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Parlez-vous une langue une « grande » langue mondiale ? Voilà ce que ma minuscule langue peut vous apprendre

Illustration : RossHelen editorial/Alamy

Je suis l’une des 2,5 millions de locuteurs slovènes. Et les anglophones et germanophones gagneraient à s’intéresser à nous.

Il y a deux ans, j’ai reçu une invitation d’une institution culturelle allemande pour présenter mon premier recueil de nouvelles, traduit en allemand cette même année. Les conditions étaient très satisfaisantes : nous vous payons (beaucoup, en ce qui me concernait), nous vous hébergeons autant de temps que vous le souhaitez (je me suis décidée pour trois nuits), nous trouverons quelqu’un qui adore votre livre pour vous interviewer, et si vous avez besoin de quoi que ce soit d’autre, faites-le-nous savoir !

Cependant, une condition a été posée de manière diplomatique. Les organisateurs voulaient que je parle allemand pendant l’évènement. Ils m’avaient entendu parler de manière fluide dans une interview filmée et s’étaient dit que je pourrais facilement le refaire. Comme la novice et l’autrice la plus naïve au monde, je ravalais mon anxiété et acceptais les conditions. Je leur ai gentiment demandé de m’envoyer à l’avance les questions de la personne qui allait m’interroger pour que je puisse me préparer à ce qui allait être une première pour moi. Je n’ai pas mentionné que je n’avais jamais parlé allemand en direct devant un public, ni que j’avais l’intention de traduire mes réponses du slovène vers l’allemand et de les apprendre par cœur. J’avais aussi fait cela pour l’interview filmée. Je n’étais pas seulement travailleuse, voyez-vous, j’avais aussi une excellente mémoire.

Deux semaines avant l’évènement, j’ai rencontré deux poétesses remarquables lors d’un festival à Ptuj, en Slovénie. Je leur ai fait part de cette peur qui me rongeait : qu’effectivement, je ne serais pas en mesure d’apprendre mes réponses puisqu’on ne m’avait toujours pas envoyé le descriptif de la discussion prévue pour la soirée littéraire.

Elles étaient déconcertées. « Mais c’est toi qu’ils ont invitée ! se sont-elles exclamées. Tu peux aussi poser tes propres conditions. »

« Je ne veux pas faire ma diva », ai-je répondu timidement.

« Diva ? Tu es une écrivaine qui écrit en slovène et dont la langue maternelle est le slovène. C’est aussi pour cela qu’ils t’ont invitée ! Tu peux revendiquer ta langue », m’a dit celle qui avait des piercings.

« Oui, tu peux, a ajouté la tatouée, revendiquer ton identité. »

En rentrant chez moi, j’ai décidé qu’elles avaient raison. J’étais peut-être une débutante, mais j’avais déjà appris à prendre en compte les remarques de femmes avisées. J’ai écrit un court mail en expliquant que j’aurais finalement besoin d’un interprète. Désolée de vous en informer si tardivement, ai-je dit, je ne me sens pas prête à parler allemand dans une situation stressante. Bitte, haben Sie Verständnis.

Ils se sont montrés compréhensifs, après quelques « êtes-vous sûre » et « ah c’est vraiment à la dernière minute ». Néanmoins, la soirée que je redoutais est tout à coup devenue une soirée que j’ai réussi à savourer.

Savourer pleinement. Après avoir quitté la scène, j’étais tellement ravie, je ne faisais que sourire, tel un chat rôti, comme on dit en slovène. Je devais avoir l’air moins introverti que d’habitude parce que les gens ne cessaient de venir me voir et de me féliciter, de commenter mon livre. La dernière personne qui m’a parlé était une femme qui portait un foulard rouge luxueux. En me tenant le coude, elle me dit : « Schnabl, c’est allemand je suppose ? »

« C’est du carinthien autrichien » ai-je répondu.

« Vous devez parler allemand alors ? »

Et c’est reparti, ai-je pensé, même si j’ai répondu poliment « Alors, oui, mais… »

« Ach » me dit-elle en m’interrompant, « cela aurait été si impressionnant si vous aviez parlé allemand sur scène ! »

Je me figeais ou, pour utiliser une expression slovène, je me tenais là, comme un dieu du tilleul. Mais mes pensées, elles, fusaient, propulsées par la leçon que j’avais reçue de ces merveilleuses poétesses. Vous savez, voulais-je dire, ce qui serait impressionnant pour moi ?

