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Quand l'école se préoccupe des langues

Bannir totalement des salles de classe les langues autres que l'allemand n'aide souvent pas les élèves multilingues.

Enseigner à des apprenants multilingues

On utilise le terme « multilingue » dans un contexte pédagogique pour désigner certains élèves issus de l’immigration qui doivent apprendre, à l’école, la langue dans laquelle sont dispensés les cours. Si un nombre conséquent d’élèves dans une même classe parle plusieurs premières langues tout en apprenant la langue utilisée à l’école, il est évident que cela influencera les cours et la vie de classe. James Cummins, scientifique canadien, discute de ce que l’on peut tirer des résultats de l’étude PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves).

Pourquoi utilise-t-on le terme « multilingue » ? »

Le terme « multilingue » est mélioratif et permet d'apprécier les élèves selon leurs talents et leurs compétences linguistiques potentielles (ils parlent plusieurs langues) plutôt que selon leurs retards (en connaissances et capacités dans la langue d’enseignement). Les élèves qui voient leur identité multilingue ainsi reconnue remarquent que les enseignants attendent d’eux qu’ils progressent à l’école. Face à ces hautes attentes et grâce au soutien des enseignants, ces élèves participeront et travailleront probablement plus activement en classe  que ceux qui sont catalogués selon leurs limitations actuelles dans la langue d’enseignement (allemand comme deuxième langue) ou selon d’autres critères sociaux négatifs : par exemple élèves issus de l’immigration ou enfants de migrants. Ces désignations tendent plutôt à miner leur confiance en eux et en leurs capacités académiques.

Les raisons du succès et de l'échec éducatif

Dans beaucoup de pays européens, les élèves multilingues issus de l’immigration ont de moins bons résultats que les autres. Cela est valable pour les élèves qui sont nés hors de leur pays d’immigration (première génération d'immigrants) et pour ceux qui font partie de la deuxième génération. L’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) a identifié plusieurs facteurs qui participent à cette discrimination. Il s’agit notamment des défis liés à l'apprentissage d’une nouvelle langue et du retard à rattraper par rapport aux locuteurs natifs dans des matières comme les sciences, les mathématiques et la politique. Certaines écoles ont des directives claires concernant les classes accueillant des élèves multilingues et développent des stratégies pour les intégrer à la vie scolaire. Elles sont plus à même d’aider ces groupes d’élèves à relever les défis linguistiques et académiques que les écoles qui ne disposent pas de telles approches.

Les préjudices sociaux s’accompagnent souvent de capacités scolaires réduites. Beaucoup de familles nouvellement immigrées vivent dans des situations plutôt précaires et dans des quartiers qui rassemblent beaucoup de personnes issues de l’immigration. Ainsi, les élèves issus de milieux sociaux défavorisés se rassemblent dans ces écoles-là, et doivent de surcroît apprendre la langue d’enseignement de l’école. Cela veut aussi dire qu’ils ont moins l’occasion d’être en contact avec des locuteurs natifs de la langue d’enseignement. Les résultats de l’étude PISA ne cessent de montrer que les élèves issus de milieux sociaux défavorisés obtiennent en général de meilleurs résultats quand ils sont scolarisés avec d’autres élèves issus de tous les milieux, c’est-à-dire où l’origine sociale défavorisée ne domine pas.

Une troisième source de facteurs qui influencent les résultats des élèves dans de nombreux pays est ancrée dans les modèles de discrimination sociale. Certaines minorités souffrent de stéréotypes, installés historiquement, qui donnent lieu à une discrimination dans le domaine du travail, du logement et de l’accès à la culture et à l’éducation. Les répercussions des comportements et des structures sociales discriminatoires se révèlent dans l’échec scolaire généralisé des communautés indigènes, en Australie, au Canada et en Nouvelle-Zélande par exemple, ainsi que dans les expériences des Afro-Américains ou des Hispano-Américains aux États-Unis.

Ces dix dernières années, l’attitude de rejet contre les communautés de migrants a grandi dans de nombreux pays européens. Cette attitude se fait aussi sentir dans les écoles. Mais c’est aux enseignants de remettre en question et d’abandonner ces positions et structures discriminatoires qui existent dans l’ensemble de la société. Ils le font notamment quand ils font comprendre aux élèves multilingues qu’ils peuvent réussir à l’école et quand ils mettent en place des aides appropriées pour les y aider.

