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Qu’y a-t-il dans un mot? Comment le langage moins genré s’en sort à travers l’Europe

Un vote controversé au Sénat français n’est que le dernier épisode de cette guerre culturelle autour du langage inclusif.

La dernière escarmouche dans la guerre culturelle du langage inclusif s’est déroulée la première semaine du novembre dernier en France, où le Sénat a voté en faveur d'une proposition qui vise à interdire l'utilisation de termes moins genrés dans les documents officiels. Les Républicains, le parti de centre-droit derrière cette initiative, a affirmé que des néologismes inclusifs tels que iel (un mélange des pronoms masculin et féminin il et elle), ainsi que des mesures plus générales pour mettre fin au biais masculin ancré dans la langue française, faisaient partie d'une "idéologie qui compromet la clarté de notre langue". Des discussions similaires ont lieu dans toute l'Europe et au-delà, alors que les gens, des politiciens aux parents, débattent du rôle que le langage devrait jouer dans la protection et la promotion de la diversité, de l'inclusion et de la représentation. Dans les pays où les langues ont des noms masculins et féminins, la question s'avère particulièrement délicate.

France
Les sénateurs et sénatrices d’opposition ont désapprouvé le résultat du vote de lundi, qui a qualifié le texte "rétrograde et réactionnaire", une opinion partagée par le Haut conseil indépendant de France pour l'égalité entre les femmes et les hommes. Pour devenir une loi, le projet devrait être adopté à l'Assemblée nationale, mais aucune date n'a été fixée pour un débat. Cependant, on observe une demande croissante pour rendre le français, langue genrée, moins sexiste: une campagne qui existe depuis les années 1980 mais qui a été rejetée par l'influente Académie française, gardienne de la langue. Mais ce qui irrite particulièrement les militants, c'est que les règles grammaticales françaises font du masculin la forme par défaut d'un nom au féminin. Ainsi, les femmes qui font partie d'un conseil d'administration exclusivement féminin sont appelées directrices, mais si un homme rejoint le conseil, ils sont tous désignés collectivement comme directeurs. Cela a été défendu par le président Emmanuel Macron, la semaine précitée, lorsqu'il a déclaré que "dans cette langue, le masculin agit comme le neutre." (Macron, cependant, s'adresse aux citoyens en tant que Français et Françaises, et pas de manière strictement correcte, aux Français).

Néanmoins, comme l'a souligné l'académie, les suggestions d'écriture inclusive peuvent rendre la langue écrite illisible, et donc probablement moins (et non plus) inclusive. La méthode la plus populaire est l'utilisation du "point médian" pour inclure à la fois le masculin et le féminin, comme dans Cher.e.s ami.e.s, qui est parfois remplacé par un tiret (cher-e-s ami-e-s), par des parenthèses (cher(e)s ami(e)s), ou par des slash (cher/e/s ami/e/s). Selon l'académie, tout cela non seulement "offense la démocratie de la langue", mais crée également des difficultés pour les personnes dyslexiques et dysphasiques, ainsi que pour les non-francophones qui apprennent la langue. "Plutôt que d'attirer le soutien de la majorité des contemporains, cela semble être l'apanage d'une élite inconsciente des difficultés rencontrées quotidiennement par les éducateurs et les utilisateurs du système scolaire", a déclaré l'académie dans un communiqué.

Des petits pas ont cependant été faits. En 2019, l'académie a décidé qu'il était acceptable de dire madame la maire, la ministre, la juge, malgré le fait qu’il s’agissait de noms masculins.


Allemagne
Contrairement à l’anglais, en allemand tous les noms codés, d’un point de vue grammatical, soit comme masculins (der), féminins (die), ou neutre (das). Un citoyen est un Bürger, alors qu’une citoyenne est une Bürgerin, et personne ne cherche à changer cette règle sérieusement. Mais, comme en France, on a une frustration croissante avec le fait que la forme masculine est traditionnellement utilisée pour désigner des groupes de personnes, même si ce groupe est composé d’un mélange d’hommes et de femmes. Puisque l’Allemagne manque d’un organisme national capable de prescrire ou normaliser l’usage de la langue, les gens ont été libres d’expérimenter des solutions à ce problème.

En réalité, les tentatives d’inclusion des noms génériques existent depuis les années ‘80, alors qu’il s’agissait plus de phénomènes marginaux: l’ “écart hommes-femmes” (Bürger_innen) a été utilisé dans les communautés queer, tandis que les groups feministes ont plus tendance à mettre la I en majuscule (BürgerInnen). Par contre, pendant la dernière décennie, l’utilisation de l’astérisque, ou “étoile de genre”, dans les formes génériques (Bürger*innen), a commencé à être utilisée même en dehors des groupes sous-culturels et des cercles académiques. Certaines écoles, universités et instances gouvernementales, ainsi que l’Agence fédérale de l’environnement, recommandent l’utilisation de l’astérisque pour les communications internes.

