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L’anglais, le talon d'Achille de notre monde

Source : The Conversation
Publié le 03/08/2018

 

L’anglais a atteint son apogée en devant la langue la plus parlée dans le monde (si on ne tient pas compte des personnes qui la parlent correctement) devant le mandarin et l’espagnol. L’anglais est parlé dans 101 pays, alors que l’arabe est parlé dans 60 pays, le français dans 51, le chinois dans 33, et l’espagnol dans 31. Partant d’une petite île, l’anglais est parvenu à atteindre le statut de lingua franca dans le monde des affaires, en diplomatie internationale et en science.


Mais le succès de l’anglais (ou de n’importe quelle autre langue) en tant que langue « universelle » se paye au prix fort : celui de la vulnérabilité. Les problèmes commencent lorsque l’anglais est une deuxième langue pour les locuteurs, les auditeurs ou les deux à la fois. Peu importe leur fluidité en anglais, la compréhension qu’ils ont de l’anglais et l’influence de leur première langue (langue « native ») peuvent interférer avec ce qu’ils pensent comprendre de ce qui est dit.


Lorsque quelqu’un se sert de sa deuxième langue, il semble que cette personne fonctionne légèrement différemment de lorsqu’elle s’exprime dans sa langue première. Ce phénomène est appelé « l’effet langue étrangère » (traduit de l’anglais foreign language effect). Les recherches menées par notre groupe montrent que les locuteurs natifs du chinois par exemple, semblaient prendre plus de risques dans un jeu de hasard lorsqu’ils recevaient des retours positifs dans leur langue natale (gains), que lorsque ces mêmes retours étaient négatifs (pertes). Seulement, cette tendance disparaissait (c’est-à-dire qu'ils devenaient moins impulsifs) lorsque le même retour positif leur était fait en anglais. C’était comme s’ils étaient plus rationnels dans leur deuxième langue.


Si une impulsivité moins prononcée en langue 2 peut être perçue comme quelque chose de positif, l’idée devient potentiellement beaucoup plus négative lorsqu’il s’agit de relations humaines. Les études ont montré que les locuteurs d'une seconde langue sont moins à même de montrer leurs émotions et de faire preuve d’empathie et de compassion avec les autres.


Par exemple, nous avons démontré que les personnes bilingues chinois-anglais qui étaient soumises à des mots en anglais à connotations négatives tendaient à filtrer inconsciemment l’effet qu’avait ces mots sur eux. De la même manière, les personnes bilingues polonais-anglais, normalement touchées par des affirmations tristes dans leur polonais maternel, semblaient être moins émues par la même affirmation en anglais.


Dans une autre étude récemment menée par notre groupe de recherche, nous avons trouvé que l'utilisation de la langue 2 peut même influencer notre propension à croire en la vérité. Cela est particulièrement vrai lorsque la conversation porte sur un aspect culturel ou des croyances intimes.

 

 


L’anglais est l’une des langues les plus étudiées dans le monde. (spaxiax/Shutterstock)


Puisque que les locuteurs de l’anglais en tant que langue seconde sont majoritaires dans le monde d’aujourd’hui, les locuteurs natifs de l’anglais sont plus que jamais en contact avec des locuteurs non natifs, et ce, plus que pour n’importe quelle autre langue. Et au cours d’un échange entre un locuteur natif et non natif, l’étude montre que le non-natif a plus de chances d’être émotionnellement détaché, et peut même aller jusqu’à avoir des jugements moraux différents.


Plus encore, alors que l’anglais offre la possibilité d'une communication globale, son hégémonie rend les locuteurs natifs de l’anglais moins sensible à la diversité des langues. Ceci pose un réel problème, puisqu'il y a des preuves que les différences entre les langues vont de pair avec la manière dont on conçoit le monde et même avec la perception que l’on en a.


En 2009, nous avons pu démontrer que les locuteurs natifs du grec, langue dans laquelle il y a deux mots différents pour le bleu foncé et le bleu clair, voyaient le contraste entre ces deux couleurs de manière plus distincte que les natifs anglais. Ce phénomène n’est pas simplement lié à l’environnement dans lequel les gens sont élevés non plus. En effet, les locuteurs natifs de l’anglais ont montré une sensibilité similaire aux nuances entre les bleus et verts clairs et foncés, ces couleurs sont courantes au Royaume-Uni.


D’un côté, on ne travaille pas de la même manière dans sa deuxième langue est différent de travailler dans sa langue maternelle. Mais, d’un autre côté, la variété des langues à un énorme impact sur notre perception et nos conceptions du monde. Cela a surement des liens avec la manière dont les informations sont reçues, interprétés et utilisés dans la deuxième langue lorsque ses locuteurs interagissent avec les autres.


On peut en déduire qu’un échange d’idées équilibré, et la prise en considérations des émotions et croyance personnelles de l’autre nécessite une connaissance approfondie de la langue de chaque intervenant. Autrement dit, nous avons besoin de véritables échanges bilingues, dans lesquels tous les participants connaissent la langue de l’autre. Il est donc tout aussi important que les natifs anglais soient à même de converser avec des locuteurs d’autres langues.


Les États-Unis et le Royaume-Uni pourraient en faire beaucoup plus pour rétablir l’équilibre mondial des langues, et encourager l’apprentissage de langues étrangères. Malheureusement, la meilleure manière d’atteindre un niveau de langue quasi natif reste l’immersion dans la langue en visitant d’autres pays et en interagissant avec des locuteurs locaux. Prendre de telles mesures pourrait aussi permettre de résoudre certains différents politiques actuels.

Traduit de l'anglais par Vincent Parmentier
Crédit photos : Shutterstock