Achim Braun
La représentation de la Commission Européenne en Autriche doit être considérée comme une plaque tournante d’informations entre Bruxelles et Vienne. Un sujet important de cette institution est la gestion de la diversité linguistique en Europe.
Traduction : Anne-Sophie Watrin
Article original : https://www.oead.at/fileadmin/oead_zentrale/ueber_den_oead/publikationen/pdf/oead.news/2014/oead-news-95-web.pdf
L’Europe est plurilingue – et ce n’est pas plus mal ainsi. L’UE ne veut rien changer sur ce point. Bien au contraire, car elle repose sur le principe « unie dans la diversité » : différentes cultures, mœurs et usages, convictions – et langues. Ceci est précisé comme suit dans l’article 10 du Traité sur l’Union Européenne : « Tout citoyen a le droit de participer à la vie démocratique de l'Union ». Ceci ne peut en revanche fonctionner que si les citoyennes et citoyens disposent d’informations dans leur langue. A la différence d’autres organisations internationales, qui travaillent en outre en moins de langues, les institutions de l’UE disposent aussi de compétences législatives. Elles votent des lois qui sont immédiatement valables pour tous les citoyens et citoyennes de l’Union. Par conséquent, il est normal et juste qu’aussi bien les citoyens et citoyennes que les juridictions dans l’UE doivent être en mesure de comprendre les lois qu’elles ont à respecter ou à imposer. Les dispositions légales doivent ainsi être accessibles, claires, compréhensibles et prévisibles. L’article 22 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne garantit : « L’Union respecte la diversité culturelle, religieuse et linguistique. ». Toutefois, les Etats membres sont responsables de leur propre système d’éducation et de leur politique culturelle et de la jeunesse. La Commission Européenne endosse une fonction d’appui. Elle n’a ni l’ambition ni la capacité de s’immiscer dans les compétences des Etats membres et ne possède qu’un pouvoir recommandationnel. Si et à quel point ces recommandations sont suivies par les Etats membres reste une question aux résultats très divergents dans l’UE.
Quelle est la situation juridique à l’échelle de l’UE ?
Conformément à l’article 342 du Traité sur le fonctionnement de l’Union Européenne, le Conseil décide à l’unanimité du régime linguistique dans les institutions de l’UE. C’est en 1958 qu’il le fit pour la première fois lors du 1er règlement de la gestion de la question linguistique pour la Communauté Economique Européenne. Ce régime vaut aujourd’hui pour l’Union Européenne.
Pourquoi pas seulement l’anglais ?
L’anglais comme lingua franca mondiale des sciences et dans le monde du travail a l’avantage de permettre la coopération globale. Mais en même temps, cet avantage se place au détriment d’autres langues et met par conséquent la diversité linguistique en péril. C’est une question de principe. La politique linguistique touche à deux points sensibles : l’identité et les sentiments. Une union autour d’une monnaie commune est donc plus simple à créer qu’une union autour d’une langue commune.
La langue comme expression de valorisation
La compétence linguistique n’est pas seulement significative sous l’aspect de son usage. En elle se montre également l’indispensable posture de l’Europe en faveur d’une valorisation mutuelle: qui apprend d’autres langues respecte d’autres cultures en les considérant comme égales, de sorte qu’il valorise et reconnaît ses connaissances linguistiques.
Il n’est pas seulement question de langue mais aussi de culture.
Chaque langue repose sur une construction de pensée qui lui est propre ; les métaphores sont complètement différentes selon les pays : si l’Autrichien(ne) n’y comprend que gare, que le/la Tchèque comprend champignon, l’Italien(ne) n’y comprend pas une figue séchée.[1] Fellini a expliqué un jour qu’une autre langue transmet également une autre vision des choses et élargit ainsi notre propre horizon.
C’est avec regret que je constate de façon récurrente que certaines langues jouissent de plus de prestige que d’autres, que certain(e)s élèves ont réellement honte de leur langue parce que celle-ci est entachée de préjugés. Nous devrions nous défaire de cela car toutes les langues ont une valeur égale.
Si je pouvais faire un vœu, je souhaiterais parler et comprendre toutes les langues de ce monde car alors je pourrais me mêler au peuple au nord de Bâmiyan et sur les marchés de Bagdad. Et ainsi, l’inconnu perdrait son aspect menaçant.
Achim Braun a étudié en Allemagne le Français et l’Histoire, a été traducteur pour la Commission européenne à Bruxelles pendant 18 ans et est depuis 2 ans linguiste au service de la Représentation de l’UE à Vienne. Une de ses missions est la promotion du plurilinguisme.
[1] Note du traducteur : en français, un équivalent de ces expressions idiomatiques serait « n’y comprendre goutte ».