raison. Plus de la moitié des peuples du monde (soit entre 60 et 75 %) parle au moins deux langues. De nombreux pays possèdent plus d’une langue officielle, l’Afrique du Sud en a onze. Il est aussi de plus en plus recommandé de savoir parler, lire et écrire dans au moins l’une des langues « dominantes » comme l’anglais, le mandarin chinois, le hindi, l’espagnol ou aussi l’arabe. C’est pourquoi être monolingue (comme beaucoup d’anglophones) signifie faire partie d’une minorité, ou même ne pas être à la page.

Il a été démontré qu’être multilingue présente de nombreux avantages sociaux et psychologiques au quotidien. De plus, les travaux des chercheurs montrent que savoir parler plus d’une langue est bien souvent bénéfique pour la santé, pour récupérer après un AVC ou pour retarder l’apparition de démence sénile, par exemple.

Est-ce parce que le cerveau humain a évolué de sorte à devenir plurilingue, parce que ceux qui ne parlent qu’une langue n’exploitent pas tout leur potentiel ? Et dans un monde où les langues disparaissent plus vite que jamais (au rythme d’une langue toutes les deux semaines, la moitié de nos langues n’existera plus d’ici la fin du siècle), que se passera-t-il si la riche diversité linguistique que nous connaissons s’efface et que la plupart d’entre nous finisse par ne parler plus qu’une langue ?

Dans un laboratoire, je suis assise, casque sur les oreilles, à regarder des images de flocons de neige sur un ordinateur. Dès qu’une paire de flocons apparaît devant moi, l’un des deux m’est décrit dans les écouteurs et je n’ai qu’à déterminer duquel il s’agit. La difficulté ? les descriptions sont dans une langue complètement inventée, appelée le syntaflake1.

Cet exercice fait partie d’une expérience menée par Panos Athanasopoulos, un exubérant chercheur grec passionné par les langues. Ce professeur en psycholinguistique et bilinguisme à l’Université de Lancaster [Angleterre] est à la tête d’une nouvelle vague de recherche sur le cerveau bilingue. Son laboratoire, vous vous en doutez, ressemble à une vraie tour de Babel de différentes nationalités et de langues, mais personne ici ne parle le syntaflake.

Cet exercice est vraiment étrange et extrêmement compliqué. D’habitude, certains indices nous permettent de comprendre les mots inconnus lorsqu’on parle une langue étrangère. Par exemple, la personne va montrer les flocons du doigt, user de ses mains pour exprimer des formes ou utiliser ses doigts pour compter. Dans mon cas, je ne peux m’appuyer sur aucune de ces aides, et je ne peux même pas repérer des similitudes avec d’autres langues que je connais puisqu’il s’agit d’une langue inventée.

Au bout d’un certain temps, je commence à déceler une certaine logique dans l’apparition des mots et des sons. Déterminée que j’étais à ne pas « rater » le test, j’ai donc décidé d’adopter une attitude mathématique et de noter toutes les règles que je remarquais sur un papier.

Cette expérience me rappelle le jour où je suis arrivée dans une petite ville rurale à quelques heures de Beijing et n’avais pas d’autre choix que de d’utiliser une langue qui m’étais inconnue pour me faire comprendre parmi des gens qui ne parlaient pas un mot d’anglais. Mais là encore, d’autres indices pouvaient m’aider… Maintenant, sans aucune interaction humaine, les règles qui organisent les sons que j’entends demeurent inaccessibles et je suis forcée de reconnaître ma défaite à la fin de l’exercice.

Je reviens discuter avec Athanasopoulos tandis que son équipe analyse ma performance.

Dépitée, je lui fais part de mes difficultés à apprendre la langue malgré tous mes efforts. Mais c’est justement là où j’ai tort : « Ceux qui réussissent le mieux sont ceux qui n’en ont rien à faire de l’exercice et veulent s’en débarrasser le plus rapidement possible. Les étudiants et les enseignants ont toujours de moins bons résultats car ils cherchent une logique », dit-il.

