Logo de l'OEP
Logo de l'OEP

Une diversité linguistique fragile (Le Monde)

Publié le 2 octobre 2009 sur le site du Monde

Il existe encore entre 6 000 et 7 000 langues sur Terre. Des milliers de langues vivantes qui servent à parler, échanger, penser à plus de 6 milliards d'humains. Mais pour combien de temps ? Telle est la question posée par le programme de recherche "Sorosoro" de la Fondation Chirac, qui entend lutter contre la disparition de trop nombreuses langues et organise une journée de réflexion sur ce thème à Paris, au Musée du quai Branly, le 6 octobre.

La préservation de notre diversité linguistique est une idée neuve. La prise de conscience du nombre de langues et du danger encouru par beaucoup d'entre elles est récente. La Fondation Chirac rejoint ici le travail engagé par l'Unesco. Dans ce domaine complexe, le constat provisoire est le suivant : sur les 6 000 à 7 000 langues parlées dans le monde, la moitié sont considérées comme étant menacées, et il en disparaît en moyenne vingt-cinq par an. "Il s'agit d'un phénomène plus violent et plus massif que celui qu'on observe pour les animaux et les végétaux", note la linguiste Colette Grinevald, membre du comité scientifique du programme Sorosoro. Les régions ou pays-continents les plus touchés sont l'Amérique du Sud, où près de 600 langues ont été recensées, l'Afrique subsaharienne, où l'on en dénombre de 1 500 à 2 000, l'Asie du Sud et du Sud-Est, et la Papouasie Nouvelle-Guinée, avec plus de 800 langues, ce qui en fait le pays de plus forte densité linguistique au monde.

Les langues les plus menacées sont naturellement celles pratiquées par un nombre réduit de locuteurs. Et il arrive qu'une langue meure avec son dernier utilisateur comme ce fut le cas, l'année dernière, avec la langue eyak (Alaska-Etats-Unis) lors du décès de Marie Smith Jones qui en était l'unique dépositaire... D'autres connaissent le même sort dans une indifférence glacée. Le mannois, parlé sur l'île de Man, s'est éteint avec Ned Maddrell en 1974 ; l'oubykh, parlé en Turquie, s'est perdu en 1992 avec le décès de Tevfik Esenç.

Ainsi disparaissent silencieusement des langues, vestiges de cultures anciennes, lorsqu'une seule tribu ou une seule famille, un seul couple ou deux vieux amis sont les seuls à pouvoir communiquer avec les mêmes mots, la même grammaire. L'amorce du déclin d'une langue et sa disparition se jouent toujours dans la mauvaise transmission de cet idiome entre générations.

Tout près de nous, l'énorme succès populaire du film de Dany Boon, Bienvenue chez les Ch'tis, au-delà de ses ressorts comiques, puise aussi dans cette nostalgie d'une langue et d'un esprit vénérés comme un patrimoine précieux mais délaissé, négligé, non transmis. Car le chtimi, au fil des dernières générations, est doucement passé du statut de langue à celui de dialecte pour finalement devenir un objet folklorique, offrant malgré lui et avec élégance un aspect exotique. Et c'est ainsi que le chtimi masque le sacrifice, ne serait-ce qu'en France, de bien d'autres langues porteuses d'histoires et d'Histoire.

L'ambition de la Fondation Chirac est de faire prendre conscience de la fragilité du patrimoine linguistique mondial. Et d'aider à sa préservation pour une raison simple, avancée par tous les linguistes : toute langue recèle une vision du monde. "Chaque langue est un univers de pensée structurée de manière unique, avec ses associations, ses métaphores, ses modes de pensée", explique le linguiste australien Christopher Moseley.

En d'autres termes, la disparition d'une langue n'affecte pas seulement ses utilisateurs. Avec elle se volatilisent des mythes et des connaissances, tout un savoir souvent lié à notre environnement, à la faune et à la flore. Un patrimoine culturel immatériel et non moins tangible.