Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Montréal, le 23 août 2023
À la veille de la rentrée scolaire 2023-2024 en Haïti, de nombreux enseignants s’interrogent sur leurs conditions de travail, sur les outils didactiques et lexicographiques en créole qui sont encore trop peu nombreux dans l’École haïtienne, sur l’annonce de la prochaine diffusion à travers le pays des sept versions différentes du LIV INIK AN KREYÒL et également sur l’inexistence d’une véritable politique linguistique éducative au pays destinée à guider et à encadrer l’usage de nos deux langues officielles dans le système éducatif national. Cette interrogation s’exprime dans un contexte politique extrêmement tendu où les gangs armés –liés ou pas au cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste au pouvoir en Haïti–, soumettent de larges portions du territoire national à la terreur armée et aux assassinats. Les caractéristiques principales de la situation politique aujourd’hui en Haïti sont connues de la population qui en est la principale victime et elles sont analysées par nombre de spécialistes. En témoigne un article récent exposant la gangstérisation/criminalisation du pouvoir d’État sous la coupe du PHTK et signé des universitaires Georges Eddy Lucien et Walner Osna, « Gangstérisation d’Haïti : du contrôle territorial au démantèlement des mouvements populaires » (Le Nouvelliste, 18 août 2023). Parmi les grandes qualités de cet article l’on a noté le constat exemplifié par les auteurs selon lesquels le « climat d’insécurité instauré comme mode de gestion du pouvoir en Haïti » s’avère être « un choix gouvernemental d’établir un climat de terreur afin de mater les soulèvements populaires ».
Le présent article expose à la réflexion et au débat public les causes et les conséquences de l’absence d’une politique linguistique éducative fermement ancrée dans une vision et dans une législation appropriée. L’absence d’une politique linguistique éducative occasionne de lourdes dérives curriculaires et programmatiques, entre autres la proposition ministérielle d’introduire les langues étrangères, l’anglais et l’espagnol, dans le curriculum des deux premiers cycles de l’École fondamentale sur un pied d’égalité avec nos deux langues officielles. Cette proposition ministérielle survient dans un contexte où le matériel pédagogique et didactique fait cruellement défaut pour l’enseignement du créole et du français alors même que le faible niveau de qualification des enseignants demeure un obstacle majeur en ce qui a trait à l’enseignement de ces deux langues.
1/ En quoi consiste la politique linguistique éducative ?