Original publié le 21 septembre 2023 à 11h46
Mis à jour le 21 septembre 2023 à 17h00
La réforme obtient le soutien de 180 députés face aux 170 de la droite, malgré les critiques d’Alberto Nuñez Feijóo qui qualifie de « karaoké » cette utilisation de plusieurs langues. Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et le Parti populaire (PP) profitent de la séance plénière pour s’adresser mutuellement des reproches à propos des négociations pour la prochaine investiture
La séance plénière des langues officielles fait état de la solitude de Feijóo concernant son investiture dans un Congrès où Vox est absent
Le Congrès espagnol a définitivement approuvé l’utilisation du catalan, de l’euskara et du galicien dans l’ensemble de l’hémicycle. La nouvelle majorité, qui s’ajuste petit à petit en vue de l’éventuelle investiture de Pedro Sánchez, a donné son accord pour modifier le règlement afin de normaliser l’emploi des langues officielles depuis la tribune, mais aussi lors des commissions et dans les travaux parlementaires. Le texte a pu bénéficier du soutien des forces progressistes, nationalistes et indépendantistes, ainsi que de la Coalition Canarienne face aux partisans de droite et d’extrême droite, et a été approuvé par 180 voix pour et 170 contre. Le PSOE, la coalition de gauche Sumar, la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), la coalition basque EH Bildu (« Réunir le Pays basque »), le Parti nationaliste basque (PNV) et le Bloc nationaliste galicien ont uni leur vote à celui du parti indépendantiste catalan Junts per Catalunya (« Ensemble pour la Catalogne ») et de la Coalition Canarienne, ainsi qu’à celui d’une députée du PP qui s’est trompée de bouton lors du vote. Les droites se sont retrouvées seules face à leur refus d’accepter l’usage des langues officielles au Congrès.
La proposition adoptée ce jeudi a été co-rédigée il y a deux semaines par la plupart des groupes progressistes et nationalistes représentés à la Chambre. Le PSOE, Sumar, ERC, EH Bildu, le PNV et le Bloc nationaliste galicien ont gardé cette formulation afin que les langues en questions puissent être utilisées « dans l’ensemble de l’hémicycle ».
Selon le texte approuvé définitivement ce jeudi, « Les députés pourront utiliser dans toutes les activités parlementaires, y compris lors des interventions orales et de la présentation de textes, toute langue officielle dans l’une des communautés autonomes conformément à la Constitution et au Statut d’autonomie qui s’y rattache ».
Le Congrès avait d’ailleurs déjà mis en œuvre tous les moyens nécessaires pour l'entrée en vigueur de cette règle. Les députés ont d’ailleurs pu parler dans les langues officielles lors de cette séance plénière (ainsi qu’en aragonais, en asturien et en aranais si l’intervention s’accompagnait d’une traduction), grâce à un accord au sein de la majorité progressiste du Bureau du Congrès.
La proposition de loi en question comprend pour le moment une disposition transitoire permettant à la Chambre basse du Congrès d’adapter ses activités dans un délai inférieur à six mois. Ainsi, « les députés qui, durant cette période, présentent leurs textes dans une langue officielle qui n’est pas l’espagnol devront en fournir une traduction ».
La réforme du règlement comprendra une annexe à la proposition formulée par les groupes politiques grâce à l'approbation d'un amendement présenté par le PNV et permettant la publication des lois approuvées dans le Bulletin Officiel du Congrès « dans une version authentique pour chacune des langues officielles de l’État espagnol ».
Cette réforme clôt le cercle des négociations qui ont permis d’élire la socialiste Francina Armengol présidente de la Chambre basse. L’usage des langues officielles était l’un des prérequis mis sur la table par les partis ERC et Junts dans le but de favoriser une majorité progressiste au sein du Bureau, une première étape avant d’entamer les négociations concernant l’investiture potentielle de Pedro Sánchez qui, si l’on en croit les calculs parlementaires établis par les élections du 23 juillet dernier, dépend plus que jamais du soutien du groupe de Carles Puigdemont.
Suite à la session plénière, le chef de file du PP Alberto Nuñez Feijóo a fortement critiqué cette utilisation des différentes langues espagnoles au Congrès, affirmant que la Chambre basse est « devenue un karaoké » et un « groupe de m’as-tu-vu ».
