Texte paru le 26/10/2009 dans la tribune du site de Marianne
Pour Marc Favre d’Échallens, la déferlante de l'anglais d'aéroport, le globish, dans la publicité et la communication signe un échec culturel dû à une démission des élites. Oublier sa langue, n'est-ce pas s'oublier soi-même?
Si le poisson pourrit par la tête, une nation, quant à elle, se perd en abandonnant sa langue. Mais cette liquidation linguistique, en France et aussi en Europe, n’est pas spontanée. Elle est voulue, programmée et souhaitée par une classe dirigeante qui ne se considère plus comme porteuse des espérances du peuple mais comme les bénéficiaires d’une idéologie mercantile. La cible première est la jeunesse, on vend l’anglais comme une friandise sucrée, sans modération, sans avertissement.
« Happy School » « Stars of School », « University
», et autres « Right Way », voilà ce que l’on a proposé, à de rares
exceptions près, à nos enfants. Nous avons assisté à l’occasion de la
rentrée scolaire 2009 au déferlement du charabia anglo-américain sur
les affiches publicitaires, sur les produits destinés à nos enfants, du
blouson au cartable, en passant par les cahiers et les classeurs.
Affubler les élèves et les collégiens de slogans en anglais semblent
devenir la préoccupation principale de certaines chaînes de magasins
qui se vautrent dans le « tout en anglais ». Les enseignes commerciales
«Carrefour market » ou « Simply market » en sont la triste
illustration.
Sous couvert de mode et d’amusement, les enfants et les adolescents,
proies sans défense, sont infiniment sensibles au matraquage continuel
du tout en anglais des prédateurs commerciaux encouragés par les
naufrageurs de l’indépendance française qui se pensent comme un petit
rouage européen de la mondialisation anglophone.
Les grandes surfaces, éponges de l’air du temps, ne sont pas seules en cause. Le monde médiatique est aussi à la pointe de la déferlante anglolâtre destinée aux adolescents avec les « Miss VIP on Board » de M6 dans les trains TGV, les « Free Concerts » d’ARTE et les « Party at Home » de MCM, la chaîne musicale de Lagardère.
Cette intoxication linguistique est complémentaire à la volonté des
pouvoirs publics de faire de l’anglais la seconde langue obligatoire en
France. Le « plan d’urgence » que Nicolas Sarkozy a présenté le13
octobre 2009 pour l’apprentissage des langues étrangères au lycée en
est sa mise en place pratique. Le but avoué par le Président est que «
tous nos lycéens doivent devenir bilingues et pour certains, trilingues
» et d’enseigner des matières dites « fondamentales » (sciences,
histoire, éducation physique et sportive) dans une langue étrangère.
Le pluriel employé dans l’expression « apprentissage des langues
étrangères » n’est qu’une rhétorique creuse, il ne s‘agit pas de
développer l’enseignement DES langues mais d’une langue : l’anglais et
un anglais d’aéroport pour reprendre la formulation de la commission
Thélot de 2004.
En outre l’utilisation des termes « bilingue » ou « trilingue » relève
d’un abus de langage trompeur ou de la méconnaissance de la réalité du
bilinguisme et de l’enseignement des langues. À moins que l’acception
de « bilingue » soit celle en usage jusqu’au XVIIIe siècle et indiquée
dans l’édition 1998 du dictionnaire historique de la langue française
dirigée par Alain Rey (Le Robert) : «en deux langues», «fourbe, à la
langue fourchue» et encore «ceux qui parlent autrement en particulier
qu’en public» !
On ne conçoit bien, on ne travaille bien, on n’achète bien, on ne
réfléchit bien qu’avec les mots de sa langue maternelle ; l’emploi
forcé d’une langue est toujours cause de déclassement, d’asservissement
moral, d’insécurité linguistique et de stress. Faire des Français des
zombies décérébrés pour sociétés transnationales, gavés d’anglais,
préparés à tous les renoncements par la pâtée médiatique quotidienne,
sera le fruit âcre de la substitution de langue. Mais une main-d’oeuvre
docile qui dira « Yes Sir » aux maîtres du moment est le prix que nos
élites sont disposées à faire payer au peuple pour qu’il parle la
langue de la mondialisation, des « subprimes » et de la crise
économique.
L’anéantissement des langues passe aussi par la destruction des
symboles populaires comme le fait actuellement Citroën qui bascule sa
communication commerciale en France à l’anglais de pacotille avec comme
produit phare la marque DS qui signifie aujourd’hui « Distinctive
Series » ! « Business center », « national key account manager » sont
désormais en usage chez PSA PEUGEOT CITROEN sans oublier le « car
policy » qui ne fait pas référence au fameux car de police de Citroën
type H ! L’abus d’anglais nuit à la santé mentale d’une nation qui perd
ainsi ses repères, ses valeurs, sa résistance et sa cohésion sociale.
Non, il n’est pas temps de changer de langue comme nous enjoignent des
publicités dans les transports en commun d’Île-de-France. On voit ce
que le « Time to Move » de France Télécom donne comme résultat !
Veut-t-on en faire le mode de fonctionnement de la société française ?
Qu’il est doux de ne plus penser le monde, de ne plus porter le destin
collectif de son peuple et de renoncer à être un acteur pensent nos
élites mondialisées, ces « profiteurs d’abandon et ces débrouillards de
la décadence » comme les appelait le Général de Gaulle. Terminus tout
le monde descend ! On veut bien être un « people » mais pas du peuple
qui ne parle pas la novlangue ! Se débarrasser de sa langue, c’est
trahir son destin collectif et renoncer à une représentation
particulière du monde.