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Google, miroir aux alouettes des bibliothèques nationales (Le Monde)

Un article de Louise Bissonette publié sur lemonde.fr le 19 octobre 2009

Sous des apparences franco-françaises, le débat qui vient de s'engager autour d'un accord en gestation entre la Bibliothèque nationale de France (BNF) et la multinationale Google pour la numérisation massive de ses collections de livres a de quoi semer le désarroi bien au-delà de l'Hexagone.

La BNF étant l'une des plus grandes institutions culturelles de la planète, la décision ultime des autorités françaises aura des répercussions dans l'ensemble des bibliothèques nationales du monde dont aucune, jusqu'à maintenant, n'a conclu d'accord avec Google. Cette décision sera déterminante pour les pays francophones qui mènent depuis quelques années une action concertée avec la BNF, leur chef de file en ce domaine.

J'évoque ici le désarroi, plutôt que la surprise. Encore et toujours, depuis que Google a lancé son offensive auprès des bibliothèques patrimoniales aux Etats-Unis et en Europe, les adhésions à ce "partenariat" fort inégal ont reposé d'abord et surtout sur l'argent. Car les dizaines de millions de dollars ou d'euros que Google propose en contrepartie de la confection puis de la diffusion, par ses soins, de la version virtuelle de nos patrimoines, s'adressent à des institutions affamées, convaincues qu'elles n'obtiendront jamais, par d'autres moyens, les ressources nécessaires à ces opérations devenues indispensables.

Si les bibliothèques nationales, à ce jour, ont préféré ne pas suivre l'exemple de prestigieuses bibliothèques universitaires américaines et européennes alliées à Google, si elles ont dans l'ensemble adhéré à l'appel à la résistance et aux propositions de l'ancien président de la BNF, Jean-Noël Jeanneney, ce n'est pas que leurs ressources soient plus abondantes, bien au contraire.

Mais elles ressentent comme un déchirement, sinon un drame, l'idée que le passage au numérique des patrimoines nationaux qu'elles ont en charge, à titre de service public, de rassembler, de conserver et de proposer de façon ordonnée et exhaustive, doive se produire au prix d'une privatisation et d'une délocalisation partielles de leur travail, et au profit d'une entreprise planétaire où priment, et de beaucoup, les objectifs commerciaux.

On aurait pu croire, dans le contexte actuel de remise à plat de l'économisme à tous crins, que l'argent perdrait un peu de lustre. Ce ne semble pas être le cas, comme on le constate avec une certaine stupeur en lisant les réactions mises en ligne par les médias français à la récente intervention de Jean-Noël Jeanneney. Même des chercheurs affirment qu'il faut saisir le magot quand il passe, à cheval donné ne regardant pas la bride.

Ayant souvent entendu les mêmes commentaires au Québec, je n'en reviens pas de la légèreté avec laquelle on aborde ce qui serait un abandon, aux hasards de l'espace virtuel, du meilleur de l'héritage intellectuel d'un pays. D'autant que, malgré la valse annoncée des millions, rien ici ne serait cher payé. Les prix que propose Google seront toujours vils au regard des trésors dont la firme veut constituer et posséder les fichiers - mode de diffusion de l'avenir - leurs contenus ayant été assemblés depuis des décennies et parfois des siècles par des générations de bibliothécaires et de conservateurs qui les ont non seulement réunis, retracés, catalogués et mis en ordre mais qui ont constitué, autour de ces patrimoines un savoir scientifique d'une valeur inestimable.

Qui plus est, même si cet apport ponctuel de fonds était accepté, il ne réglerait qu'une infime partie du problème auquel font face, aujourd'hui, toutes les bibliothèques nationales - les musées nationaux et les archives nationales - dont les collections immensément variées et complexes devront un jour ou l'autre être numérisées pour en assurer la préservation et l'accès.

Le patrimoine documentaire national n'est pas fait que de livres, ces biens les plus attrayants pour des diffuseurs de masse comme Google. Il est fait de milliers de fonds d'archives, notamment culturelles et politiques, de fonds iconographiques, sonores, cartographiques, médiatiques, artistiques, à l'étendue aussi vaste que leur importance historique pour le pays qui les conserve. Il faudra bien, un jour, que les Etats prennent la mesure de l'effort qu'exigera leur numérisation, qui n'a pas à être exhaustive, certes, mais qui commandera des ressources majeures. Nul ne l'a fait jusqu'à maintenant.

La modeste initiative du Réseau francophone des bibliothèques nationales numériques (RFBNN), que nous lancions en 2006 avec la BNF et le soutien de l'Organisation internationale de la francophonie, sert de révélateur à l'ampleur quasiment irréelle de la tâche. La mise en ligne progressive, dans un portail commun qui donne priorité aux journaux de nos collections du domaine public (les fonds du XIXe siècle sont d'une extraordinaire richesse), est un travail et surtout un devoir qui échappent à l'argent. Cela n'intéressera jamais une entreprise centrée sur le profit, encore moins quand il faudra, comme nous l'avons fait, engager des actions solidaires avec des pays émergents dont le patrimoine est tout aussi précieux et certainement plus menacé de disparition que le nôtre.

Aussi faramineuses qu'elles puissent sembler, les sommes que fait miroiter Google pour acheter les "droits d'aînesse" des bibliothèques patrimoniales paraîtront donc, à terme, n'être qu'un plat de lentilles. Le débat n'aura été utile que s'il amène les Etats à se doter, comme plusieurs l'ont fait pour d'autres "industries culturelles", d'une stratégie de soutien à la numérisation de la multiplicité de leurs biens culturels.

S'agissant de l'adhésion vertueuse de tous à l'idéal de la "diversité culturelle", la question est la plus brûlante, et curieusement la plus ignorée de la convention de l'Unesco adoptée en 2005 sur ce sujet. On doit cette convention, ironie du sort ou heureux augure, à l'action concertée et pionnière de la France, du Québec, et du Canada. Une centaine de pays s'y sont ralliés depuis. Pourquoi ne pas reprendre le collier ?


Lise Bissonnette est ancienne présidente directrice générale de la Bibliothèque et des archives nationales du Québec (1998-2009).