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Les enfants plurilingues du Royaume Uni : « on parle la langue qui fait l’affaire sur le moment »

 Bart et sa famille plurilingue

Photographe de l'illustration : Kristina Varaksina pour The Observer. « Nous savions que nous voulions qu’il soit trilingue » : Gwen Jansen, hollandaise, Riccardo Attanasio, italien, leur fils Bart et Maurice le chien. 

Les enfants plurilingues du Royaume Uni : « on parle la langue qui fait l’affaire sur le moment » 

Dans la Grande Bretagne d’aujourd’hui, des millions d’enfants grandissent en apprenant plusieurs langues. Selon les experts, cette fluidité entre les langues comporte de surprenants avantages.

Pour beaucoup d’enfants de trois ans grandissant au Royaume-Uni, il est déjà assez difficile d’apprendre à maîtriser une seule langue – et c’est souvent l’anglais. Pourtant, il existe une autre population en plein essor de jeunes enfants qui acquièrent et absorbent les vocabulaires de plusieurs langues avant même leur première année d’école primaire.

En 2021, 6 millions de personnes de nationalité non-britannique vivaient au Royaume-Uni, ainsi que 9,6 millions de personnes nées à l’étranger, dont 35 % habitaient Londres. En sciences sociales, un panorama d’origines nationales aussi variées, concept relativement nouveau, est souvent appelé « super-diversité », un terme inventé par l’anthropologue américain Steven Vertovec. La super-diversité du Royaume-Uni se reflète sur notre système scolaire, dans lequel environ 20 % des élèves parlent l’anglais comme langue seconde. Dans les écoles de Londres, on parle plus de 300 langues différentes.

Bart a trois ans, vit à Londres, et, à la maison, il jongle volontiers entre l’italien, le hollandais et l’anglais, sans oublier les quelques notions d’espagnol qu’il tient de sa nourrice. Son père, Riccardo Attanasio, est fils d’immigrant italiens. Sa mère, Gwen Jansen, a quitté les Pays-Bas pour le Royaume-Uni il y a une dizaine d’années.  Ils sont capables de passer d’une langue à une autre de manière naturelle et fluide. « Nos vies sont très remplies, » explique Riccardo. « Quand il lance des jouets à travers la pièce alors qu’on essaie de préparer le repas du soir ou qu’on tente de le mettre au lit, on parle la langue qui fait l’affaire sur le moment. »

Riccardo déclare qu’avant la naissance de Bart, « nous n’avions pas de projet en tant que tel, mais nous savions que nous voulions qu’il soit trilingue. Quand j’étais enfant, mon père insistait pour que mes frères et sœurs et moi apprenions l’italien pour communiquer avec nos grands-parents en Italie. La culture italienne fait partie de moi. Je veux que ça soit le cas aussi pour Bart. »

« Même si je lui parle seulement en hollandais, Bart me répondra en anglais, et ça me convient, » affirme Ellie. « Il me comprend, mais Ricc et moi parlons anglais entre nous et il l’entend aussi beaucoup à la crèche. » À ce moment-là, Bart se réveille de sa sieste et apparait dans l’embrasure de la porte, vacillant, les cheveux en pagaille et quémandant un biscuit. Riccardo le prend dans ses bras le temps qu’il se réveille complètement.

Ellie précise que la plupart des instructions de base qu’ils utilisent tous les deux pour Bart (ainsi que pour Maurice, leur border terrier), sont en hollandais. « Bart aime bien le mot stout, qui signifie vilain ou bête en hollandais, alors on l’utilise tous, » dit-elle. « Il tiendra certainement son franc-parler de toi », plaisante Riccardo. « Ses côtés romantique et artistique lui viendront de son héritage Italien. Sans oublier son obsession pour les pâtes. » La manière qu’a Bart d’acquérir de nouvelles langues fascine ses parents. « Il a une nourrice espagnole à la crèche et, l’autre soir, alors qu’on récitait les chiffres, il a fini la séquence en espagnol, » ajoute Riccardo. « C’était très mignon, mais je me suis dit : c’est incroyable tout ce que tu peux déjà faire. »

Pour Bart et sa famille, changer fluidement de langue en se laissant porter par les situations n’a que des avantages. Mais parmi les familles plurilingues, les stratégies les plus populaires ont des règles très précise : l’approche OPOL (« One Person, One Language » ou « « une personne, une langue » en français) suggère que les parents devraient ne parler avec l’enfant que dans leurs langues maternelles respectives. L’approche « langue minoritaire à la maison » implique quant à elle que les parents parlent à l’enfant dans leur langue d’héritage, tandis que la langue locale est apprise à l’école.

