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L’Europe, ses langues. Quelle unité ? sous la direction de Christine Fourcaud - CR de Anemone Geiger-Jaillet (Revue Esprit)

Cet ouvrage collectif dirigé par Christine Fourcaud interroge les liens entre plurilinguisme, identité, démocratie et intégration politique en Europe. Né d’un séminaire pluridisciplinaire mené à Sciences-Po avec des étudiants, il réunit des contributions  issues de champs variés (philosophie, science politique, linguistique, droit) articulées autour d’une interrogation centrale : comment penser une unité politique européenne dans le respect de la pluralité linguistique et culturelle ? 

Les étudiants et  chercheurs explorent alors des questions comme : peut-on créer une identité européenne sans nier les identités nationales ? Le plurilinguisme est-il un obstacle ou une richesse pour l’unité ? L’Europe peutelle devenir un « peuple » politique et non seulement une union d’intérêts économiques ?

Avant d’aborder le vif du sujet, le lecteur constatera un important appareil de préambule, de pré- et de postface, qui s’explique par l’appartenance professionnelle de la coordinatrice de l’ouvrage, Christine Fourcaud : enseignante-chercheure à l’université de Reims Champagne-Ardenne et à Sciences-Po, elle est affiliée au laboratoire de recherche Linguistique, Langues et Parole (LiLPa, UR 1339) de l’université de Strasbourg. Un préambule est signé par Luuk van Middelaar, philosophe et historien néerlandais, tandis qu’une préface est coécrite par les deux présidents des universités de Strasbourg et de Reims en 2023, Michel Deneken et Guillaume Gellé. La postface est également commune à deux personnes : Rudolph Sock,  directeur du LiLPa, et Christian Tremblay, président de l’Observatoire européen du plurilinguisme. 

Christine Fourcaud est spécialiste du plurilinguisme européen, avec un ancrage franco-allemand et une expérience ministérielle en politique linguistique. Son approche empirique est nourrie par la philosophie du langage, à la croisée des enjeux éducatifs, culturels et institutionnels. La richesse de l’ouvrage tient à la fois à la diversité des profils (chercheurs confirmés et étudiants) et à l’originalité méthodologique de son élaboration. 

Trois grands axes structurent l’ouvrage. Le premier, d’ordre philosophicopolitique, interroge les fondements identitaires de l’Europe. Le philosophe Philippe Mengue y analyse, dans sa conférence transcrite, la démocratie comme crise permanente et distingue deux conceptions du commun. Juliette Dhulst, dans « Identité européenne ou Europe des identités », réfléchit à une citoyenneté européenne fondée sur une lecture transnationale de l’histoire et de la culture. Paul Soudet, étudiant en master Politiques publiques, spécialité Administration, propose une approche interculturelle de l’identité européenne face aux crises actuelles, en appelant à dépasser le seul récit national. Arto Debrabandère, en master Stratégies territoriales et urbaines, complète ce cadre en abordant la tension entre universalité et singularité culturelle, avec un regard philosophique sur le positionnement identitaire de l’Europe.

Un deuxième axe, plus institutionnel et politique, se concentre sur les mécanismes européens en lien avec les tensions populistes ou technologiques. Eva Esteyries, étudiante en master Carrières juridiques et judiciaires, explore, dans son article « Les institutions européennes nourrissent-elles le populisme ? », la tension entre volonté d’un vivre ensemble européen et rejet des formes actuelles d’intégration. Elle met en lumière une crise de sens autour du projet européen. Thibaud de Géa traite des effets ambivalents de l’intelligence artificielle et des technologies de traduction automatique sur le multilinguisme, posant la question d’une souveraineté numérique européenne.

Un troisième axe, porté par des regards linguistiques et culturels, aborde directement le plurilinguisme comme enjeu central. Maïra Afify, dans le cadre du master Communication, Médias et Industries, explore comment la connaissance de plusieurs langues transforme notre vision du monde et favorise une identité interculturelle, à condition de dépasser la simple juxtaposition des langues. Christine Fourcaud elle-même encadre cette réflexion dans une introduction en tant que coordinatrice et un chapitre conclusif en tant qu’autrice, où elle pose le langage comme enjeu central de la construction politique européenne, évoquant « la chancelante équivocité ». Elle met en garde contre les risques d’une communication standardisée qui appauvrirait le lien politique et défend une approche du plurilinguisme comme espace de coexistence et de fabulation.

L’implication de six étudiants dans cet ouvrage contribue à son originalité, mêlant regards jeunes et confirmés dans une perspective interdisciplinaire assumée. Malgré quelques faiblesses de forme (références incomplètes, usage flottant de certaines normes), le volume offre des pistes stimulantes pour penser les conditions d’un espace politique européen multilingue, aussi bien pour la réflexion académique que pour une application pédagogique ou citoyenne.

Même si la clarté sur la méthodologie du séminaire à la base de l’ouvrage, mené « sur plusieurs semestres consécutifs », aurait également mérité un encadré explicatif, ces réserves n’enlèvent rien à la pertinence du questionnement porté par l’ouvrage : comment penser une unité politique européenne sans nier la pluralité des langues, des cultures et des appartenances ? L’interdisciplinarité réelle, incarnée par la diversité des approches et des contributeurs, fait de ce livre un outil utile pour les chercheurs, enseignants et praticiens des politiques linguistiques.

https://www.observatoireplurilinguisme.eu/les-actions/collection-plurilinguisme/16615-l-europe,-ses-langues-quelle-unité

Lire le numéro d'Esprit : Banlieues, les oubliées de la République et la page sur l'Europe et ses langues