« Cerner le fonctionnement de la langue et la comprendre en si peu de temps est impossible, mais notre cerveau est conçu pour trouver une solution dans le subconscient. C’est pourquoi vous aurez de bons résultats au test justement si vous n’y pensez pas. Ce sont les enfants qui s’en sortent le mieux. »

L’évolution du langage est similaire à celle du vivant, mais ce sont les interactions sociales qui en sont à l’origine, et non les conditions environnementales. Au fil du temps, les premiers hommes auraient formé des groupes qui possédaient chacun leur propre langue. Il était donc nécessaire que certains membres de chaque groupe sachent parler la langue des autres pour pouvoir communiquer, faire du commerce ou voyager.

Le multilinguisme était très certainement monnaie courante à cette époque, en témoignent les derniers peuples de chasseurs cueilleurs encore présents aujourd’hui. « Si vous observez les chasseurs-cueilleurs de nos jours, ils sont presque tous plurilingues », affirme le docteur en neurologie cognitive Thomas Bak, qui étudie les sciences du langage à l’Université d’Édimbourg. « Il est interdit de se marier et d’avoir un enfant avec un membre de la même tribu, ce qui explique pourquoi les parents d’un enfant ne parlent jamais la même langue. »

Le multilinguisme fait partie du paysage chez les Aborigènes d’Australie, qui parlent encore plus de 130 langues autochtones différentes. « Vous pouvez très bien marcher et discuter avec une personne qui se mettra à parler une autre langue de l’autre côté de la rivière, explique Bak. Les gens parlent le langage de la terre. C’est aussi le cas ailleurs, regardez la Belgique par exemple : si vous prenez le train à Liège, les annonces sont d’abord diffusées en français. En passant par Louvain, vous les entendrez avant tout en néerlandais, puis le français reprendra la première place une fois arrivé à Bruxelles. »

Le lien entre la culture et la géographie est la raison pour laquelle Panos Athanasopoulos a inventé une nouvelle langue pour le test des flocons de neige. Son travail de recherche, dit-il, consiste en partie à extraire la langue de la culture à laquelle elle est imbriquée.

Le langage, étroitement lié à l’identité, est aussi profondément politique. C’est pourquoi lorsqu’émergent les États nations européens et l’impérialisme au XIXe siècle, le simple fait de parler toute autre langue que celle de son territoire était jugé déloyal. C’est peut-être cela qui, particulièrement en Grande-Bretagne et aux États-Unis, a fortement contribué à répandre l’idée selon laquelle élever ses enfants dans deux langues nuisait à leur santé et à la société en général.

Certains avançaient que les enfants bilingues seraient déboussolés, moins intelligents, auraient une faible estime d’eux-mêmes, se comporteraient bizarrement, développeraient une double personnalité et pourraient même devenir schizophrènes. Cette idée prédominait encore récemment, et ce malgré une étude publiée en 1962 et ignorée pendant des décennies, qui démontrait que les enfants bilingues avaient de meilleurs résultats que les autres aux tests d’intelligence verbale et non-verbale. Cela a découragé de nombreux parents immigrants d’utiliser leur langue maternelle pour s’adresser à leurs enfants, par exemple.

Cependant, les recherches menées ces dix dernières années par les neurologues, psychologues et linguistes grâce aux nouveaux appareils d’imagerie cérébrale ont mis en lumière de nombreux bénéfices cognitifs chez les bilingues. Tout est en lien avec la capacité que possède notre cerveau en constante évolution à être multitâche.

La double personnalité

 

Si vous me demandez en anglais mon plat préféré, je m’imaginerai à Londres en train de choisir parmi les options qui s’offrent à moi là-bas. Mais si vous me posez la même question en français, je me déplacerai tout droit vers Paris où les possibilités de choix seront différentes. Autrement dit, la même question personnelle mène à une réponse différente selon la langue dans laquelle vous me parlez. L’idée que l’on possède une personnalité et une manière d’agir propres à chaque langue que l’on connaît est profondément ancrée.

