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Là où le plurilinguisme est la norme

Lewia Jimmysan, vivant au Nord-Ouest de Malakula, âgée de presque 3 ans sur la photo, a été la première participante au projet. Elle porte un T-shirt en coton bien spécial, équipé d'un magnétophone USB placé dans une poche au niveau du torse.
© Heidi Colleran

Une équipe de chercheurs a étudié la manière dont les enfants s’approprient la langue sur l'île Malakula au Vanuatu

le 15 mars 2023, par Sandra Jacob

Cliquer ici pour accéder à l'article original en allemand.
La façon dont les enfants acquièrent leur langue maternelle a toujours été une source de fascination pour les scientifiques. La plupart de leurs études se sont pourtant concentrées sur des enfants élevés aux États-Unis avec l'anglais comme seule langue maternelle. Des membres du groupe de recherche "Language Acquisition across Cultures"(L’acquisition de la langue à travers les cultures) issu du Laboratoire des Sciences Cognitives et Psycholinguistiques de l'École Normale Supérieure et Heidi Colleran, directrice du groupe de recherche "BirthRites"(Rites de naissance) à l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste ont étudié ensemble la manière dont les enfants ayant grandi dans un environnement plurilingue acquièrent la langue.

L'acquisition d'une langue est un phénomène humain universel. Il n'existe pas de culture humaine sans langue et dans chaque culture, les enfants adoptent tout naturellement la ou les langues entendues dans leur environnement. Pourtant, il existe une extrême variété de langues et cultures. Comment notre appareil cognitif parvient-il à s'adapter aux situations impliquant plusieurs langues et pas seulement à celles où la langue est unique ? Jusqu'à présent, cette question restait sans réponse, car très peu d'études se sont concentrées sur les populations et/ou autres groupes multilingues similaires situés ailleurs que dans l'hémisphère Nord.
Heidi Colleran, de l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste de Leipzig, a proposé d'étudier l'expérience linguistique des enfants de l'île Malakula dans l'archipel de Vanuatu dans le Pacifique Sud, où le plurilinguisme est la norme. Là-bas, elle a travaillé avec des familles afin de documenter l'univers linguistique naturel des enfants dans le cadre de son étude de terrain à long terme sur la démographie et la culture de l'île. Des familles issues de 11 villages différents se sont dites prêtes à participer à cette étude. Ces dernières étaient pleinement conscientes et très fières de vivre sur l'île dotée de la plus grande densité linguistique au monde avec environ 40 langues, pour une population d'environ 25 000 personnes. "En tout, des enfants âgés de 33 mois à 5 ans, représentant 22 variétés de langues, ont participé à notre étude", annonce Alejandrina Cristia, directrice du groupe de recherche "Language Acquisition across Cultures". "Selon les dires de leurs parents, ces enfants entendaient en moyenne 2,6 langues de manière régulière et jusqu'à 8 langues différentes au total."

Un dispositif d'enregistrement USB pour les déplacements

Pour collecter les données, l'équipe a utilisé un dispositif d'enregistrement de la taille d'une clé USB que les enfants gardaient sur eux toute la journée dans des T-shirts en coton spécialement conçus pour le projet. Il s'agit d'une technique prometteuse puisqu'elle s'avère très pratique : elle produit des enregistrements de longue durée qui restituent les expériences quotidiennes des enfants sans que celles-ci ne soient parasitées par la présence des chercheurs. Sa petite taille en fait un appareil très discret qui a très vite été adopté par les enfants et leurs cercles sociaux et dont l'existence même a rapidement été oubliée. "Les enfants portent le magnétophone simplement dans leurs vêtements et ne sont pas gênés dans leurs mouvements", explique Cristia. "C'est particulièrement important dans les cultures où les enfants sont pris en charge par plusieurs personnes tout au long de la journée et ont la possibilité de jouer avec d'autres enfants dès qu'ils sont capables de marcher."
Comme la durée des enregistrements complique la transcription, l'équipe a développé un système d'analyse automatisé, basé sur une intelligence artificielle et capable d'identifier différents types de voix : la voix de l'enfant cible qui porte l'appareil avec lui, la voix des autres enfants, ainsi que les voix masculines et féminines des adultes. "Les analyses de données ont indiqué que les enfants entendaient en moyenne 11 minutes de parole toutes les heures. Cela représente environ 5 minutes, ou 31% de moins que dans les populations unilingues étudiées précédemment", précise Heidi Colleran, directrice du groupe de recherche BirthRites. "Malgré tout, les enfants issus de populations multilingues produisent à peu près autant, parfois même plus de parole que dans les populations unilingues étudiées". Un bilan intrigant est posé sur le rapport entre les paroles entendues et les paroles produites : ce dernier est plus marqué par les discussions entre enfants que par celles avec les adultes. Ce constat indique donc que les parents ne sont pas les seuls à jouer un rôle dans l'acquisition de la langue, les autres enfants exercent eux aussi une influence.
Ces résultats invitent à mettre en place d'autres projets de recherche sur des groupes auparavant sous-représentés et soulignent la nécessité de prendre en considération la diversité des langues, des cultures et des structures démographiques quand il s'agit d'étudier l'acquisition de la langue chez l'Homme.

 

Traduit de l’allemand par Auriane De Poorter