Comment les écoles peuvent soutenir les élèves multilingues

La recherche internationale sur les élèves multilingues a mis en place six types de stratégies d’enseignement, qui répondent directement aux causes des désavantages éducatifs chez les élèves parlant une autre langue, socialement marginalisés et défavorisés. Voici ces stratégies: 

  • Pratiquer la méthode d’échafaudage pour la compréhension et la production linguistique;
  • Renforcer la langue d’enseignement sur l’ensemble du programme scolaire ;
  • Intégrer le bagage plurilingue des élèves ;
  • Renforcer la lecture et l’écriture;
  • Établir des liens avec le quotidien des élèves;
  • Renforcer l’identité des élèves en leur permettant d’utiliser leurs compétences en lecture et en écriture au profit d’un travail intellectuel exigeant et créatif.

 

Ces stratégies d’enseignement se rejoignent, car elles correspondent aux causes des échecs scolaires des élèves multilingues. Par exemple, dans certains projets au Canada, on encourage les immigrés à écrire dans leur langue maternelle sur certains sujets qui sont liés à leur vie, puis à les traduire en anglais. Ces projets ont utilisé le bagage multilingue des élèves et ont renforcé leur identité d’auteurs créatifs ayant des capacités dans plusieurs langues. Ils ont en outre soutenu l’apprentissage de la langue d’enseignement grâce à la collaboration entre élèves et avec des adultes pour traduire leurs propres textes écrits dans leur première langue (L1) dans la langue d’enseignement. Ce processus de traduction a été entrepris grâce à différentes ressources personnelles et technologiques, qui étaient disponibles dans ce lieu (par exemple des enseignants ou des assistants scolaires qui parlent les langues des communautés immigrantes, des parents ayant des connaissances de la langue d’enseignement, d’autres élèves multilingues, des bénévoles dans l’école, ou des ressources technologiques comme Google Traduction). Ces six stratégies d’enseignement sont décrites plus en détail ci-dessous.

 

Pratiquer la méthode d’échafaudage pour la compréhension et la production linguistique

Cette méthode est souvent utilisée pour attirer l’attention sur la façon dont les enseignants peuvent proposer un soutien supplémentaire pour aider les élèves multilingues à comprendre le cours et à participer activement à leur apprentissage. Les stratégies d'échafaudage peuvent comporter :

  • les agendas graphiques comme des ordinogrammes ou des diagrammes de Venn
  • La photo, le dessin, les diagrammes, les vidéos, pour aider à passer de l’image au texte ;
  • La démonstration : par exemple, comment donner du sens à un texte en le lisant ;
  • L’expérience concrète, par exemple les expériences scientifiques;
  • Des groupes de travail coopératifs, par exemple la rédaction de cartes d’apprentissages, de cartes mentales, de cartes d’histoire ou de diagrammes conceptuels ; 
  • L’encouragement des élèves à utiliser leur L1, par exemple en les faisant écrire dans leur L1 pour stimuler le transfert de connaissance de la L1 à la L2 ;
  • L’usage des stratégies d’apprentissage comme le travail de planification, la visualisation, le regroupement ou /voire la classification, la prise de notes ou le résumé, les questions pour clarifier, etc. ;
  • La clarification de la langue par des explications de l’enseignant, la mise à disposition d’exemples, l’utilisation de dictionnaires, etc.

 

Renforcement de la langue d’enseignement sur l’ensemble du programme scolaire

La langue utilisée dans les manuels et pendant les cours est très différente de celle utilisée au quotidien. La langue d’enseignement comprend de nombreux concepts rarement utilisés (comme la photosynthèse, l’hypothèse etc.) ou des constructions grammaticales (comme le passif) que nous n’utilisons presque jamais dans la langue de tous les jours. Des études menées dans différents pays (Canada, Israël, États-Unis) montrent que si les élèves multilingues peuvent acquérir en deux ans la langue utilisée à l’école dans la conversation de tous les jours,  il leur faut au moins cinq ans pour rattraper leur retard en ce qui concerne la langue d’enseignement. L’une des principales raisons est que les élèves natifs développent également leurs compétences linguistiques et leurs autres compétences, et que les élèves multilingues doivent donc fournir plus d’effort pour les égaler. Leurs progrès sont accélérés quand tous les enseignants sensibilisent systématiquement les élèves à la langue et saisissent toutes les opportunités d’approfondir leurs connaissances de la langue d’enseignement, et ce dans toutes les matières enseignées.