L’affrontement entre le PP et le PSOE concernant l’amnistie
Feijóo a également répondu à la déclaration du président du gouvernement actuel, Pedro Sánchez, qui se trouvait hier à New York : « la crise politique n'a jamais été traduite devant la justice ». « Il s’agit d’une fraude électorale répétée et aggravée, a affirmé le chef de file du PP. Il ne fait que dire mensonge sur mensonge », a-t-il ajouté avant de conclure : « C’est un coup direct porté aux principes de démocratie et de séparation des pouvoirs ».
Le Parti Populaire a justement profité de son temps de parole sur les amendements pour critiquer les négociations entreprises par les socialistes avec Junts. « Qu’est-ce qui est différent cette fois-ci ? Ce serait courir à notre perte », a condamné le député basque porte-parole du parti, Borja Sémper, lors de son intervention depuis la tribune, cette fois-ci prononcée entièrement en espagnol sans passages en euskara contrairement à mardi dernier.
« Lorsque le vent tourne, vous retournez votre veste. Face aux exigences, vous cédez. Vous accordez des privilèges et ce sont les Espagnols qui en payent le prix. Y-a-t-il des limites concrètes à ces concessions ? Qu’en est-il du cadre institutionnel, de l’héritage parlementaire de la Transition [démocratique]1 ? Il n’y a pas de limites car tout, sans exception, se trouve être subordonné à l’ambition d’un seul homme, Pedro Sánchez », a renchéri le député.
Puis Sémper en est venu à s’adresser aux députés du PSOE afin de leur faire remettre en question les ordres de Sánchez : « Mesdames et Messieurs les députés du Parti socialiste, pensez-vous que ce qui s’est passé en 20172 n’était qu’une crise politique qui n’a jamais été traduite en justice, comme l’affirme Pedro Sánchez ? Croyez-vous que l’on peut considérer le recours à l’article 155 [de la Constitution]3 comme un acte démocratique pour défendre la loi ? Cette seconde idée correspondait à ce que vous pensiez à l’époque, la première à ce que vous pensez aujourd’hui, à moins que Pedro Sánchez ne change d’avis », a-t-il conclu.
« Où est passé son euskara ? »
Les réponses aux questions de Sémper sont venues de la part du député du Parti des socialistes de Catalogne Marc Lamuà, qui lui a rappelé son « oubli » de l’euskara : « mais où est donc passé son euskara ? ». « Pas sûr qu’il revienne ! », a plaisanté le porte-parole du PP, qui a ensuite justifié son changement de stratégie par les ordres reçus de la présidence de son parti, après avoir été l’objet de critiques au sein du PP pour avoir parlé en euskara depuis la tribune, mardi dernier.
Lamuá, plutôt que de se concentrer sur la défense du texte voté ce jeudi, s’est surtout attelé à critiquer les arguments du PP contre la réforme. Le député a affirmé que le parti avait « perdu le nord » et a même prédit une « décapitation » orchestrée depuis la place de la Puerta del sol, autrement dit, une manigance d’Isabel Díaz Ayuso pour en finir avec Alberto Nuñez Feijóo. « On ne sait pas à quel PP se fier, a-t-il ajouté, à celui qui accepte n’importe quelle proposition au Sénat dans le seul but de prendre le pouvoir, ou à celui qui met des bâtons dans les roues du Congrès ? À celui qui exige le galicien pour être professeur ou à celui des Îles Baléares qui éradique le catalan dès qu’il en a l’occasion ? ».
Le député a poursuivi en critiquant les incohérences du PP quant au débat sur la plurinationalité. « Ils sont prêts à tout pour gouverner, a-t-il insisté sous les rires du banc populaire. Est-ce qu’ils détruisaient l’Espagne quand ils qualifiaient ETA de mouvement basque de libération ? Quand ils exemptaient des responsables de corruption sans respecter la Constitution ? Quand ils parlaient catalan avec Jordi Pujol ? Ou bien est-ce seulement que le PP a toujours raison, et le PSOE toujours tort ? Ils sont persuadés que le pouvoir leur est dû, que c’est leur héritage de toujours », a-t-il dit.
