Original publié le 31 mai 2024
Tous les six ans depuis 2000, Bruxelles a la chance de voir publier le taalbarometer (« baromètre des langues » en français), qui rend compte de la situation linguistique de la région. Le cinquième baromètre, publié en mai 2024, révèle de nouvelles tendances frappantes et souligne les grands défis à venir.
Le philosophe Philippe Van Parijs étudie les débats actuels à Bruxelles, en Belgique et en Europe
Des centaines de langues
Prenez le métro à Bruxelles. Écoutez les conversations. Malgré tous vos efforts et bien que vous soyez polyglotte, la plupart demeureront sans doute incompréhensibles pour vous. Bruxelles n’est-elle pas une ville bilingue franco-néerlandaise ? Officiellement, oui, et c’était encore majoritairement le cas il y a 50 ans. Mais plus maintenant.
Combien de langues les Bruxellois parlent-ils de nos jours ? Personne ne le sait. Le dernier recensement linguistique en Belgique remonte à 1947. Il a été supprimé car les Flamands craignaient que la culture francophone ne se répande de Bruxelles jusqu’aux Flandres comme une « tache d’huile ». La région est officiellement devenue bilingue dès que le recensement a révélé qu’au moins 30 % des foyers parlaient français. C’était le début d’un processus de francisation inévitable dans la région, tout comme Bruxelles avant elle.
Et pourtant, il est facile de se faire une idée de la diversité linguistique actuelle de la ville. Depuis 2000, la Vrije Universiteit Brussel (VUB) publie tous les six ans un Taalbarometer basé sur un échantillon représentatif de la population bruxelloise. Le cinquième a été publié le 15 mai 2024. Les 1 627 participants ont mentionné 104 langues différentes qu’ils savaient parler correctement, contre 72 lors du précédent Taalbarometer. Cet échantillon était bien entendu loin de représenter toutes les langues.
Par exemple, six des vingt-deux langues officielles de l’Inde ont été nommées par au moins un participant (le bengali, le hindi, le marathi, le pendjabi, le tamoul et l’ourdou), mais plusieurs des 700 autres langues indiennes sont sûrement représentées parmi les 960 000 adultes non inclus dans l’échantillon. Si jamais l’on vous demande combien de langues sont parlées à Bruxelles, répondre « plusieurs centaines » serait bien plus proche de la vérité que « 104 ».
L’Arabe bientôt deuxième langue maternelle à Bruxelles ?
Cette diversité grandissante s’accompagne inévitablement d’un déclin constant de la proportion de Bruxellois élevés en néerlandais (la langue de naissance de Bruxelles, 1 000 ans plus tôt) ou en français (la langue par laquelle la ville est devenue une capitale 500 ans auparavant). Entre 2020 et 2024, le taux de « Francophones purs », autrement dit ceux dont le français est la seule langue maternelle, est passé de 51,8 % à 41,3 %, et de 9,3 % à 7,5 % pour les Néerlandophones purs.
Il arrive cependant que le français et le néerlandais, en tant que langues maternelles, s’entremêlent, ou qu’elles se mélangent à d’autres langues. Si l’on prend en compte ces combinaisons, le pourcentage de Francophones natifs a chuté de 71 à 63,6 % entre 2000 et 2024, tandis que celui des Néerlandophones est passé de 19,3 à 11,8 %. Sur la même période, le pourcentage d’Arabophones natifs (la troisième langue maternelle parlée à Bruxelles) a passé la barre des 10 % et s’élève désormais à plus de 11 %. Ainsi, l’arabe, et en particulier sa version dialectale marocaine appelée la darija, est en passe de détrôner le néerlandais pour devenir la deuxième langue la plus parlée à Bruxelles.
150 000 Bruxellois ne parlent ni français, ni néerlandais
Fort heureusement, les Bruxellois ne parlent pas uniquement les langues que leur ont appris leurs parents. Lorsque l’on ajoute aux Francophones et aux Néerlandophones natifs ceux qui ont appris ces deux langues au cours de leur vie, les pourcentages augmentent considérablement, ce qui n’empêche pas un déclin encore plus marqué de ces derniers. Entre 2000 et 2024, la proportion de Bruxellois déclarant un bon niveau en français (autrement dit, plus que basique) a dégringolé de 95,5 % à 81 %, et de 33,3 % à 22,3 % côté néerlandais.
En conséquence, le pourcentage de participants incapables de parler correctement français ou néerlandais a bondi de 4 à 15 %. Étant donné que la population bruxelloise a augmenté de près de 30 % depuis 2000, il est possible d’estimer que le nombre d’adultes dans cette situation est passé de 30 000 à près de 150 000. Une contrainte majeure pour les services publics qui, en vertu de la loi de 1966 toujours en vigueur, ne peuvent utiliser que le français et le néerlandais.
Et l’anglais comme langue officielle ?
Ajouter l’anglais au français et au néerlandais comme troisième langue officielle arrangerait-il les choses ? Seule une toute petite partie de la population est anglophone de naissance. Pourtant, cette langue dépassait presque le néerlandais en termes de personnes capables de la parler correctement, d’après le taalbarometer de 2000. Alors que le bon niveau en français et en néerlandais n’a cessé de baisser depuis lors, celui d’anglais a progressé de 33 à 34,4 % jusqu’à 2017. Sept ans plus tard, il est de 46,7 % selon le dernier taalbarometer.