Athanasopoulos et ses collègues étudient l’influence de la langue sur notre façon de voir le monde. Lors d’une expérience, on montre des vidéos de personnes qui se déplacent à des participants anglophones et germanophones, par exemple une femme qui marche vers sa voiture ou un homme qui se rend au supermarché à vélo. Les anglophones se concentrent sur l’action et décrivent généralement la scène en disant « a woman is walking » ou « a man is cycling »2. En revanche, les germanophones adoptent une vision plus globale et précisent le but de l’action : ils répondent le plus souvent (en allemand) « une femme se dirige vers sa voiture » ou « un homme se dirige vers le supermarché à vélo ».

Selon Athanasopoulos, cette différence s’explique en partie par les outils grammaticaux disponibles dans chaque langue. Contrairement à l’allemand, l’anglais possède la forme en –ing pour décrire les actions en cours de déroulement. C’est pourquoi les anglophones n’attribuent bien souvent pas de but à une action lorsqu’ils décrivent une scène ambigüe, à l’inverse des germanophones. Cependant, les personnes bilingues en anglais et en allemand répondaient différemment selon le pays dans lequel elles effectuaient le test : si elles se trouvaient en Allemagne, elles se concentraient sur le but, tandis qu’elles pensaient d’abord à l’action en Angleterre, peu importe la langue utilisée. Cela montre à quel point les notions de culture et de langue sont entremêlées et influencent notre vision du monde.

Dans les années 1960, l’une des pionnières de la psycholinguistique, Susan Ervin-Tripp, a demandé à des femmes bilingues anglo-japonaises de finir les phrases qui leurs étaient énoncées dans le cadre d’une étude. Cette dernière a montré que les réponses des participantes étaient très différentes selon la langue utilisée. Par exemple, elles terminaient la phrase « Quand mes envies vont à l’encontre de ma famille… » par « cela me fait beaucoup de peine » en japonais, tandis qu’elles répondaient « je pense d’abord à mon bien-être » en anglais. Ou encore, la phrase « les vrais amis doivent… » était complétée par « s’aider les uns les autres » en japonais, et par « être honnêtes » en anglais.

Ervin-Tripp en a donc conclu que la pensée humaine fonctionne différemment selon les langues, et que les bilingues possèdent un état d’esprit propre à chacune d’elles. Cette idée surprenante a ensuite été confirmée par plusieurs études. De nombreuses personnes bilingues ont l’impression d’être quelqu’un d’autre lorsqu’elles parlent leur autre langue.

Cependant, ces différents états d’esprit entrent sans cesse en conflit lorsque les bilingues réfléchissent à la langue qu’ils vont utiliser.

Lors d’une autre expérience, Athanasopoulos a demandé à son groupe d’anglo-germanophones de réciter des suites de chiffres à voix haute, en allemand ou en anglais. Effectivement, cet exercice « bloquait » l’autre langue complètement, et les participants se concentraient plus sur l’action ou sur le but lorsqu’ils regardaient les vidéos de mouvement décrites plus tôt, selon la langue qui avait été bloquée. 

Chercher un mot dans une langue (tout en effaçant le terme correspondant dans une autre) entraîne progressivement notre cerveau et contribue à développer notre concentration.

Comment cela fonctionne-t-il, alors ? Y-a-t-il vraiment deux esprits distincts dans un cerveau bilingue ? C’était ce que l’expérience des flocons était censée déterminer. Je suis un peu nerveuse de penser à ce que ma performance douteuse pourrait bien révéler de moi, mais Athanasopoulos affirme que d’autres participants ont agi exactement pareil. Jusqu’ici, il semblerait que nous confirmions sa théorie.

