Logo de l'OEP
Logo de l'OEP

Viitorul limbilor

« Le schwa, une aberration qui dénature l’italien »

Source : www.ilgiornale.it

30 Mars 2022

« Un pamphlet et une lettre au ministre de l’Enseignement supérieur contre l’utilisation du ‘‘e’’ à l’envers. »

 

Massimo Arcangeli est un linguiste et un sociologue enseignant à l’Université de Cagliari. Il était déjà sceptique quant au schwa avant d’en trouver dans les pages d’un document public de l’université. Pour rappel, le schwa est une voyelle neutre qui ressemble à un « e » à l’envers et dont l’utilisation s’affirme au sein du mouvement transféministe qui vise à proposer une langue différente sans prédominance du genre grammatical masculin. De là, il s’est lancé dans une campagne contre l’utilisation instrumentale d’un symbole phonétique illogique et qui n’est en rien inclusif. En février, Arcangeli a publié une pétition intitulée « Le schwa ? Non, merci. Pour la défense de notre langue » sur change.org. Cette pétition, que plus de 23 000 personnes ont déjà signée, a mobilisé des intellectuels de tous bords, qui ne se définissent ni vraiment de droite, ni même conservateur. Le dernier en date à avoir signé est Piergiorgio Odifreddi.  Puis il a publié, il y a peu, un pamphlet : La Lingua scema. Contro lo schwa (e altri anumali) (La langue idiote. Contre le schwa [et autres bizarreries])(Castelvecchi). Hier, il a envoyé au ministre de l’Enseignement supérieur, au ministre de l’Éducation et à la Présidence du Conseil la liste de ces signatures ainsi qu’un rapport linguistique.

Professeur Arcangeli, qu’est-ce qu’un schwa, et pourquoi l’utilise-t-on ?

« C’est un symbole scientifique qui indique un son intermédiaire, réalisé entre le son a et le son o, par exemple. Et bien qu’il soit utilisé depuis longtemps en phonétique et en linguistique, il s’agit d’un symbole étranger à la langue italienne. Bien qu’il soit présent dans quelques dialectes du centre et du sud de l’Italie, il n’en reste pas moins un son qui ne fait pas partie de l’appareil phonologique italien. S’il venait à être introduit dans notre langue, il en modifierait la structure phonologique fondamentale, ajoutant alors un son qui n’existe pas. »

Et en quoi ajouter quelque chose à une langue est un problème ?

« Parce qu’ici, il n’est pas question d’un néologisme, mais d’un son qui n’existe pas. Il y a de nombreux mots qui voient le jour chaque année, et ce sans modifier la structure de notre langue. Seulement, si j’utilise ce son pour dire par exemple autor, parce que je ne souhaite pas parler d’un auteur (autore) ou d’une autrice (autora), je prononce en fait un son neutre. Ce faisant, j’abandonne les déterminants, les adjectifs, les pronoms, les participes passés, etc., puisque l’italien est une langue à accords… Tout cela signifie que l’on détruit la structure de l’italien de l’intérieur. Si nous nous mettons à utiliser le schwa de manière systématique, nous créons une chimère ».

Mais si nous n’utilisons pas ce choix, nous offensons tous ceux qui ne se sentent ni homme ni femme, et nous renforçons l’idée d’une langue machiste.

« Il existe d’autres solutions. L’italien possède nombre de mots épicènes qui peuvent être utilisés à la fois au masculin et au féminin, sans que la forme du mot ne varie. Par exemple, et je me sers de documents distribués lors d’un concours universitaire, au lieu d’écrire candidat, écrivons personne, qui ne fléchit pas selon le genre. Mais cela fait toujours plus chic, plus rebelle d’adopter les autres solutions, aussi inutilisables soient-elles.

Plus chic, ou plus radicalement chic ?

L’utilisation du schwa n’est rien d’autre qu’une dérive du politiquement correct (parce que c’est bien de cela dont il est question ici) qui prétend effacer toutes différences, y compris entre masculin et féminin. Cependant, si je dis autor (forme inclusive du mot auteur en italien) au lieu d’auteur ou d’autrice, je détruis non seulement la prédominance du masculin, mais aussi toutes les formes qui fléchissent au féminin. Autrement dit, je condamne à mort des termes comme direttrice (directrice) ou pittrice (peintre au féminin en italien), qui, au cours d’une lutte linguistico-culturelle acharnée, ont mis des siècles à gagner leurs lettres de noblesse.  Ainsi, sous couvert de défendre l’inclusivité, nous mettrions au placard toutes ces victoires arrachées après tant d’efforts à l’usage du masculin neutre.  D’ailleurs, la pétition a été signée par beaucoup de femmes, dont certaines viennent du monde du spectacle, comme la metteuse en scène Cristina Comencini. »

Qui défend le schwa ? Et pourquoi ?

