
Illustration : redsnapper/Alamy
Il faut voir la réalité en face : la Grande-Bretagne ne peut pas être un acteur mondial sans parler plus de langues
Malgré toutes les discussions sur le sujet, les choses ont empiré. Il existe pourtant tellement de possibilités.
Beaucoup de monde m’a dit de ne pas étudier des langues étrangères, y compris mon propre père (lui-même monolingue). « Tu ne parleras jamais aussi bien qu’un locuteur natif », m’a-t-il dit alors que je choisissais mes études supérieures. « Pourquoi s’embêter ? »
Une dizaine d’années plus tard, je suis riche en expériences. J’ai tenu la réception de Sotheby’s Madrid et enseigné l’anglais à des enfants syriens exclus des écoles classiques de Beyrouth. J’ai prononcé un discours pour des audiences arabophones avec l’ONU et formé des journalistes dans la ville la plus dangereuse de l’Équateur. Je suis sortie avec les hommes que je voulais, détourné ceux qui ne me plaisaient pas, chanté, cuisiné, tout cela dans des langues autres que ma langue maternelle. Et, surtout, chose la plus importante, j’ai fait changer mon père d’avis.
Nick Gibb, l’ancien ministre d’État chargé des Écoles, avait raison lorsqu’il a déclaré cette semaine pour le journal Times que le déclin de l’apprentissage des langues au Royaume-Uni « endommage notre réputation d’acteur mondial ». Nos homologues internationaux sont bien plus plurilingues que nous : en Europe, nous sommes parmi les moins susceptibles de savoir parler une deuxième langue. Les Britanniques n’ont pas toujours été mauvais en langues. En 1997, 82 % des garçons et 73 % des filles étaient inscrits à une épreuve de langue étrangère à l’examen du GCSE (équivalent au brevet français), mais en 2018, ce chiffre était tombé à 50 % pour les filles et 38 % pour les garçons.
Jadis réservé aux élites telles que les élèves des écoles privées ou les jeunes filles accomplies dont Jane Austen racontait les exploits, l’apprentissage des langues se démocratise tout au long du XXe siècle. Ce progrès est cependant freiné par la difficulté des épreuves de langues du GCSE. Encore aujourd’hui, elles sont notées plus durement que les autres matières.
Pourtant, plutôt que d’assouplir la notation, donner une meilleure image aux examens de langue, ou améliorer la qualité de l’enseignement, le gouvernement travailliste de 2004 décida que la solution était de tout simplement supprimer le caractère obligatoire des épreuves de langues au GCSE. Cette décision entraîna des conséquences catastrophiques sur l’apprentissage des langues.
Certaines langues supportent mieux que d’autres cette perte d’intérêt : les apprenants de l’espagnol sont de plus en plus nombreux, tandis que l’apprentissage du français semble se stabiliser après une forte baisse. Le nombre d’inscrits à l’épreuve d’allemand au GCSE est en chute libre, bien que ce soit la langue la plus demandée sur le marché du travail au Royaume-Uni. Pire encore, il semble que nous ayons fait un bond dans le passé, où l’apprentissage des langues est de nouveau réservé aux élites : dans les régions les plus pauvres, 46 à 47 % des élèves de seconde étudient une langue étrangère – ce pourcentage gagne 20 points dans les régions les plus riches.
Inévitablement, cette baisse d’intérêt pour les langues au GCSE provoque un effondrement qui se poursuit jusqu’aux A levels (équivalent du baccalauréat en France) et aux études supérieures. Bien que les universités soient plus fréquentées que jamais, les candidatures à des diplômes de langues au Royaume-Uni ont baissé de plus de 20 % au cours des six dernières années. Les universités (surtout depuis 1992) continuent de perdre leurs départements de langues modernes : ni le Brexit ni la crise sanitaire n’auront amélioré la situation, limitant les possibilités de partir étudier à l'étranger.
J’ai eu la chance de fréquenter une école qui accordait beaucoup d’importance aux langues étrangères, mais j’ai eu encore plus de chance en bénéficiant d’une exposition au plurilinguisme, ce qui, selon des études récentes, motiverait bien plus les élèves anglais à étudier une seconde langue, même dans des zones monolingues. Si mon père y accordait peu de valeur, ma mère, trilingue en italien et dans la langue minoritaire que sa mère parlait lorsqu’elle émigra de l’Apennin ligure dans les années 50, m’encouragea à ajouter le plus de langues possibles à mon attirail.