 

Intégrer le bagage plurilingue des élèves

Le concept de « translanguaging » désigne les stratégies d’enseignement qui encouragent les élèves à utiliser leur langue maternelle comme outil cognitif pour soutenir leur apprentissage. Des études poussées ont révélé des relations positives entre le développement de conceptualisation  de la L1 chez les jeunes et leur niveau de performance dans la langue d’enseignement (Cummins 2013). Quand les élèves multilingues arrivent à l’école avec une connaissance conceptuelle plus profonde de leur L1, ils développent de plus grandes facilités de lecture (entre autres) dans la langue d’arrivée. C’est pour cette raison que les enseignants ne devraient jamais conseiller aux parents de ne parler qu’allemand à la maison, car beaucoup de parents ne parlent probablement pas allemand couramment. Ils pourraient ainsi transmettre de mauvais schémas linguistiques et de communication, ce qu’ils ne font pas dans leur langue maternelle. Ainsi, il est bien plus intelligent d’encourager les parents à (1) passer du temps avec leurs enfants pendant lequel ils interagissent avec eux, (2) leur proposer fréquemment des histoires et des livres, (3) susciter leur curiosité intellectuelle sur le monde.

Plus les élèves développent leur L1 à la maison, plus leur apprentissage de l’allemand et des autres matières à l’école sera performant.

Des études de cas menées ces 20 dernières années dans différents pays ont prouvé que la L1 des élèves multilingues peut jouer un rôle très important dans la promotion des performances, même lorsque, dans la classe, plusieurs langues sont parlées que l’enseignant ne maîtrise pas (Cummins et Early, 2011). Les stratégies suivantes sont des exemples parmi les possibilités pour encourager les enseignants et les élèves à utiliser leur bagage multilingue commun en classe.

  • Chaque jour, l’enseignant invite un ou deux élèves à partager un mot de leur langue maternelle avec la classe et à expliquer pourquoi ils ont choisi ce mot et ce qu’il veut dire. Au fil du temps, la classe apprend un certain nombre de mots et d’expressions dans différentes langues étrangères ;
  • On peut afficher des exemples de travaux d’élèves dans leur langue maternelle et dans la langue d’enseignement dans le foyer et les couloirs de l’école. L’idée est de montrer que les différentes langues maternelles peuvent avoir un intérêt tout autant pédagogique que personnel ;
  • Les élèves rédigent et publient en ligne des histoires ou des projets en deux ou plusieurs langues. Ainsi, les élèves plus âgés peuvent écrire des histoires bilingues à destination des plus jeunes ;
  • Dans toutes les matières, les enseignants encouragent les élèves à faire des recherches en ligne dans leur langue maternelle pour différents projets.

 

Renforcer  la lecture et l’écriture

Des études approfondies (comme OCDE 2010) indiquent que les élèves qui s’investissent activement dans la lecture développent clairement de meilleures capacités de lecture que ceux qui s’y investissent moins souvent. Selon des études, les enfants issus de milieux sociaux défavorisés ont également beaucoup moins accès à la presse écrite et ont plus de difficultés à acquérir des compétences en lecture dans leur foyer et leur quartier que les enfants plus favorisés. L’une des raisons évidentes de cet accès limité à des textes est que les parents vivant dans des conditions précaires n’ont pas l’argent pour acheter des livres ou des ressources culturelles à leurs enfants (comme des téléphones portables ou des tablettes), et que beaucoup d’entre eux ont probablement des difficultés de lecture et d’écriture dans leur langue maternelle;

Les résultats de l’OCDE indiquent que les écoles pourraient « endiguer » environ un tiers des problèmes liés au désavantage social en s’assurant que les élèves issus de milieux sociaux défavorisés soient activement initiés à la lecture et aux autres activités culturelles dès leur plus jeune âge. Les directeurs et enseignants peuvent encourager une culture scolaire qui met l’accent sur ces aspects en mettant en place ces stratégies :