L’altercation entre les deux députés s’est prolongée lors du temps de réplique : « Il est normal que nos deux partis pensent différemment et puissent débattre, a répondu Sémper. Nous sommes toujours tombés d’accord sur une chose : l’Espagne n’est pas à vendre. C’est toujours ce que nous pensons. Aujourd’hui en revanche, le PSOE met l’Espagne en vente », a-t-il tranché. « Lorsque l’Espagne avance, vous restez en retrait. Lorsque l’Espagne renforce son union, vous demeurez plus seuls que jamais. Continuez comme ça, c’est le mieux pour notre pays », lui a répondu Lamuá.
Les mots de Sémper n’ont pas trouvé de répondant uniquement depuis la tribune. Le président socialiste des Asturies, Adrián Barbón, lui a répondu sur Twitter. Le député basque a affirmé lors du débat que Barbón avait reconnu que l’amnistie était une « contrainte » qu’il fallait accepter pour que Sánchez devienne président.
« Ce que j’ai dit et redit, c’est que l’Espagne a besoin d’un gouvernement, et que Pedro Sánchez est la seule option possible. Ou alors, il faudrait convoquer des élections, mais je préfère la stabilité et un gouvernement dirigé par Pedro Sánchez. Concernant les possibilités que peuvent ouvrir les négociations, j’ai dit et je répète que les limites sont claires : la Constitution espagnole, lui a répondu Barbón sur Twitter. Honnêtement, j’espérais plus de dignité venant de Monsieur Sémper, qui n’avait nullement besoin de salir le débat pour défendre sa position, en me prêtant des mots qui ne sont pas les miens », lui a-t-il reproché.
Le reste du débat s’est déroulé normalement, presque sans interruptions contrairement à mardi dernier, quand Vox a de nouveau cherché à attirer l’attention par une sortie groupée de l’hémicycle en laissant les écouteurs permettant de suivre la traduction des interventions sur le banc du parti de Sánchez. Cette fois-ci, la porte-parole de Vox, Pepa Rodríguez de Millán, a trouvé une autre manière d'être sous le feu des projecteurs et s’est adressée au député de la Junte aragonaise, Jorge Pueyo, pour s’opposer à l’utilisation de l’aragonais. « Vous avez mon âge, vous êtes né dans les années 1990, alors de quelle répression parlez-vous ? Vous croyez que notre rôle est de vous soutenir parce qu’un professeur à l’école ne pouvait pas vous blairer ? Ne vous en faites pas, nous vous ferons un câlin après la séance si vous voulez », lui a-t-elle lancé.
« On nous a toujours censurés et réprimés. Je n’ai moi-même pas pu étudier dans ma langue et les Aragonais n’ont pas de véritables droits linguistiques, a poursuivi le député aragonais au milieu des murmures des députés de Vox assis derrière lui. Je continuerai de dire des bêtises comme celles qu'on me dit ici, a-t-il ajouté avant de conclure : il n’y a pas qu’une langue, mais bien plusieurs langues communes ».
1 La transition démocratique espagnole commence avec la mort du dictateur Franco en 1975, et s’achève avec l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) de Felipe González en 1982. Elle permet de mettre fin au régime franquiste et d’instaurer un régime démocratique dans le pays après 36 ans de dictature.
2 Le 27 octobre 2017, le Parlement catalan a proclamé unilatéralement l’indépendance de la communauté autonome de Catalogne. Le gouvernement catalan a donc été immédiatement mis sous tutelle et destitué par le gouvernement espagnol de Mariano Rajoy, puis plusieurs ministres ont été arrêtés. Un mandat d’arrêt international a été lancé contre le président catalan Carles Puigdemont, qui est alors parti en Belgique.
3 L’article 155 de la Constitution espagnole de 1978 est une mesure exceptionnelle permettant au gouvernement espagnol de reprendre temporairement le contrôle d’une communauté autonome en cas de non-respect de la Constitution par cette dernière, ou d’actions portant atteinte à l’intérêt général de l’Espagne. Il est utilisé pour la première fois en octobre 2017 pour destituer le gouvernement catalan (voir 2).
Auteur de l'article original : Alberto Ortiz
Traduit par Lorena Danhyer