Cependant, de nombreux experts, tenant compte des variations linguistiques dans des sociétés super-diverses, prônent une approche plus démocratique de l’apprentissage des langues : le plurilinguisme. C’est une approche qui, essentiellement, suggère que les parents parlent plusieurs langues de telle manière que cela fasse sens pour eux, plutôt que de suivre des règles prédéterminées.

Marina Antony-Newman, doctorante au sein de l’Institute of Education de l’University College de Londres, développe le concept de parentalité plurilingue.  « Le plurilinguisme implique une vision dynamique des pratiques langagières, » déclare-elle. « On y accepte une maîtrise langagière partielle et on met l’accent sur l’usage des langues en fonction des contextes plutôt que sur la maîtrise « idéale » d’un locuteur natif. Cette approche concerne plutôt l’interconnexion des langues et des cultures au sein d’un système fluide. » Elle explique aussi que le plurilinguisme ne traite pas tant du nombre de langues que l’on peut parler, mais plutôt « de la manière dont elles sont parlées ».

Certaines familles utiliseront instinctivement une approche plus fluide. Ellie Arya a rencontré son mari, Siavash Arya, en 2004. Il préparait alors un master d’ingénierie civile à l’université de Manchester et ils travaillaient tous les deux dans le même café Iranien. « J’étais garçon de cuisine, j’éminçais des champignons et je lavais des casseroles. Ellie a proposé de m’aider à apprendre l’anglais », dit-il. « Hmm, » répond-elle. « Je n’en suis pas si sûre. Je crois que c’est lui qui m’a demandé. »

Il sourit d’un air entendu. « Oui, j’ai peut-être dit, ‘Moi pas parler anglais, moi besoin d’aide !’ » Dix-huit ans plus tard, le couple est installé dans le Lincolnshire et élèvent leur deux enfants, Niloufar, 12 ans, et Saam, 10 ans, en farsi et en anglais. « Ça nous a semblé naturel de les élever dans les deux langues, » explique-t-elle. « C’était important que Siavash puisse garder cette partie de son identité et que les enfants puissent eux aussi embrasser leur culture. »

Bien que le père de Niloufar et Saam leur ait toujours parlé farsi, leur ait lu des livres en farsi et joué de la musique iranienne depuis leur naissance, leur mère a aussi appris assez de mots pour « se débrouiller ». Au fil des années, ils ont tous commencé à parler ce qu’ils appellent le « fanglais ». Certains mots leur plaisent plus en farsi. Gooz, par exemple, signifie « prout ». « Celle-là, on la partage avec tous nos amis, » rit-elle. « J’ai bien ri quand j’ai appris le mot gooseberry (groseille), » ajoute-t-il.

Certaines idées reçues sur l’apprentissage des langues peuvent créer des tensions au sein des familles. L’idée, par exemple, que deux langues parlées simultanément à un enfant pourraient ralentir son développement langagier ou entraver ses capacités académiques est particulièrement pernicieuse. Les chercheurs ont passé des décennies à infirmer ces mythes, prouvant par la même occasion que les enfants bilingues bénéficient de nombreux avantages cognitifs – comme celui d’une meilleure fonction exécutive : les processus mentaux qui nous permettent de nous concentrer, planifier, nous souvenir et effectuer plusieurs tâches en même temps.

Apprendre différentes langues procure dès l’enfance d’indéniables avantages cognitifs qui perdurent dans notre vie adulte. Sur le long terme, utiliser deux langues ou plus peut modifier physiquement notre cerveau. Selon plusieurs études, le volume de matière grise augmente dans les zones liées à l’apprentissage et à la rétention de la mémoire à court terme. Cela a aussi des effets préventifs sur la santé cérébrale : en 2017, une étude menée par l’université d’Édinbourg sur 600 personnes victimes d’AVC a révélé que 40,5 % des participants plurilingues retrouvaient un fonctionnement mental normal, contre 19,6 % des participants monolingues. Parler plusieurs langues réduit également le risque de démence et favorise « le vieillissement en bonne santé ». Sans oublier que les enfants auront tendance à manifester plus d’empathie, puisqu’ils apprennent à adopter des perspectives différentes de la leur.

