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La nécessité du multilinguisme

 

  • Dimanche 3 avril 2022
    Sandhya Menon

Une bonne maîtrise des langues est la clé pour ouvrir des portes aux jeunes diplômés qui rejoignent la vie active.

Face aux enjeux de la mondialisation, le multilinguisme est, selon les universitaires, une compétence déterminante à acquérir sur un marché du travail compétitif.

Pour Prema Ponnudurai, experte en linguistique qui dirige le Taylor University Centre for Languages, être multilingue offre un sérieux avantage pour l’emploi, notamment dans un monde sans frontières.

L’année dernière, un rapport de la Commission européenne révélait que les employés parlant une langue étrangère étaient généralement mieux payés que leurs homologues monolingues.

En 2019, jusqu’à 35% des responsables de recrutement ou de ressources humaines ont déclaré que la maîtrise d’une langue étrangère par un employé le conduisait à des offres d’emplois, des possibilités d’entretiens d’embauche, de recommandations pour des évolutions de carrière et des augmentations de salaire.

L’article, prenant pour référence l’étude « The Wage Premium From Foreign Language Skills », a fait ressortir que parler une deuxième langue pouvait entraîner une augmentation de salaire de 11 à 35% en fonction de la langue et du pays dans lequel travaillent les employés.

Le secrétaire général de la NAPEI, Association Nationale D'Établissements privés d’enseignement, Dr Teh Choon Jin, explique qu’une maîtrise satisfaisante de plusieurs langues représente une compétence communicationnelle incomparable, qui permet à des étudiants d’élargir leur réseau facilement quand ils entrent sur le marché du travail.

« Il y a un sentiment de connivence quand une personne entre en contact avec une autre dans une même langue.

Dans un pays multiculturel comme la Malaisie, qui comporte des langues et des dialectes variés, il est facile de passer d’une langue à une autre sans effort.

Les étudiants issus de milieux et de pays divers qui arrivent dans les universités malaisiennes apportent avec eux leur culture. L’intégration et l’échange culturel dans lesquels la langue joue un rôle enrichissent ainsi les expériences d’apprentissage à la fois des étudiants internationaux et des malaisiens.

Des études montrent aussi qu’être multilingue améliore les capacités cognitives d’une personne, notamment grâce à sa perception sensorielle du monde. »

« Être multilingue, c’est une compétence essentielle encore sous-estimée qu’il faut avoir aujourd’hui plus que jamais. » explique Teh, qui est aussi directeur et secrétaire de l’Université de technologie et innovation d’Asie Pacifique (APU).

 

Les transferts de connaissances

Se démarquer des autres pour obtenir un emploi n’est cependant pas le seul avantage à être plurilingue. Le professeur Dr Mohd Tajuddin Mohd Rasdi de l’Université UCSI de Malaisie explique que les langues ouvrent la voie à la compréhension de différentes cultures, valeurs et croyances.

Le Professeur Mohd Tajuddin, membre du groupe universitaire Tan Sri Omar Centre for Science, Technology and Innovation Policy Studies, ajoute qu’une langue n’est pas qu’un outil pour commander de la nourriture ou demander son chemin.

« Comprendre une autre langue ne permet pas seulement d’ouvrir la porte à de nombreuses informations, mais aussi à une compréhension spirituelle, culturelle et politique, ce qui est capital. »

« La communication implique aussi l’appréciation et le respect de l’autre, et si on ne l’apprend pas, alors la société se divise. Cela pourrait amener les gens à rester entre eux, que ce soit culturellement ou religieusement, et ce n’est jamais bon. » dit-il.

Le directeur de l’Université Kebangsaan Malaysia (ATMA), Professeur Datuk Seri Dr Awang Sariyan, explique qu’en plus d’entraîner des opportunités de carrière, la capacité de parler plusieurs langues permet un transfert des connaissances entre les pays, favorise une meilleure compréhension entre les citoyens à échelle mondiale et encourage l’unité, la tolérance et le partage des succès humains universels.

« Aucun pays, dit-il, ne devrait ignorer le développement du savoir, de la science et de la technologie dans un monde sans frontières.

C’est vital si le pays désire être compétitif à l’échelle internationale.

La langue est l’outil premier dans le contexte de pays bénéficiant du développement des savoirs.

Il ne devrait y avoir aucun « choc des civilisations ». On devrait plutôt assister à une coopération, un partage des savoirs, une tolérance et un respect entre les citoyens. »

L’ATMA a été désignée par le ministère de l’Enseignement supérieur comme secrétariat pour entreprendre une collaboration entre les institutions de l’enseignement supérieur en Malaisie et certains pays asiatiques, pour développer certains aspects importants de la civilisation malaisienne à échelle internationale.

C’est en partie ce que le ministre de l’Éducation, Datuk Seri Dr Noraini Ahmad, recommande au gouvernement : créer un comité pour la direction du développement de la langue Bahasa Malaysia (BM) dans les instituts d’enseignement supérieur, idée qui s’aligne sur celle du Premier ministre Datuk Seri Ismail Sabri Yaakob, qui appelle les fonctionnaires à parler BM lors de réunions.

Ismail Sabri explique qu’il y a plus de 300 millions de personnes en Asie du Sud-Est qui parlent cette langue, et que c’est la septième langue la plus utilisée dans le monde.

« Je veux faire du BM la deuxième langue officielle de l’Asie », avoue-t-il pendant son discours de clôture de l’assemblée générale à Umno le 19 mars.