Afin d’évaluer l’effet que produisait la tentative d’apprendre la langue syntaflake sur mon cerveau, j’ai effectué un autre type de test avant et après l’expérience des flocons. Dans ces exercices appelés tests d’Eriksen, des lignes de flèches apparaissaient à l’écran et je devais cliquer sur le bouton à gauche ou à droite selon la direction vers laquelle pointait la flèche du centre. Parfois, le sens des flèches sur les côtés pouvait porter à confusion, si bien que mes épaules étaient complètement crispées par mes efforts de concentration à la fin du premier essai. Dans ce genre d’exercice, la pratique ne rend pas plus performant (d’ailleurs, la plupart des gens font pire au deuxième essai), mais tout comme Athanasopoulos l’avait prédit, j’ai obtenu de bien meilleurs résultats lors de ma deuxième tentative, après avoir passé le test des flocons.

 « Apprendre cette nouvelle langue a amélioré vos performances lors du deuxième essai », explique-t-il. Même si je suis soulagée d’être dans la moyenne, ce résultat m’intrigue. Comment est-ce possible ?

Les tests d’Eriksen mettaient en pratique la résolution mentale de problèmes : si la plupart des flèches pointaient vers la gauche, mon premier réflexe était de cliquer sur le bouton gauche, mais ce n’était pas correct si la flèche du centre pointait vers la droite. C’est pourquoi je devais contrôler cette réaction et m’efforcer de suivre la consigne. Le test dans lequel les noms de couleurs ne correspondent pas à celle qu’ils représentent (« bleu » écrit en rouge par exemple) est un autre type d’exercice cognitif. Le but est de donner le nom de la couleur dans laquelle le mot est écrit, ce qui s’avère compliqué car lire le mot est bien plus rapide que d’identifier la couleur des lettres. Se retenir de prononcer le mot qu’on a sous les yeux demande un effort considérable.

La partie du cerveau à l’origine de cette prouesse se trouve dans le lobe frontal et s’appelle le cortex cingulaire antérieur (CCA), il est impliqué dans la « fonction exécutive ». C’est grâce à cette boîte à outils de capacités d’attention que l’on peut se concentrer sur une tâche tout en bloquant les informations contradictoires, ou encore passer d’une occupation à l’autre sans se perdre. Ce sont les fonctions exécutives qui nous incitent à avancer au feu vert et s’arrêter au rouge, de la même manière qu’elles nous indiquent d’ignorer le sens du mot que l’on lit pour se concentrer sur la couleur des lettres.

L’expérience des flocons a donc préparé mon CCA au deuxième test d’Eriksen, car parler plus d’une langue permet de faire travailler les fonctions exécutives dans leur ensemble. Ces dix dernières années, de nombreuses études ont démontré que les personnes bilingues réussissent plus facilement à interpréter correctement l’attitude d’autres personnes dans le cadre d’exercices verbaux et non verbaux. Cette empathie plus développée s’explique par la plus grande capacité qu’ont les bilingues à mettre de côté leurs sentiments et leur point de vue pour se concentrer sur ceux de l’autre personne.

 « Les personnes bilingues réussissent bien mieux ces exercices que les monolingues. Elles sont plus rapides et précises, affirme Athanasopoulos. Cela laisse penser qu’elles ont un fonctionnement cognitif différent ».

Les muscles du cerveau

 

Selon le neuropsychologue Jubin Abutalebi de l’Université Vie-Santé Saint-Raphaël à Milan, il est possible de distinguer les monolingues des bilingues par un simple scanner de leur cerveau : « Les personnes bilingues possèdent plus de matière grise que les autres dans leur cortex cingulaire antérieur, tout simplement car elles l’utilisent beaucoup plus souvent », dit-il. Il ajoute que le CCA fonctionne comme un muscle : plus on le fait travailler, plus il est développé et modulable.