En théorie, toutes ces preuves semblent évidents aux yeux des personnes apprenant d’autres langues ou pour les parents anglophones qui encouragent l’apprentissage d’une langue étrangère à la maison. Le problème : les parents immigrants ont du mal à se défaire de certains mythes autour du sujet. La raison ?

« La diversité a toujours été considérée comme un problème à gérer et les sciences théoriques confondaient langues et classe sociale, » explique Max Antony-Newman, docteur en éducation à l’Université de Sheffield Hallam. Ses recherches se concentrent sur les minorités linguistiques, les étudiants immigrants et l’implication parentale. Grâce à des scanners IRMf désormais capables d’observer le fonctionnement du cerveau des personnes plurilingues, la science a rattrapé son retard : « On constate bien l’absence de ces soi-disant ‘délais cognitifs’, mais le système éducatif tarde à la prendre en compte. Sans oublier les discours politiques et l’attitude des médias concernant l’immigration. »

Selon le professeur, l’histoire des flux migratoires vers l’Occident après la Seconde Guerre mondiale expliquerait pourquoi l’attitude générale envers l’apprentissage des langues dans les familles d’immigrants met autant de temps à évoluer. « Les immigrants étaient stigmatisés, on les assimilait à une classe inférieure, ils occupaient des postes mal payés. Aux États-Unis, par exemple, les immigrants venaient majoritairement d’Europe. Les professeurs d’école disaient : ‘Ne parlez pas Italien à la maison. Vos enfants ne pourront pas s’assimiler correctement. Ou bien ils parleront avec un accent et une mauvaise grammaire et ça les empêchera de trouver un travail.’ »

Cette notion résonne encore avec Antonio d’Amato. Né de parents italiens, il grandit en Allemagne. « C’était certainement la raison pour laquelle ma mère ne parlait pas italien à la maison, mais son allemand est toujours très rudimentaire, même après 50 ans dans le pays. » Antonio vit avec son mari Bruno De Jong dans le Surrey, où ils élèvent leurs jumelles de 24 mois en allemand, en portugais et en anglais. Jusque-là, l’approche OPOL fonctionne très bien pour eux. Antonio ne leur parle qu’en allemand, Bruno seulement portugais. Leur nourrice parle anglais.

« Élever les filles dans trois langues, c’est comme un grand cadeau qu’on leur fait, » dit Antonio. « Pour moi, être parent c’est surtout prendre soin de quelqu’un, le voir s’épanouir et transmettre son savoir. J’ai toujours su que je voulais faire ça avec les langues, mais je ne savais pas comment faire. Alors j’ai fait ma recherche sur Facebook, où j’ai rejoint plusieurs groupes de plurilingues… » Il aperçoit le sourire de son mari. « Bruno rigole parce que je fais partie de tout un tas de groupes. Mais j’y ai beaucoup entendu parler de l’approche OPOL, alors c’est ce qu’on a décidé de faire. Ça marche très bien. Je suis époustouflé par la vitesse à laquelle elles ont compris à qui associer quelle langue. »

Pour le couple, c’est important que leurs enfants puissent converser avec assurance avec leurs familles respectives. « Si elles ne savent pas parler portugais, comment pourront-elles communiquer quand elles iront au Brésil plus tard ? Aussi, la majorité de la famille d’Antonio ne parle pas anglais. Je m’en sors avec le peu d’allemand que j’ai appris, mais je veux que les filles puissent communiquer fluidement avec eux. » Bien qu’ils restent « plutôt cohérents » dans leur usage de leurs propres langues, ils connaissent quelques moments de fluidité naturelle. « Si les filles font un caprice, je vais lâcher quelques mots en anglais pour que les passants puissent comprendre ce qu’il se passe lorsque je leur parle », explique Bruno.

Les jumelles utilisent déjà le langage à leur avantage. « Quand elles demandent quelque chose à Bruno en portugais et n’obtiennent pas ce qu’elles veulent, elles se tournent vers moi et me demandent la même chose en allemand », raconte Antonio. « En fin de compte, ce qu’on veut leur transmettre, ce sont des opportunités et de la sensibilité parce qu’enseigner une langue, c’est enseigner une culture. Et c’est ça, la diversité, non ? »