Je voulais demander à cette femme si elle savait que le slovène était l’une des dernières langues indo-européennes qui utilise toujours la forme duale. Nous pouvons directement nous référer à « nous deux », midva, ou « vous deux », vidva, ou « eux deux », onadva, sans jamais être ambigu pour celui qui nous écoute ou nous lit.

Les quelques 2,5 millions de locuteurs slovènes tordent la langue en au moins 30 dialectes à travers le monde. Même des personnes de villages voisins peuvent ne pas parler la même version du slovène. De plus, cela m’aurait étonnée qu’elle sache qu’une première version du slovène avait été imprimée en 1550 et que ses locuteurs et écrivains avaient fait perdurer cette langue malgré des siècles de colonisation, menée en particulier par des locuteurs de sa langue, parmi d’autres.

Ces locuteurs de petite langue ont malgré tout réussi à résister aux pressions de l’impérialisme et ils célèbrent cette persévérance presque frénétiquement. Tous les ans, 800 à 1 000 ouvrages de fiction ou de poésie slovène sont publiés. Je ne suis qu’un grain de sable dans une tempête de sable d’auteurs et de poètes, un grain qui, néanmoins, se tenait face à cette dame, en chair et en os et pouvait lui offrir un aperçu d’un nouveau royaume culturel.

Aucune langue, qu’elle soit majhen (« petite ») ou gigantesque, n’a de valeur intrinsèque. Sa valeur lui est conférée seulement par ses locuteurs pour qui, peut-être, ces langues sont une maison ou, comme c’est le cas pour moi, un amour, ce qui, j’ajouterais, ne fait pas de moi une puriste de la langue. Au contraire, je crois que le slovène survit par le prêt et l’expansion plutôt que par le refus et l’enfermement. Il est aussi impossible d’imaginer les dialectes slovènes sans leurs germanismes ou italianismes que d’imaginer les locuteurs slovènes ne jamais trébucher joyeusement sur certaines expressions d’anglais d’internet, comme le magnifique « cringe », qui nous force au moins à penser à nos propres équivalents, si l’on ne les invente pas directement.

J’ai tout de même remarqué combien il est plus facile pour moi de dire obvi (l’abréviation de « obviously ») que « očitn » et parfois des phrases entières en anglais sortent de ma bouche à la suite.

Est-ce que cela m’inquiète ? Est-ce que cela signifie que le slovène n’est pas seulement en mouvement, il fuit les deux nouveaux mastodontes : l’anglais et internet ?

La réponse est non. La langue que j’aime est un jeu. Je peux l’approcher de manière ludique ou insouciante mais si des femmes avec des foulards rouges empiètent sur mon espace, je réagis farouchement, de manière défensive.

Ce qui m’inquiète, ou plutôt m’ennuie, c’est le manque de curiosité de base de la part des locuteurs de grandes langues, envers les petites langues, leur incapacité très courante à considérer les petites langues comme des royaumes et non de simples déserts dans lesquels des sons étranges voyagent d’une dune à l’autre. Cela me dérange, non parce que je veux que les locuteurs slovènes soient honorés avec l’attention des locuteurs anglophones disons, ou parce que j’attends des gens qu’ils apprennent le slovène. Non, cela me dérange dans la mesure où tout type d’ignorance de la part des personnes privilégiées me dérange : je n’aime pas que des gens choisissent de rester petits.

Ach, meine Güte. Je voulais dire tout cela, mais je ne pouvais pas, je devais ciseler ma réponse. Comme je l’avais avoué, parler allemand dans des situations stressantes n’est pas facile pour moi. J’ai eu du mal à lui répondre en allemand, pourtant je crains que cette femme n’ait finalement pas été impressionnée par mes compétences linguistiques. Je soupçonne cela car elle fronçait les sourcils quand je lui parlais et, après que j’ai fini, elle partit, aussi vite que l’éclair, comme on dit en slovène.

Article du 24 avril 2024 écrit par Ana Schnabl (The Guardian) et traduit par Juliette Moreau, stagiaire à l’OEP

Ana Schnabl est une romancière, éditrice et critique slovène

Source : https://www.theguardian.com/commentisfree/2024/apr/24/language-speak-big-slovene-english-german