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Étudier les langues et l’interprétation à l’université, aujourd’hui : « L’IA ne pourra jamais remplacer une personne en chair et en os : elle fait trop d’erreurs »

Étudier les langues et l’interprétation à l’université, aujourd’hui : « L’IA ne pourra jamais remplacer une personne en chair et en os : elle fait trop d’erreurs »

 

Illustration de Corriere della Sera

 

L’IA crée toutefois de nouveaux profils professionnels, comme celui des post-éditeurs qui révisent les traductions automatiques. Et les institutions nationales et internationales continuent quand même à embaucher des interprètes. Voyons ce qu’il y a à gagner avec l’IA.

 

Est-ce vrai qu’étudier les langues ne sert plus à rien, comme on l’entend souvent ? Que les professions de traducteurs et d’interprètes sont destinées à disparaître avec le développement de l’IA ? Il y a quelques mois, en avril 2024, le journal italien Il Post publiait un article intitulé « La prospettiva di un mondo in cui non si studiano più le lingue straniere » (« La perspective d’un monde dans lequel on n’étudie plus les langues étrangères »). Et cette tendance a été confirmée par les données recueillies par les agences nationales et internationales qui font état d’une baisse du nombre d’étudiants qui se lancent dans ces études, en Italie, mais pas seulement.


La vitesse à laquelle se développent les technologies, la diffusion dans les médias de vidéos deepfake (générées par l’IA pour faire dire à des personnes réelles des propos dans une langue qui n’est pas leur langue maternelle) et le débat entre les universitaires et le grand public mettent en lumière les progrès continus de l’IA et ses capacités phénoménales tout en minimisant les critiques qu’on pourrait lui adresser. Dans l’imaginaire collectif, toujours enclin à approuver les nouvelles les plus impressionnantes, cela contribue à renforcer l’idée selon laquelle il est inutile de faire des études pour devenir interprète ou traducteur.


Les technologies et l’IA prendront sûrement de plus en plus de place dans ces métiers, mais elles resteront des outils, utiles dans une perspective de synergie. Bien qu’elles soient aujourd’hui indispensables, elles ont été conçues pour que ce soit avant tout l’être humain qui les exploite.


Comment se forment alors les nouveaux interprètes et traducteurs ? Aujourd’hui, dans un monde en pleine mutation, les universités jouent un rôle fondamental et elles se doivent de suivre cette transformation, non pas de la combattre. C’est pourquoi nos futurs interprètes de la Laurea Magistrale in Traduzione specialistica e interpretariato di conferenza (Master en traduction spécialisée et interprétation de conférence) apprennent à utiliser les outils d’interprétation assistée fondés sur l’intelligence artificielle, les CAI tools (Computer-Assisted Interpreting tools), intégrés à une plateforme d’interprétation simultanée à distance. Nous les avons développés, avec Converso, à des fins purement didactiques et ils sont les premiers dans leur genre. Non seulement ils aident l’interprète à extraire la terminologie en amont de ses missions, mais ils l’accompagnent aussi durant l’interprétation en faisant apparaître à l’écran des chiffres, des noms propres et la terminologie spécialisée, voire l’entière transcription du discours en temps réel.


Récemment, une autre innovation majeure a vu le jour : la possibilité de s’entraîner à l’interprétation dans le metaverse. À l’aide du casque VR Meta Quest 3, il est notamment possible de s’exercer à la simultanée dans un environnement virtuel immersif ou à la traduction à vue avec des textes qui défilent à différentes vitesses dans le casque et d’obtenir un retour immédiat sur sa propre performance ou encore de développer ses soft skills grâce à des jeux de rôles qui anticipent l’interaction avec l’utilisateur à différents niveaux de compétences linguistique avec des avatars générés par l’IA et des scénarios allant de la conversation spontanée à la simulation d’entretiens d’embauche, d’interviews ou d’échanges commerciaux.