« L’objectif du schwa est d’atteindre un consensus avec ceux qui revendiquent, à juste titre, leur identité sexuelle en affirmant ne pas se reconnaître dans la binarité des genres : ils ne sont ni femme ni homme. Un droit plus que justifié, entendons-nous bien. Mais ils sont investis par ceux qui se prennent pour les chevaliers servant de l’inclusion et qui veulent imposer leur vision du monde à une communauté entière. Ce sont des linguistes, des sociologues spécialisés en communication, des initiés proches du monde LGBT. Et ils le font sachant pertinemment qu’il est impossible de rendre l’utilisation de ce symbole systématique. Si nous l’utilisions tous, nous parlerions une langue qui n’aurait plus rien à voir avec l’italien. Malheureusement, les arguments avancés pour soutenir l’utilisation du schwa sont faibles, et reflètent une vision politique et idéologique du problème. »

Les langues évoluent-elles naturellement ou doit-on imposer de nouvelles règles pour les faire changer ?

« Des tentatives de modifications artificielles d’une langue, il y en a toujours eu au cours des siècles, mais toutes se sont soldées par un échec cuisant. Les langues ne changent pas à coup de lois, mais de manière naturelle. Elles évoluent, certes, mais les changements linguistiques sont toujours plus lents que les changements sociaux. Sindaca (maire au féminin en italien) ou ministra (ministre au féminin en italien) sont des mots qui étaient assez peu populaires et dont l’usage suscitait des résistances. Or, aujourd’hui, ces mots sont employés régulièrement et sonnent beaucoup mieux qu’auparavant. Les changements linguistiques sont justes et inévitables. Mais nous sommes ici face à une opération de manipulation déconnectée de la réalité, qui exploite les revendications de ceux qui exigent une appellation non-binaire… Je peux comprendre qu’un certain symbole puisse être utilisé occasionnellement comme une forme de respect de l’autre, mais je n’approuve pas son utilisation systématique. Il ne doit surtout pas se retrouver dans des textes de loi. »

L’utilisation du schwa rend-elle la langue plus simple ou plus compliquée ?

« Les langues tendent toujours à se simplifier. Il est évident qu’insérer un nouveau symbole dans le tissu linguistique italien signifie qu’il faut aussi inventer une nouvelle grammaire. Mais en ce faisant, nous ne simplifions pas la langue, nous la rendons plus complexe… C’est une pratique qui pourrait ne jamais s’installer, encore moins dans des délais si courts, comme l’exigent ces minorités idéologisées et wokes. »

La Crusca est défavorable à l’utilisation du Schwa.

« Bien sûr ! C’était dans un article du linguiste Paolo D’Achille paru en septembre 2021 qui déclare que l’usage du schwa est inacceptable. Et le président de ladite Crusca, Claudio Marazzini, a même signé ma pétition. Il y a aussi eu un article publié sur le site Treccani de Cristiana De Santa, professeur et linguiste à l’Université de Bologne dans lequel elle affirme que le voie du schwa est impraticable… »

J’ai lu que les défenseurs du schwa étaient passionnés par le sujet : Christian Raimo par exemple.

« Christian Raimo n’est pas linguiste. Son point de vue est idéologique, le mien scientifique. »

Tous ceux qui s’attaquent au schwa sont considérés comme conservateurs, ou pire encore, comme réactionnaires.

« Il n’y a pas de politique qui compte. Je le répète, c’est le principe d’économie des langues contre une tentative d’opacification de la langue qui la rendrait moins civique, surtout pour la langue publique comme celle des institutions, des journaux, et de l’administration. Je ne peux pas me résoudre à rendre un texte incompréhensible en utilisant des schwas ou des astérisques. La langue est l’héritage de tous, elle ne peut pas être assujettie à une minorité. Après tout, nous sommes très forts dans ce pays pour tout porter sur un niveau idéologique. Cela fait toujours meilleur effet. »

 

Écrit par Luigi Mascheroni et traduit de l'italien par Vincent Parmentier