Les bilingues sont constamment amenés à exercer leurs fonctions exécutives puisque leurs deux langues se disputent sans arrêt l’attention. Selon les études menées sur le cerveau, le CCA des personnes bilingues retient continuellement l’envie de recourir à des mots et à la grammaire de son autre langue lorsqu’elles parlent. De plus, leur esprit détermine toujours quelle langue d’arrivée doit être utilisée et à quel moment. Par exemple, ils mélangent rarement leurs deux langues, sauf si la personne à laquelle ils s’adressent les connaît également.

 « Ma langue maternelle est le polonais mais ma femme est espagnole, donc je parle aussi cette langue, ainsi que l’anglais car nous vivons à Édimbourg, explique Thomas Bak. Quand je parle anglais à ma femme, certains mots espagnols peuvent se glisser, mais jamais le polonais. Par ailleurs, quand je parle espagnol avec ma belle-mère, je n’utilise jamais de mots anglais sans le vouloir car elle ne les comprend pas. Je n’y pense pas, c’est un réflexe, mais mes fonctions exécutives fournissent un gros effort pour freiner les autres langues. »

Pour les bilingues qui possèdent un mécanisme exécutif extrêmement solide, le test d’Eriksen n’est qu’une version consciente de l’exercice qu’effectue inconsciemment leur cerveau chaque jour. Pas étonnant qu’ils le réussissent.

Mieux réussir à se concentrer, à résoudre les problèmes et à fixer son attention, avoir une plus grande flexibilité mentale et pouvoir effectuer plusieurs tâches à la fois sont bien sûr des atouts au quotidien, mais les bénéfices du bilinguisme se remarquent surtout en vieillissant, lorsque les fonctions exécutives ont tendance à baisser : être bilingue semblerait retarder la démence sénile.

C’est la psycholinguiste Ellen Bialystok qui a fait cette surprenante découverte à l’Université de York, à Toronto, en comparant deux groupes de personnes âgées bilingues d’un côté et monolingues de l’autre.

 « Les bilingues montraient des signes d’Alzheimer quatre ou cinq ans plus tard que les monolingues avec la même pathologie », explique-t-elle.

Le fait d’être bilingue ne les a pas empêchés de développer ces troubles, mais cela les a retardés. Autrement dit, dans le cas où deux personnes en étaient au même stade de développement de la maladie, les bilingues montraient des symptômes cinq ans plus tard que les autres en moyenne. D’après Bialystok, c’est parce que le fait de parler deux langues crée de nouvelles connections dans le cerveau et améliore les fonctions exécutives, ce qui stimule leur réserve cognitive. Cela signifie que les bilingues compensent plus facilement la perte de fonction d’une partie de leur cerveau car ils possèdent plus de matière grise et de connexions neuronales.

 « Contrairement aux personnes monolingues, les bilingues utilisent les parties de leur lobe frontal pour certaines tâches. Ces parties en sont alors renforcées et deviennent plus efficaces, permettant ainsi de compenser la dégénération des parties médianes du cerveau », explique Bialystok. Cependant, avoir appris un peu d’anglais à l’école ne suffit pas, car ces effets dépendent de la fréquence à laquelle les capacités bilingues sont mobilisées. « Plus vous les utilisez, mieux c’est, ajoute la psycholinguiste, mais c’est une affaire de durée. »

Le bilinguisme peut aussi être utile après une lésion cérébrale : dans une étude récente menée en Inde auprès de 600 personnes ayant survécu à un AVC, Thomas Bak s’est aperçu que la capacité de récupération cognitive était deux fois plus élevée chez les personnes parlant plusieurs langues.