L’affirmation de l’anglais comme deuxième langue la plus parlée à Bruxelles mène à de nouvelles pratiques surprenantes. Par exemple, lorsque l’on demande aux participants néerlandophones leur réaction quand un employé des services publics leur parle français, 3,5 % d’entre eux affirment passer à l’anglais. C’est aussi le cas pour pas moins de 13 % de Francophones face au néerlandais. Un simple exemple parmi tant d’autres qui montre que l’anglais fonctionne déjà, dans les faits, comme une langue officielle.
Officialiser et promouvoir l’utilisation de l’anglais dans les services publics ferait avancer les choses, mais ne règlerait qu’un tiers du problème. D’après le taalbarometer, la proportion d’adultes Bruxellois ne parlant correctement ni l’anglais, ni le français ni le néerlandais est passée de 3 à 10,5 % entre 2000 et 2024. En d’autres termes, ajouter l’anglais ne ferait que réduire le nombre de Bruxellois n’ayant pas accès aux services publics dans une langue qu’ils maîtrisent de 150 000 à 100 000.
Un changement plus radical est donc nécessaire. Bien que respecter pleinement le « droit à être informé dans sa propre langue » soit impossible, on peut tout de même s’en rapprocher en mettant à profit les compétences linguistiques déjà existantes des employés du service public, ce qui est déjà le cas. En effet, les participants du taalbarometer ne mentionnent pas moins de 33 langues qu’ils ont déjà utilisées auprès du personnel dans les hôpitaux bruxellois, autres que le français et le néerlandais. La légalisation et la généralisation de ces pratiques, associées à des technologies de traduction avancées, permettraient de réduire considérablement les incompréhensions, retards et échecs d’accès aux informations et aux services importants pour une grande partie de la population bruxelloise, d’une diversité linguistique très riche.
La diversité linguistique sans plurilinguisme est une calamité
Fournir des services publics multilingues ne signifie pas que rendre les Bruxellois polyglottes n’est plus nécessaire. En plus de faciliter l’accès à ces services, avoir des compétences en français, en néerlandais et en anglais reste un atout de taille sur le marché du travail à Bruxelles et en périphérie, un prérequis pour participer pleinement à la vie politique de la capitale belge et européenne et y promouvoir la cohésion sociale.
La connaissance d’autres langues est également importante. Maîtriser sérieusement sa langue maternelle, quelle qu’elle soit, constitue une base solide pour l’apprentissage futur d’une autre langue ou pour toute autre activité intellectuelle. Cela permet aussi de garder des liens solides avec les personnes qui parlent la même langue, qu’elles soient proches ou lointaines, et avec les régions du monde où cette langue est parlée. De plus, le fait de témoigner publiquement du respect et de la considération pour ces langues et les cultures qui leur sont associées permet à chacun de se sentir appartenir à la communauté politique de Bruxelles, quelle que soit son origine.
Selon un rapport de la Commission européenne publié en 2001 et intitulé « Bruxelles, capitale de l’Europe », « Bruxelles est la ville la plus polyglotte, et sa population a appris à respecter, à apprendre, à promouvoir et à démocratiser le bilinguisme ». Cette dernière recommandait donc la création d’un « Institut du multilinguisme1 », un lieu que ne possède pas Bruxelles et dont la ville n’a peut-être pas besoin. En revanche, le gouvernement actuel (et, espérons-le, le suivant) se compose d’un ministre pour la promotion du multilinguisme2, lui-même à l’initiative d’un Conseil bruxellois pour le multilinguisme3.
Ce Conseil formule de nombreuses recommandations dans son mémorandum pour les élections de 2024. Parmi celles-ci figure le lancement annuel et participatif d’une « Semaine du multilinguisme à Bruxelles », qui permettrait non seulement de célébrer la diversité linguistique unique de la ville, mais aussi de démontrer qu’elle n’est rien sans un multilinguisme généralisé. La mobilisation d’experts, de modèles, d’entreprises, d’administrations, d’écoles, de bibliothèques, de bureaux d’aide sociale et d’hôpitaux est donc nécessaire pour montrer l’importance capitale d’apprendre des langues, à Bruxelles plus que nulle part ailleurs, et avec quelle facilité cela peut se faire à moindre coût quand on sait à qui s’adresser.
Tout Bruxellois doit sans cesse chercher à progresser dans l’une de ses langues et aider les autres à faire de même. Si le destin de la capitale n’est pas de devenir une tour de Babel paralysée par sa diversité linguistique, elle doit plus que jamais devenir un refuge dynamique et rayonnant pour le multilinguisme.
1 Parler de « plurilinguisme » serait plus correct ici, même si la distinction entre ces deux termes est rarement faite. Selon le site internet Toute l'Europe, le multilinguisme désigne la « coexistence de plusieurs langues dans un même espace ou dans une même communauté", tandis que le plurilinguisme se réfère à la « compétence individuelle à savoir parler plusieurs langues », ce dont il est question dans ce paragraphe. (Toute l'Europe)
2 Même remarque que précédemment.
3 Même remarque que précédemment.
Auteur de l'article original : Philippe Van Parijs
Traduit par Lorena Danhyer