Sans l’espagnol que j’ai commencé à apprendre quand j’avais 13 ans, l’arabe que j’ai commencé à 18 ans ou l’italien qui entre et sort de ma vie depuis ma naissance, je ne serais pas la journaliste ou la personne que je suis aujourd’hui. Ce n’est pas seulement grâce aux conversations que j’ai pu avoir ou aux sources que j’ai pu lire, c’est aussi à cause des expériences de vie formatrices qui accompagnent l’apprentissage d’une langue. Si la maîtrise de langues étrangères est une compétence très demandée par les employeurs, ce n’est pas seulement pour votre vocabulaire ou votre grammaire. Ce qui les intéresse, ce sont aussi les qualités que vous acquérez en accumulant les langues : la résilience, la créativité et l’ouverture d’esprit nécessaires à l’immersion dans d’autres cultures.
Les personnes plurilingues gagnent ainsi l’accès à tout emploi qui requiert de telles compétences, mais ils reçoivent également les nombreux avantages cognitifs que l’on associe à une créativité accrue ou même à une possible résistance aux effets de la maladie d’Alzheimer.
Tous les Britanniques qui pensent que leur anglais leur suffit sont très vite détrompés lorsqu’ils se trouvent dans une situation délicate à l’étranger ou qu’ils sont dans l’incapacité d’aider quelqu’un chez eux. Cet été, dans le métro, une femme âgée portugaise s’étant perdue sur le chemin de l’hôpital m’a demandé son chemin. Je ne connaissais que quelques paroles dramatiques de fado et savais seulement dire « je ne parle pas portugais », mais ma maîtrise de l’espagnol nous a permis de nous comprendre et j’ai pu lui indiquer l’arrêt auquel elle devait descendre.
Malgré une velléité d’améliorer les chances des langues étrangères avec l’implémentation en 2010 de l’EBacc (English Baccalaureate, une liste d’épreuves à privilégier au GCSE), la situation au Royaume-Uni est si désastreuse que Duolingo, l’application à la mascotte azimutée, essaye désormais d’intervenir : récemment, elle a été la sponsor d’un événement à Westminster qui mettait les politiciens au défi d’obtenir le meilleur score sur leur plateforme d’apprentissage.
Alors, comment résoudre ce problème ? Un groupe de réflexion, dans un de leurs rapports récents, recommande en priorité de recruter davantage de professeurs de langues pour pallier le manque d’effectif et de rendre l’apprentissage des langues obligatoire pour tous les élèves jusqu’à 18 ans.
Personnellement, j’ai encore d’autres idées : d’abord, mieux respecter la brillante diversité de langues que les émigrants au Royaume-Uni amènent avec eux. Nous pensons à tort que s’assimiler à un pays occidental requiert de devenir monolingue plutôt que de développer un bilinguisme qui survivra à travers les deuxième, troisième et quatrième générations. Investir dans l’enseignement des langues d’héritage, sur lequel le gouvernement britannique pourrait travailler en collaboration avec des partenaires mondiaux, permettrait de construire des liens intenationaux durables et consoliderait la connexion des individus avec leurs familles et leurs communautés.
Il s’agirait également de considérer nos propres langues autochtone serait également un début : lorsque Keir Starmer déclare dans un tweet cette année que « si vous voulez vivre au Royaume-Uni, vous devez parler anglais », il ignore les politiques linguistiques de nos pays décentralisés qui, eux, prennent en compte le gallois, le gaélique et le scots.
Ajoutez donc nos antiques langues celtiques à la contribution que les immigrants apportent à notre pays et vous vous rendrez vite compte que la Grande-Bretagne n’est pas aussi monolingue que l’on pense. Adopter le plurilinguisme comme une caractéristique profondément britannique serait, pour beaucoup, probablement aussi contrariant que déconcertant. Mais à mon avis (que je me ferais un plaisir de vous expliquer en détail dans les quatre langues que je parle) c’est justement pour cette raison que nous devrions le faire.
Sophia Smith Galer est une journaliste et créatrice de contenu. Son deuxième livre, How To Kill a Language, sortira l’année prochaine.
Article ecrit par Sophia Smith Galer et publié dans The Guardian le samedi 23 août 2025.
Article traduit de l'angalis par Joanna LEROY, stagiaire à l'OEP.