Pour en revenir à la question initiale, peut-on dire que l’IA est en passe de remplacer les interprètes et les traducteurs pour autant que l’on puisse l’envisager aujourd’hui ? Si, comme on l’a vu, les innovations technologiques ont profondément changé les conditions de formation des interprètes, la probabilité qu’ils soient remplacés par l’IA reste, pour le moment, assez faible. Dans le cas de l’interprétation simultanée, le rôle des technologies est encore très limité puisque la traduction automatique d’un texte oral passe par différentes étapes (transcription audio, traduction automatique de la transcription, lecture du texte par synthèse vocale) et des erreurs peuvent apparaître à chacune d’entre elles. Il semble donc difficile d’envisager le remplacement des interprètes par des programmes automatiques, demain comme dans cent ans. C’est pourquoi les institutions italiennes, supranationales et internationales continuent d’engager des interprètes au sein de leurs équipes.


En ce qui concerne la communication dialogique, les interprètes jouent encore un rôle fondamental dans les relations internationales, notamment dans les négociations. L’intervention de l’interprète est également encore essentielle dans les environnements intra-sociaux, comme dans l’assistance aux migrants, dès la rencontre, puis, au minimum, dans des contextes institutionnels (administration, services de santé, tribunaux, éducation) car l’aspect relationnel est essentiel pour ce type de service linguistique. En revanche, en ce qui concerne la traduction, on estime que les programmes de traduction automatique peuvent jouer un rôle plus important. Dans le domaine technique et, dans une moindre mesure, le domaine scientifique, ils remplaceront sûrement les traducteurs pour une grande partie du travail bien qu’une intervention finale de post-édition par un professionnel soit toujours nécessaire. Mais il est tout aussi certain que la traduction automatique permettra de répondre, au moins partiellement, aux besoins linguistiques grandissants de notre époque. C’est notamment ce qui se passe dans les institutions européennes, où le volume de textes à traduire augmente de manière exponentielle et c’est seulement grâce à l‘utilisation des programmes de traduction automatique que les traducteurs parviennent à tenir le rythme face à l’augmentation de la charge de travail.


Car non, on ne peut toujours pas se passer d’un traducteur humain. Mais son rôle a changé. Dans un contexte institutionnel, tout comme en free-lance, une partie du travail est effectuée par les programmes de traduction automatique, utilisés pour amorcer la tâche : le traducteur a entre les mains un premier jet qui lui permet de produire un nouveau texte dans la langue cible, de manière plus rapide et efficace. C’est pour cela que le concept de post-édition s’impose de plus en plus. Ses applications sont très variées : de la révision de textes techniques traduits automatiquement ayant simplement pour but de corriger les erreurs inévitablement commises par le logiciel à la réorganisation et la réécriture de textes plus complexes pour lesquels le traducteur humain utilise le premier jet de traduction automatique comme base pour construire son propre texte tout en adaptant le registre et le style. En revanche, dans certains secteurs, les traducteurs seront difficilement remplaçables, même partiellement, particulièrement dans l’édition où les compétences linguistiques sont indispensables, tout comme la vision biculturelle, la maîtrise complète de la langue d’arrivée et la capacité à reproduire le registre, le style et les sous-entendus d’un texte.


En conclusion, il n’y a aucun doute sur l’utilité des études de langues ou des formations dans le domaine des services linguistiques d’interprétation et de traduction. Cependant, il faut apprendre à travailler avec les programmes d’IA, à les utiliser et à les exploiter pour développer ses compétences professionnelles et améliorer son propre travail. Il est essentiel de se rendre compte que l’arrivée des technologies numériques et de l’IA a profondément changé les profils du traducteur et de l’interprète, comme, du reste, nombre d’autres profils professionnels. Les façons de travailler ont radicalement changé et des profils professionnels tels que celui des post-éditeurs et des « transcréateurs » qui doivent compter sur une formation et travailler avec des outils divers et variés qu’ils n’ont pas appris à utiliser ont émergé. Ce qui est crucial dans cette question, c’est que la formation universitaire dans ce secteur reste en phase avec son temps et toujours ouverte à l’innovation et à la rapide évolution des technologies et des professions.

 

Article du 25 juillet 2024 écrit par Giovanna Rocca, doyenne de la faculté d’Interprétation et de traduction de l’Université IULM et traduit de l’italien par Juliette Moreau, stagiaire à l’OEP


Source : https://www.corriere.it/scuola/universita/24_luglio_25/perche-studiare-lingue-moderne-e-interpretariato-all-universita-oggi-l-ia-non-potra-mai-sostituire-una-persona-in-carne-e-ossa-fa-troppi-errori-e7a4db09-b957-470d-90d9-7eb788e4fxlk.shtml