  • Veiller à ce que les écoles qui accueillent des élèves multilingues issus de milieux sociaux défavorisés aient un accès à des bibliothèques bien équipées, idéalement avec des livres écrits dans leurs langues d’origine plutôt qu’en allemand, que les enfants peuvent emprunter pour ensuite les lire chez eux à leurs parents ou à leurs frères et sœurs;
  • Encourager les parents multilingues à raconter et lire à voix haute des histoires à leurs enfants dès leur plus jeune âge dans leur langue maternelle (et en allemand, si les parents le parlent couramment) ;
  • Lire chaque jour des histoires aux petites classes en école maternelle et les mettre en scène ;
  • Initier à la lecture en groupe en classe, pour que les élèves discutent d’histoires fictives et non fictives, en reliant les idées à leurs propres vies et qu’ils étudient en profondeur ce qu’ils lisent ;
  • Encourager les élèves à écrire dans une variété de genres littéraires et leur présenter des exemples d’écriture en allemand et si possible dans leur  première langue.

 

Établir des liens avec le quotidien des élèves

Un enseignement efficace pour les élèves allemands comme multilingues consiste à établir des liens avec leur vécu, pour qu’ils activent les connaissances qu’ils ont déjà et, le cas échéant, pour qu’ils construisent un savoir de base. On peut définir l’apprentissage comme l’intégration de nouvelles connaissances et capacités à celles qui existent déjà. Voilà pourquoi il est important d’activer les connaissances existantes de l’enfant afin qu’elles puissent être reliées à de nouvelles connaissances. Les connaissances générales des élèves multilingues qui viennent d’arriver sont exclusivement codées en L1. L’un des buts essentiels du cours consiste donc à aider l’élève à opérer un transfert entre ses connaissances existantes et la langue d’enseignement.

Se tourner vers le quotidien des élèves, c’est aussi susciter leur enthousiasme pour l’apprentissage. Une séquence  mathématique sur la gestion des données menée par le Professeur Tobin Zikmanis avec des élèves multilingues de 11 ans dans une école primaire près de Toronto, montre comment cela fonctionne. La classe a rassemblé dans un tableur les langues parlées par les enfants de cette école dans leur famille, puis a généré différentes manières d’afficher les données (diagrammes circulaires, en barres...). Le professeur Zikmanis raconte que les élèves étaient tellement absorbés par le projet qu’ils ne voulaient même pas partir en récréation. Les élèves n’étaient pas seulement enthousiastes à l’idée que les mathématiques leur permettaient de découvrir une nouvelle réalité, ils étaient aussi ravis d’apprendre de nouvelles informations et connaissances sur leurs propres capacités linguistiques collectives.

 

Renforcer l’identité des élèves en leur permettant d’utiliser la langue efficacement.

Comment les écoles peuvent-elles contrer les conséquences négatives des stéréotypes qui déprécient l’identité des élèves issus de milieux sociaux marginalisés ? Si, comme la recherche le suggère, la dévalorisation de l’identité de l’élève gêne son apprentissage, cette même identité doit faire partie de la solution. Dans un premier temps, directeurs et enseignants doivent réexaminer leurs propres politiques et pratiques scolaires et se poser ces questions : 

  • L’école reconnaît-elle la première langue des élèves multilingues comme une ressource intellectuelle et culturelle ?
  • Dans quelle mesure les enseignants essaient-ils d’établir des liens entre le cours et le quotidien des élèves et d’élargir leur horizon intellectuel et leur imagination ?
  • L’école s’impose-t-elle comme espace multilingue dans lequel les projets et les productions des enfants et des jeunes (comme des livres bilingues) sont mis en avant ?
  • Dans quelle mesure les élèves multilingues sont-ils impliqués activement dans des discussions exigeantes et créatives sur des thématiques pertinentes ?

 

Conclusion

Les stratégies d’enseignement examinées dans cet article s’appuient toutes sur la recherche et ont été mises en pratique avec succès dans différents contextes. Leur efficacité ne peut que croître une fois mises en place dans toutes les écoles. Le développement et la mise en place d’une telle politique linguistique scolaire nécessitent des possibilités d’évolution professionnelle pour les professeurs et, à long terme, une remise en cause des priorités au sein de la formation universitaire des enseignants.

Source : www.friedrich-verlag.de

Traduit de l’allemand par Cassandre Rhétière