Swetlana Geier est, quant à elle, LA grande traductrice en langue allemande de Dostoïevski. Un jour, en 1992, l’éditeur zurichois Egon Ammann est venu la trouver à Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne, où elle est établie, pour lui commander la traduction des cinq romans précités. Quinze ans lui ont été nécessaires pour venir à bout d’une tâche titanesque, qui vaut son poids d’amour et de dévotion.
Ni cynisme, ni oubli
Car le moins qu’on puisse dire c’est qu’il y a chez Swetlana une ferveur mystique qui la rapproche de certains héros dostoïevskiens. Comme ces derniers, cette dame âgée de 85 ans, très belle dans sa douce et vigoureuse vieillesse, a su trouver un compromis pour vivre avec elle-même. Entendez avec les douleurs que lui ont infligées la grande et la petite histoire. La littérature fut son salut. Sans doute l’est-elle encore.
C’est en tout cas ce qui ressort de ce documentaire tout en finesse réalisé par Vadim Jendreyko, cinéaste bâlois, d’origine ukrainienne, tout comme Swetlana Geier, née à Kiev en 1923. Les années n’ont de prise que sur le visage, plissé, de la femme. Le regard bleu est resté perçant, le cœur et l’esprit, intacts. Ni cynisme, ni oubli. La mémoire est là pour raconter le passé, réveillé par le cinéaste qui filme la traductrice d’abord chez elle, en Allemagne, avec sa dactylo, avec son correcteur aussi. Puis dans sa cuisine, parmi les siens, et plus tard à Kiev à l’occasion d’un voyage récent que la vieille dame accomplit comme un retour aux sources.
«Je voudrais boire aux sources des cigognes», dit celle qui foule ce matin-là une neige intacte, comme on foule un nouveau territoire. Nous sommes en Ukraine, en 2007, tout près de la datcha familiale où Swetlana passait autrefois ses vacances; où elle soigna jadis son père meurtri par la torture stalinienne. Elle avait alors 15 ans.
Profiter de la chance
Soixante cinq ans après, la revoilà sur les
lieux de son adolescence, accompagnée de l’une de ses petites filles et
du cinéaste. Ce qui a changé depuis, c’est sa vision du monde. Car
l’ex-URSS est restée sinistre, aux yeux de Swetlana en tout cas, qui a
appris entre temps à se reconstruire, aidée en cela par ses lectures et
son travail. Soutenue aussi par la chance dont elle a su profiter.
Un
officier allemand lui propose, en 1943, de quitter l’URSS. Une aide
généreuse, pensera plus tard celle à qui l’Allemagne offre alors la
possibilité d’échapper au joug stalinien. Mais à Dortmund où elle
débarque avec sa mère, elle est internée dans un camp de travailleurs
de l’Est. L’internement est provisoire. Quelques mois après, elle
reçoit, chose rare, un passeport étranger qui lui permet de rejoindre
Fribourg-en-Brisgau. Elle s’y installe, y étudie la linguistique et la
littérature comparée, avant de devenir enseignante.
Fribourg-en-Brisgau.
C’est par là que commence le film, par là qu’il se termine aussi. La
boucle est bouclée. Dans son mouvement circulaire, le temps fait
tourner les mêmes joies et les mêmes peines. Joies du travail, vécues
par une traductrice passionnée. Peines d’une jeune fille qui a perdu
trop tôt son père mort de ses plaies ouvertes dans les geôles de
Staline. Peines d’une vieille femme qui a vu partir trop vite son fils
décédé de ses blessures à la suite d’un accident de travail, en
Allemagne.
Dans sa maison à Fribourg-en-Brisgau, on voit à un
moment donné la femme aux 5 éléphants en train de lisser son linge sur
une planche avant de le repasser. Elle glisse: «Les fils perdent leur
chemin après le lavage». On se dit alors que cette femme a passé sa vie
à retrouver amoureusement le sillon des fils perdus.
Ghania Adamo, swissinfo.ch