De tels résultats suggèrent qu’être bilingue contribue à garder notre cerveau en bonne santé. Cela pourrait même être une faculté que ce dernier aurait conservée au cours de l’évolution, en témoignent la facilité avec laquelle nous apprenons de nouvelles langues et les interchangeons, et l’omniprésence du bilinguisme à travers l’histoire du monde. Tout comme nous devons faire de l’exercice physique pour maintenir en forme notre corps conçu pour un mode de vie actif de chasseur-cueilleur, nous devrions peut-être songer à faire plus d’exercices cognitifs pour entretenir notre santé mentale, en particulier pour ceux qui ne parlent qu’une seule langue.

Ces dernières années, les études démontrant les bénéfices du bilinguisme ont subi un retour de bâton. Plusieurs chercheurs ont tenté de reproduire certains des résultats, sans succès, tandis que d’autres ont remis en question les bienfaits d’un meilleur fonctionnement exécutif du cerveau au quoditien. Bak a donc répondu à ces critiques en précisant qu’une multitude d’expériences psychologiques et d’études sur le cerveau ont prouvé que l’esprit des bilingues fonctionnait différemment. Selon lui, les détracteurs de ces travaux de recherche ont commis des erreurs dans leurs méthodes expérimentales.

Bialystok est du même avis, et ajoute qu’il est impossible d’être sûr à 100 % que parler plusieurs langues améliore les résultats scolaires car de nombreux autres facteurs entrent en jeu. Cependant, « étant donné que dans le pire des cas, le bilinguisme n’aura juste aucun effet, et sachant les multiples bénéfices sociaux et culturels que le fait de parler une autre langue apporte, cette faculté devrait être encouragée », précise-t-elle. Par ailleurs, connaître une deuxième langue permettrait d’économiser jusqu’à 110 000 € en quarante ans, selon une étude.

Le résultat de mon test au laboratoire d’Athanasopoulos suggère que passer seulement 45 minutes à essayer de comprendre une autre langue peut suffire à améliorer les fonctions cognitives. Son travail de recherche n’est pas encore terminé, mais d’autres ont montré que ces bienfaits s’acquièrent rapidement. En revanche, ils disparaissent à nouveau lorsqu’on ne les utilise pas, et c’est justement ce qui va m’arriver avec le syntaflake ! Bien entendu, l’apprentissage d’une langue n’est pas le seul moyen de développer les fonctions exécutives du cerveau : jouer aux jeux vidéo, apprendre à jouer d’un instrument de musique, ou même faire certains jeux de cartes sont autant d’autres solutions possibles. Mais il n’y a que la langue que l’on utilise tout le temps, ce qui fait d’elle le meilleur exercice. Alors, comment mettre cela en pratique ?

Enseigner aux enfants dans plusieurs langues est une possibilité. C’est déjà le cas dans plusieurs endroits du monde : par exemple, la plupart des élèves en Inde n’utilisent pas la même langue à l’école et chez eux, une pratique à l’inverse peu répandue dans les pays anglophones. Néanmoins, les écoles immersives dans lesquelles l’enseignement est dispensé équitablement dans deux langues sont de plus en plus à la mode. Ce mouvement a vu le jour dans l’État de l’Utah, où de nombreuses écoles proposent des cours d’immersion en mandarin ou en espagnol.

 « Nous fonctionnons par demi-journées : la langue cible est utilisée pour les cours du matin, puis nous passons à l’anglais l’après-midi. Nous changeons d’ordre les jours suivants pour prendre en compte les préférences d’apprentissage de chacun, explique Gregg Roberts, qui travaille à l’Office de l’éducation de l’Utah et soutient l’apprentissage bilingue par immersion dans l’État. Nous nous sommes rendus compte que les élèves bilingues s’en sortent aussi bien voire mieux que leurs camarades monolingues dans tous les domaines. Ils ont une meilleure concentration, savent fixer leur attention et ont une meilleure estime d’eux-mêmes. Connaître une autre langue permet de mieux comprendre sa propre langue maternelle et sa culture, et présente des avantages aussi bien d’un point de vue économique que social. Le monolinguisme a fait son temps. »

L’éducation immersive est désormais aussi à l’essai au Royaume-Uni. Neil Strowger, directeur de l’établissement d’enseignement secondaire Bohunt de Liphook, dans le comté du Hampshire, a par exemple ajouté quelques cours dispensés en mandarin à l’offre de formation de l’école.

