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Parlons sérieusement : le ch'ti, c'est quoi ? (Courrier de l'UNESCO)

« Le ch'timi, c’est le cousin du picard », explique l’acteur et réalisateur français Dany Boon, dans son film « Bienvenue chez les chtis » qui a fait plus de 20 millions d’entrées en France au cours de cette dernière année, permettant au grand public de redécouvrir une langue définie par l’UNESCO comme étant sérieusement en danger de disparition.

Le ch'timi – ou ch'ti – est en effet une des nombreuses variations locales de la langue picarde. « Avec un domaine linguistique le plus étendu des langues régionales, couvrant cinq départements du nord de la France, ainsi qu’une partie de la Belgique, la langue picarde connaît des variations considérables d’une zone à l’autre », explique Fernand Carton, linguiste spécialiste des parlers picards et auteur de l’« Atlas linguistique et ethnographique picard ». En fonction de la région où vous vous trouvez, on vous parlera ch'ti ou picard mais, comme le précise le spécialiste, « il s’agit bien de la même langue, avec les mêmes traits phonétiques, la même grammaire, des mots de vocabulaire communs ».

Une langue en définitive bien plus originale que ce qu’en laisse entendre le film. Il la réduit à un chuintement prononcé et à quelques expressions ponctuées de « hein ». En réalité, bien que proche du français, parce que descendant du latin, elle est incompréhensible à un non-initié. « Il ne suffit pas de saupoudrer le français de quelques mots de patois, comme on sale les frites, pour parler le chti », note Fernand Carton.

Néanmoins, le film donne une image caractéristique de l’état du ch'ti aujourd’hui. « Les jeunes reprennent des expressions qu’ils ont entendues dans la bouche de leurs parents ou grands-parents, mais ne cherchent pas à parler la langue », explique Alain Dawson. Ce docteur en science du langage l’a personnellement observé : il est l’un des traducteurs d’ « Astérix » en picard, dont le premier album s’est vendu à 101.000 exemplaires, la plus grosse vente de toutes les traductions en langue régionale, selon l’éditeur Albert René.

« Ce succès a été une surprise, mais il est paradoxal, car il révèle la faible vitalité de la langue », analyse Alain Dawson. « Lors des rencontres avec les lecteurs, nous nous sommes rendus compte qu’ils étaient contents de posséder l’album, qu’ils l’avaient feuilleté pour retrouver des mots connus, mais que peu l’avaient lu du début à la fin ». De même pour les guides « Le ch'timi de poche » et « Le picard de poche » qu’il a publiés aux éditions Assimil : de beau succès de vente qui ne se sont pas traduits par une pratique accrue de la langue. « On est dans une démarche de sauvegarde d’un patrimoine, pas dans l’usage vivant de la langue ».

 

Une langue au bas de l’échelle sociale

 

Difficile de savoir avec précision combien de personnes parlent aujourd’hui la langue picarde. Les seuls chiffres disponibles viennent d’un recensement de 1999. Selon Jean-Michel Eloy, professeur de linguistique à l’Université de Picardie « Jules Verne », à l’échelle des cinq départements français, 12 % de la population déclare continuer à la parler, soit environ 500 000 personnes. En extrapolant, sur l’ensemble du domaine linguistique, elle compterait au total jusqu’à 2 millions de locuteurs.

« Le problème est qu’en France, même les langues qui étaient parlées par un grand nombre de locuteurs encore récemment, comme le breton, ont presque disparu de l’usage quotidien au sein des jeunes générations », explique Tapani Salminen, coordinateur régional de l’Atlas UNESCO des langues en danger du monde et ethnolinguiste à l’Académie de Finlande. « Bien que la langue picarde semble conserver des poches de vitalité le long de la frontière franco-belge, où elle est une langue de communauté, elle ne s’en sort pas vraiment mieux que le breton ».

Si côté belge, la langue reste un élément culturel fort pour se démarquer du flamand, côté français, elle perd de l’influence à mesure que les cultures ouvrières, minières, agricoles auxquelles elle est liée disparaissent.

« C’était une langue de classe que l’on parlait à la filature, à la mine », explique Alain Dawson. Beaucoup d’immigrés polonais, italiens, flamands ont d’ailleurs appris le chtimi à l’usine avant le français. « Aujourd’hui, elle est devenue une langue qui stigmatise, un obstacle à l’ascension sociale ». Ce qui explique en partie qu’elle n’ait pas été transmise au sein des familles.

« La langue souffre d’un manque de légitimité », regrette Olivier Engelaere, directeur de l’Agence pour le picard, à Amiens (chef-lieu de la région de Picardie, au nord de la France). À cause du stigmate social, mais aussi en raison de sa proximité avec le français. « Pour beaucoup, parler picard, c’est mal parler le français. Quand vous la pratiquez, on vous regarde avec un air atterré ou on ne vous prend pas au sérieux ».

 
Faire vivre une langue ne signifie pas la folkloriser
 
 
Ses défenseurs ont le sentiment que la langue picarde a moins de chance de survie que le breton ou le basque, car elle n’a pas de visibilité publique. Elle est absente des journaux télévisés et il n’existe pas de panneaux de villes bilingues. Et bien qu’elle ait été reconnue comme « langue de France » par le ministère de la Culture, le ministère de l’Éducation nationale ne l’a pas incluse sur la liste des langues régionales enseignées. « Il y a une méfiance envers la langue picarde. On croit que son apprentissage se fait au détriment du français, analyse Fernand Carton. Mais les études démontrent qu’au contraire, elle stimule l’intérêt pour les langues ».

En Picardie, elle est néanmoins reconnue comme un élément de l’identité régionale. « Nous la faisons pénétrer dans les écoles par le biais du théâtre, des marionnettes, des contes », explique Olivier Engelaere. « Il y a une forte demande pour redécouvrir ce patrimoine culturel. Y compris dans des zones où elle était peu parlée ».

Les spectacles, pièces de théâtre, lectures en langue picarde font salle comble. Un concours de nouvelles attire des centaines de participants. Dans la foulée du film de Dany Boon, les tee-shirts patoisants sont à la mode et on peut retrouver un poème en picard de Lucien Suel sur youtube.com. Mais « sans enseignement et une présence publique », prévient le directeur de l’Agence pour le picard, « elle deviendra du folklore, pas une langue vivante ».