Anatol Stefanowitsch, linguiste de l’Université libre de Berlin, a affirmé que “la majorité de la population allemande continue à ne pas utiliser l’étoile de genre, mais son usage a vécu une augmentation impressionnante dans des délais relativement courts”. Elle a également suscité de vives réactions chez les partis politiques de droite, dont celui populiste Alternative für Deutschland, qui a mis son opposition à la “gender gaga” au cœur de sa campagne électorale de 2021. Dans l'État orientale de la Saxe, le gouvernement démocrate-chrétien a interdit l’utilisation des étoiles de genre ou des disparités entre les sexes à l’école ou au sein des autorités éducatives, ce qui fait que Schüler*innen serait considéré comme erreur dans les devoirs des étudiants. “Les conservateurs ont retrouvé, dans le langage inclusif, un sujet important pour leurs guerres culturelles” a affirmé Stefanowitsch. “On assiste actuellement à des tentatives d’orienter l’usage de la langue par l'intermédiaire de l'État, même si pour l’instant n’est qu’au niveau régional, ce qui représente un nouveau phénomène”.

Espagne
En avril 2021, la ministre de l’égalité espagnole, Irene Montero, a prononcé un discours à Madrid dans lequel elle a voulu condamner le gouvernement régional de droite pour ses attitudes face aux droits LGBTQ+. Mais ce n’est pas un sujet à faire le gros titre, c’était le langage utilisé. Montero a délibérément employé des mots masculins, féminins et neutres en disant: “libertad para todos, para todas y para todes” (liberté pour tous, pour toutes et pour tout individu sans distinctions de genre”. Elle a parlé également de “su hijo, hija y hije” (son fils, fille ou tout enfant sans distinctions de genre” et de niño, niña y niñe (garçon, fille et tout enfant sans distinctions de genre).
L’usage de ces termes a été ridiculisé par ses opposants et est devenu déjà une autre arme de guerre culturelle entre la droite et la gauche. En 2018, le vice-premier ministre socialiste Carmen Calvo a été critiquée lorsqu’elle a demandé la révision de la Constitution espagnole en tant qu’écrite entièrement “au masculin”: en effet, elle n’avait utilisé que la forme au masculin pour se référer “aux ministres et aux députés”.

Le chef de la Real Academia Española (RAE) - l’institution qui surveille l’évolution de la langue espagnole -  de l’époque a répondu en insistant sur le fait que “confondre la grammaire avec le sexisme” et a affirmé que l’économie devrait être toujours considéré comme le fil conducteur d’un langage. Darío Villanueva a déclaré que “de fausses solutions, telles que l’usage de la -e au lieu de -o et -a, sont à considérer absurdes, ridicules et totalement inefficaces”. Dans un rapport de 156 pages publié en janvier 2020, la RAE avait indiqué que les changements linguistiques devraient être le résultat de l’usage courant, et non pas des édits d’en haut. Toutefois, elle a souligné que, tout comme en France et en Allemagne, la forme au pluriel du masculin, comme par exemple dans pasajeros (passagers), demeure la forme la plus anonyme ou à utiliser par défaut pour inclure tant les hommes que les femmes, et a ajouté que cette dernière était la forme à la fois la plus courante et inclusive. Si on dit pasajeros, a-t-il continué, “on ne rend pas les passagères invisibles, pas plus qu’on ne leur manque de respect”.

Italie
Giorgia Meloni a clairement expliqué sa position face au débat sur le thème de l’inclusivité dans la langue. Peu après être devenue la première femme Première ministre d’Italie, l’ultraconservatrice Meloni a diffusé une note aux journalistes où elle exprime la priorité de l’article masculin il à celui féminin la devant son titre préféré de Presidente del Consiglio (Présidente du conseil). La décision a suscité de la controverse, où la politicienne de gauche Laura Boldrini a affirmé: “Elle a quelque chose d’étrange, elle se cache derrière le masculin”. Meloni a répondu avec sarcasme que la “grandeur” d’une femme ne se définit pas par le fait d’être appelée capatrena (forme au féminin non existante du nom capotreno, chef de train). Quelques mois plus tard, l’Accademia della Crusca, institution gardienne de la langue italienne, a déclaré que les juridictions italiennes devraient respecter les traditions, et oublier la “nouveauté” des symboles neutres à l’intérieur des documents légaux. En italien, les terminaisons des noms neutres, pour contourner l’utilisation du masculin par défaut, incluent l’astérisque ou la surnommé schwa, dont le symbole ressemble à une e renversée. La gardienne de la langue a déclaré que l’usage des noms neutres, par exemple lorsqu’on s’adresse au destinataire d’une lettre par car* plutôt que par le masculin caro ou le féminin cara (cher/chère), sonnerait artificiel et ne serait soutenu que par des minorités.

Luisa Rizzitelli, une femministe et activiste LGBTQ+, a affirmé: “Les mouvements LGBTQ+ et féministe ont réalisé de nombreuses expérimentations, et il ne manque pas de débats houleux autour de ce sujet: certains utilisent les astérisques, d’autres des x, des u, des slashes, des apostrophes, des schwa, etc. Ce sont surtout les personnes non-binaires qui utilisent ces possibilités, qui sont innovantes pour la langue italienne et dont le nombre est en augmentation”. Rizzitelli considère que “le point commun” au coeur du débat à été “le besoin légitimaire de ne pas se sentir effacés; le droit de voir une langue capable d’identifier et ainsi de respecter le choix de quelqu’un”, et ajoute: “Les personnes non-binaires ont toutes les raisons de valoriser cette bataille”.


Article écrit par  S. Jones, K. Willsher, P. Oltermann, A. Giuffrida et traduit de l'anglais par Ylenia Vuotto, stagiaire pour l'OEP.

Source: What’s in a word? How less-gendered language is faring across Europe | Europe | The Guardian