J’assiste à un cours d’histoire de l’art d’une classe de cinquième dispensé par deux professeurs : l’un parle anglais, l’autre chinois. Les élèves sont attentifs et calmes, concentrés sur leur apprentissage. Il y a quelque chose de surréaliste à voir de jeunes anglais parler de l’artiste urbain britannique Bansky en mandarin. Les élèves disent avoir choisi cette langue car ils trouvaient cela « amusant », « intéressant » et « utile » (on est loin des leçons de français ennuyeuses du collège).

La grande majorité du groupe va passer son examen de fin de secondaire3 en mandarin avec quelques années d’avance, mais Strowger assure que les bénéfices de ce programme ne s’arrêtent pas aux notes des élèves. Cela a également renforcé leur engagement et leur plaisir d’étudier, développé leur curiosité envers les autres cultures pour faire d’eux de véritables citoyens du monde, leur a ouvert des portes et élargi leurs perspectives d’emploi.

Qu’en est-il de ceux qui ont quitté les bancs de l’école, alors ? Il est nécessaire de parler dans ses deux langues pour que les bénéfices du bilinguisme perdurent, ce qui peut se révéler compliqué, en particulier pour les personnes âgées qui peuvent manquer d’opportunités. Peut-être devrait-on créer des clubs dans lesquels les gens se retrouveraient pour discuter dans d’autres langues. Bak a par exemple mené une petite étude pilote auprès de personnes âgées qui apprenaient le gaélique en Écosse, et a noté beaucoup de progrès après seulement une semaine. Il souhaite maintenant diriger une étude de plus grande envergure sur le sujet.

Il n’est jamais trop tard et toujours très gratifiant d’apprendre une autre langue. Alex Rawlings est un polyglotte professionnel britannique et parle 15 langues : « Chaque langue recèle tout un nouveau mode de vie, tout un nuancier de nouvelles significations, dit-il. On devient vite accro ! »

 « Les gens disent que c’est trop difficile à l’âge adulte. Moi je dirais plutôt que c’est bien plus facile après huit ans. Un bébé a besoin de trois ans pour apprendre une langue, alors que ce n’est qu’une question de mois pour un adulte. »

Comme le montrent les travaux de recherche récents, cela vaut la peine d’y consacrer du temps. En effet, être bilingue pourrait contribuer à maintenir notre cerveau en bonne santé plus longtemps, ce qui pourrait considérablement influencer notre manière d’enseigner aux enfants et de considérer les personnes âgées. En attendant, mieux vaut parler, hablar, talk, sprechen, beszel, berbicara dans le plus de langues que vous pouvez.

Comment apprendre 30 langues

Ceux que l’on appelle les « hyperpolyglottes », comme Alex Rawlings mentionné plus haut dans cet article, savent parler au moins 10 langues. Selon eux, tout le monde pourrait faire de même avec la bonne méthode. Pour en savoir plus, lisez notre article détaillé ici.

 

1 Flake signifie « flocon » en anglais.

2 Les exemples ont été conservés en anglais pour que l’explication du –ing anglais dans la suite de l’article soit comprise. Littéralement, ces deux exemples signifient « une femme est en train de marcher » et « un homme est en train de faire du vélo ».

3 Au Royaume-Uni, il s’agit du General Certificate of Secondary Education (GCSE), c’est l’équivalent du Brevet en France mais il est obligatoire de le réussir pour poursuivre ses études.

Autrice de l'article original : Gaia Vince

Traduit par Lorena Danhyer

Source : https://www.bbc.com/future/article/20160811-the-amazing-benefits-of-being-bilingual