 

Encourager la réussite

Teh note que les capacités linguistiques ne peuvent être améliorées que par une pratique régulière.

« On devrait mettre en place des activités pour encourager l’utilisation des langues, par exemple discuter dans une langue particulière certains jours ou pendant certains évènements. » dit-il. Il cite aussi des initiatives telles que celle des étudiants, internationaux ou non, parlant le BM quand ils visitent un village Orang Asli. D’autres projets comme mener des débats ou raconter des histoires dans certaines langues, voire la création d’un mois national de la langue, sont évoqués.

Pour lui, si les activités et évènements se tournent vers la promotion des langues, cela pourrait encourager l’engagement et l’intégration sociale tout en permettant aux étudiants de mettre en pratique leurs compétences linguistiques.

Prema suggère de revoir la conception et le développement des programmes linguistiques dans les institutions d’enseignement supérieur.

Les langues les plus répandues mondialement devraient être intégrées au cœur de certaines matières comme le commerce, la diplomatie, internet, l’hôtellerie ou les sciences.

« En donnant plus de place aux langues dans l’enseignement supérieur, nous pourrons former de vrais diplômés multilingues. »

« Les partenariats entre universités et organisations linguistiques internationales sont nécessaires pour que les étudiants voient le monde réel, et pour développer leurs compétences linguistiques grâce à l’immersion. 

Si de telles organisations peuvent délivrer des certifications pour ces sujets, ce sera une réelle valeur ajoutée et cela leur offrira une reconnaissance méritée», argumente Prema.

Pour elle, ce niveau d’exposition et de diplômes sera l’opportunité pour les étudiants de mettre en pratique leurs compétences dans un contexte professionnel et de comprendre l’importance d’être multilingue. Elle demande à ce que le ministère de l’Éducation forme davantage de professeurs de langues pour les écoles.

L’apprentissage d’une langue, dit-elle, est plus simple quand on est jeune.

Si certains élèves ont la possibilité d’apprendre des langues comme le tamil et le mandarin à l’école primaire et au dans le second degré, le manque de professeurs formés rend compte des disparités d’apprentissage entre les écoles rurales et urbaines.

« Si nous voulons encourager un plurilinguisme solide, nous devons former plus de professeurs dans d’autres langues. »

 

Portraits d’adolescents

Apprendre plus de langues

« Je suis l’une des quelques Malais à être monolingue. C’est très peu commun dans un pays aussi culturellement divers que le nôtre, et ça pose beaucoup de problèmes. Dans l’école privée où j’ai étudié, le BM n’était pas la priorité, car notre programme était en anglais.  À cause de cela, je ne m’étais pas rendue compte de la nécessité d’apprendre cette langue. Ce n’est qu’une fois diplômée, à 16 ans, quand je suis arrivée dans le monde « réel », que je me suis rendue compte que ne connaître aucune autre langue que l’anglais pourrait me poser problème. Aujourd’hui, je ne peux toujours pas travailler dans le secteur du gouvernement ou dans de petites entreprises locales, car je ne peux pas exprimer ce que je veux. J’apprends de nouvelles phrases tous les jours en espérant pouvoir améliorer mon BM. »

Keerat Kaur Wathan, 18 ans

 

« Hello, Selamat Pagi, Ni Hao: je parle trois langues, l’anglais, le BM et le mandarin. Mes grands-parents m’ont aussi appris à parler des dialectes comme le cantonais et l’okina. Même si j’ai encore beaucoup à apprendre dans ces langues, être multilingue m’a énormément aidée en Malaisie et en dehors. Par exemple, puisque je peux extraire les mots de certaines langues, je peux exprimer mes pensées et mes sentiments plus précisément. Apprendre à traduire rapidement entre deux langues a par ailleurs fortement amélioré mes capacités cognitives. Apprendre la grammaire, le vocabulaire et les structures d'une langue peut mieux préparer à l’apprentissage d’une autre : pour moi le mandarin a été utile pour apprendre les dialectes. J’étudie aussi outre-mer, et je dors dans des dortoirs avec des étudiants internationaux. Si possible, j’essaie de parler avec mes collègues dans leur langue natale pour leur rendre la conversation plus facile. Je suis donc très contente d’avoir appris ces langues. Si vous cherchez à apprendre de nouvelles langues, j’espère que vous croirez en vos capacités et que vous serez récompensé. »

Amelia Lim, 18 ans

 

« Je parle BM et anglais, et j’apprends à parler espagnol. Même si je suis loin de parler espagnol couramment, je peux dire fièrement que c’est le cas pour les deux autres langues. C’est évident que parler plusieurs langues a des avantages.
Par exemple, ça m’a aidée dans mes études. Je peux faire deux choses en même temps et résoudre des problèmes plus efficacement, car je peux passer d’une langue à une autre. Cela m’apprend aussi beaucoup sur les autres cultures. Je peux ainsi devenir amis avec des gens d’autres pays et mieux comprendre leur culture. C’est plus amusant et stimulant de voyager, car je peux discuter avec les locaux. Enfin bref, tout le monde devrait faire l’effort d’apprendre au moins deux langues. Apprendre une langue étrangère, ça peut être intimidant, mais ça ne vous sera que bénéfique à long terme. J’espère qu’un jour je pourrai réaliser mon rêve, visiter l’Espagne et parler espagnol couramment. »

Syaza Ahmad Munawir, 18 ans

 

Traduit de l'anglais par Cassandre Rhétière