Lorsque les gens changent de pays, ils emportent leur culture avec eux. En élevant leurs enfants en plusieurs langues, les parents entretiennent une partie de leur propre identité tout en offrant à leurs enfants un lien tangible avec leur héritage. Bien que le plurilinguisme offre d’énormes avantages socio-économiques au Royaume-Uni, ils ne sont pas encore reconnus dans les écoles et hors du foyer familial. Notre approche actuelle à l’apprentissage des langues ne reflète pas les 4,2 millions de personnes au Royaume-Uni qui parlent une autre langue que l’anglais à la maison. L’enseignement des langues varie d’une école à l’autre. Selon de nombreux experts, une approche plurilingue (qui embrasse la diversité à bras ouvert et encourage l’usage les langues d’héritage) améliore non seulement le bien-être psychologique des enfants issus de famille immigrantes, mais les aide aussi à apprendre l’anglais plus vite.

« Il est important de systématiquement accepter la diversité, » déclare le Docteure Wing Yin Chow, psychologue du développement basée à l’University College de Londres. « Quand les enfants immigrants arrivent au Royaume-Uni, qu’ils rejoignent une classe et qu’ils ne parlent pas anglais, ils peuvent se retrouver dans des situations émotionnelles difficiles. » Dr Chow a visité de nombreuses écoles pour comprendre ce qui motive le plus souvent les élèves à apprendre l’anglais. Elle mentionne la Kensington Primary School, une école primaire d’East Ham dans la banlieue est de Londres, où 90 % des élèves apprennent l’anglais en deuxième langue.

L’école utilise une approche plurilingue. « C’est difficile d’enseigner à un groupe d’élèves aussi divers, mais ils y arrivent avec brio, » raconte-t-elle. « Les professeurs cultivent l’acceptance des différentes langues et cultures. Par exemple, tous les enfants sont invités à écrire des textes dans leur langue maternelle et à les partager avec leurs camarades. Ils organisent aussi des clubs de langues après les cours, où les parents peuvent enseigner différentes langues aux enfants, vous serez surpris de la quantité de groupes qui s'y mélangent. » C’est l’approche qui fait toute la différence. « Les professeurs nous ont montré comment ils travaillaient. En un an, les nouveaux élèves étaient capables d’écrire en anglais. C’est impressionnant. »

Mais au contraire, selon le professeur Xiao Lan Curdt-Christiansen, qui travaille actuellement pour l’université de Bath et qui a étudié l’éducation plurilingue des enfants pendant de nombreuses années, dans la plupart des écoles, les enfants ne sont pas encouragés à parler leur langue maternelle. « Selon nos données d’entrevues, certains professeurs demandent directement aux enfants de ne pas parler leur langue d’héritage avec d’autres enfants lorsqu’ils sont à l’école, même à l’heure du déjeuner. D’après les parents, les professeurs se justifient en disant : ‘c’est une école [anglaise], tu ne peux pas parler chinois : les autres enfants ne te comprendront pas.’ »

On pourrait croire, à première vue, que c’est là montrer de la considération envers les autres enfants. La réalité est plus lugubre. « C’est un problème d’exclusion raciale de longue date. Il est évident que les langues autres que l’anglais ne sont pas valorisées, » déclare le professeur Curdt-Christiansen.

Compte tenu de tous les avantages cognitifs du plurilinguisme, si nous encourageons la diversité langagière, les futures générations auront des cerveaux en meilleure santé et de meilleures perspectives professionnelles. Mais au cœur de tout cela réside aussi quelque chose de plus fondamental : des êtres humains capables de s’exprimer, d’être vus et entendus.

Quand je fais la rencontre de Siavash Arya, je sens à quel point il est important pour lui que ses enfants puissent comprendre et s’exprimer en farsi. « Pour moi, il s’agit d’amour. Sans ça, je ne pourrais pas leur donner ou leur exprimer entièrement mon amour. » Il commence à pleurer. « Tu as l’impression que tu ne peux pas être 100 % toi-même en anglais, pas vrai ? » glisse sa femme en lui caressant l’épaule. « Parfois, c’est comme si tu endossais un autre rôle. »

Ce moment intime évoque une vérité plus générale : si nous entretenons un système ou la diversité des langues est célébrée, chacun pourra être entièrement soi-même. Dans une Grande-Bretagne ouverte sur le monde, c’est un objectif qu’il faut nous efforcer d’atteindre.

 

Article écrit par Eleanor Morgan, et publié le dimanche 4 septembre 2022 à 12H00 CEST pour The Observer.

Traduit de l'anglais par Joanna LEROY, stagiaire à l'OEP.