Dans un très récent courriel, mon collègue et ami le linguiste Hugues Saint-Fort confortait mon propos en ces termes : « Tu as tout à fait raison d'insister sur la dimension linguistique prioritaire de tout virage vers la qualité de l'éducation en Haïti ».
Il réagissait à un bref commentaire que j’ai fait à propos de l’article de Thomas Lalime, bien écrit et sérieux quant à sa démarche journalistique, paru à Port-au-Prince dans Le Nouvelliste du 25 août 2014, « Pour une démocratisation de l’éducation de qualité [1] ». Les commentaires d’Hugues Saint-Fort ouvrent donc la voie à des observations supplémentaires que j’ai à cœur ici de partager.
Comme tous mes collègues linguistes, une fois de plus je constate qu’il y a de réelles difficultés, chez nombre de personnes tant au pays qu’en diaspora, à comprendre et à faire l’indispensable lien entre la qualité de l'éducation et la langue d’enseignement en Haïti. Mieux : de nombreuses personnes, que j’estime de bonne foi, n’imaginent pas une seconde qu’il puisse y avoir un lien structurel entre la langue d’enseignement et l’échec, massif et récurrent, aux Baccalauréats I et II depuis plus d’une quarantaine d’années. Ces mêmes personnes ne savent guère qu’il n’y a toujours pas, en 2014, une seule et même politique linguistique obligatoire relative à l’emploi de l’une ou des deux langues officielles en salle de classe dans toutes les écoles du pays. Mieux encore : de nombreuses personnes, notamment des enseignants, n’ont pas compris l’absence totale de préoccupations linguistiques, l’absence totale d’un questionnement linguistique dans le programme des « Assises nationales sur la qualité de l’éducation en Haïti [2] » organisées par l’État haïtien en avril 2014. Et toutes ces personnes, tous ces enseignants ont dû se rendre à l’évidence : « la montagne a encore une fois accouché d’une souris »… car les 12 mesures (de nature « technique », à courte vue et nullement visionnaires) annoncées début août 2014 par le ministre de l’Éducation Nesmy Manigat [3] affichent une totale démission de l’État haïtien quant à l’aménagement des deux langues officielles en salle de classe et quant à la dimension linguistique prioritaire de tout virage vers la qualité de l'éducation en Haïti. Au ministère de l’Éducation nationale, il semble qu’une gestion administrative sans hauteur de vision ni de mission , limitée aux arabesques du quotidien, soit moins risquée que le questionnement des langues d’enseignement en salles de cours…
