Un article de Brigiette Perucca paru le 27 février 2010 sur le site du Monde
Combien de langues meurent chaque année sur les quelque 6 800 répertoriées dans le monde ? Si l'on reprend l'estimation couramment véhiculée par les linguistes, une langue disparaîtrait toutes les deux semaines... Soit 240 langues en dix ans. L'Ethnologue "a retiré environ 166 langues dans sa seizième édition", précise Paul Lewis, linguiste et éditeur de cet ouvrage de référence. Selon l'Atlas des langues en péril, réalisé par l'Unesco, 229 langues auraient disparu en l'espace de deux générations. Moins exhaustive que L'Ethnologue, la Linguist list, une base de données créée par des universitaires américains, renseigne sur 573 langues éteintes.
Autant d'évaluations incertaines établies sur un nombre de langues qui prête lui-même à discussion. Certains linguistes soupçonnent ainsi L'Ethnologue de surévaluer le nombre de langues vivantes. Tous s'accordent cependant sur un point : la diversité linguistique est menacée à court terme. Quelque 3 000 langues, sur les 6 800 recensées par L'Ethnologue, pourraient ainsi disparaître au cours du XXIesiècle. Depuis quelques années, un sentiment d'urgence semble d'ailleurs s'être emparé des chercheurs, de plus en plus impliqués dans des projets de sauvegarde et de revitalisation des langues.
Le sujet est d'autant plus brûlant que la très grande majorité de ces 3 000 langues sont uniquement orales et ne disposent donc ni de dictionnaire ni de grammaire. Comme dans le cas de la langue bo, la mort du dernier locuteur entraîne la mort de la langue elle-même.
"Echantillons"
"La vitalité des langues n'est vraiment au coeur des préoccupations des linguistes que depuis le début des années 1990", indique Paul Lewis. Plusieurs projets à caractère universitaire s'attachent ainsi à faire vivre la mémoire des langues. La School of Oriental and African Studies de l'université de Londres a monté un des premiers cursus dédiés aux langues en danger. Même démarche en Allemagne où un programme sur les langues menacées, financé par la Fondation Volkswagen, a été lancé en 2000. Soutenu également par une fondation, le Rosetta Project, basé en Californie, vise à collecter des "échantillons" de langues dont certaines n'ont pas plus d'un millier de locuteurs. En France, le Laboratoire de dynamique du langage de l'université de Lyon- II s'est attelé depuis le milieu des années 1990 à "la documentation" des langues menacées.
La montée en puissance des thématiques autour de l'environnement et de la sauvegarde de la biodiversité ne sont sans doute pas étrangères à cet engouement. "Il est frappant de constater à quel point les cartes de la biodiversité linguistique se superposent à celle de la biodiversité de la faune et de la flore", pointe Rozenn Milin, historienne à l'origine du programme Sorosoro, monté par la Fondation Chirac, qui s'est elle aussi récemment lancé dans cette course contre la montre pour la survie des les langues les plus menacées.
Le projet phare de Sorosoro (un terme emprunté à la langue araki, qui n'est plus parlée au Vanuatu que par huit personnes, signifiant "souffle, parole, langue") est la création d'une "encyclopédie numérique des langues". L'idée est de compléter la documentation académique sur les langues par des archives sonores et visuelles. Des équipes de tournage accompagnent les universitaires sur le terrain, Sorosoro s'associant à des laboratoires.
Avec 2 000 langues, l'Afrique représente un terrain d'exploration extraordinaire pour les chercheurs. Une équipe de Sorosoro s'apprête ainsi à accompagner l'équipe de Sénélangues, dont le projet, qui s'étalera sur quatre années, vise à "essayer de couvrir la description d'un maximum de langues non décrites du Sénégal", précise Stéphane Robert, directrice de recherche au laboratoire Langage, langues et culture d'Afrique noire du CNRS.
Cette large mobilisation visant à protéger le patrimoine linguistique mondial peut paraître paradoxale à l'heure où les initiatives en faveur du multilinguisme souffrent de restrictions budgétaires.