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Avantages et inconvénients de l’enseignement « bilingue »

 

Avantages et inconvénients de l’enseignement « bilingue »

Miser sur un enseignement plurilingue doit chercher plus loin que la perpétuation de ces programmes qui peuvent entraîner ségrégation, injustices et lacunes académiques

 Apprendre une deuxième langue, c’est du sérieux : ce n’est pas seulement apprendre sa grammaire par cœur, ce n’est pas non plus acquérir un certain niveau d’expression et de compréhension dans le processus d’acquisition de celle-ci. De la même manière, que la classe soit un espace d’interactions linguistiques (il y a des centaines d’échanges communicatifs par semaine entre élèves et enseignants) n’en fait pas un lieu d’expérimentation pour des procédés pédagogiques à la mode dont le succès reste à prouver.

Ces dernières années, le bilinguisme, dans le vocabulaire scolaire, dans les conversations entre familles au cours de ces éternels après-midi au parc ou à la sortie de l’école, est devenu synonyme de distinction et de qualité, et non plus d’autres aspects plus techniques. Une école « bilingue » est reconnue par ce même label, plus couramment attribué à des écoles privées, d’où les mômes sont censés sortir en parlant plusieurs langues : on paie pour essayer que son enfant soit, au minimum, bilingue (presque toujours anglais-espagnol). Un service de plus.

Si notre gamin ou celui du voisin fréquente une école bilingue, il appartient à une autre sphère, presque une autre classe ; cela donne à penser que son éducation est supérieure à celle du commun des mortels. L’étiquette s’est récemment étendue à l’enseignement préscolaire – le fruit, sûrement, d’une concurrence féroce : toute crèche ne suivant pas le modèle bilingue semble moins bien que les autres.

Quand l’éminent linguiste Emilio Alarcos disait, il y a quelques décennies, que les politiques linguistiques consistaient en « la simple destruction de la langue et son utilisation comme outil de pouvoir », il n’avait pas encore conscience de ce que les programmes scolaires bilingues (si on peut les appeler ainsi) allaient entraîner pour l’entièreté du pays .

L’Enseignement d’une Matière par l’Intégration d’une Langue Etrangère (EMILE), aussi connu par son sigle anglais CLIL (Content and Language Integrated Learning), est le parfait exemple d’un aménagement linguistique mondialisé, qui se nourrit d’un principe apparemment noble aligné avec celui de diversité : la promotion du plurilinguisme dans des contextes d’usage multiculturels. Le capital linguistique, communicatif et culturel de l’élève s’élargit quand il parle ou étudie d’autres langues, c’est indiscutable. Du moins, c’est ce que l’on croit.

La méthodologie intégrée d’un supposé bilinguisme scolaire, qui postule que les matières sociales, artistiques ou scientifiques soient enseignées en anglais ou en français par tout enseignant justifiant d’un niveau B2 ou C1 dans la langue étrangère, présente, à plusieurs égards, plus d’inconvénients que d’avantages – du moins si elle n’est pas mise en œuvre selon des directives minimales.

Miser sur un enseignement plurilingue doit chercher plus loin que la perpétuation de ces programmes qui peuvent entraîner ségrégation, injustices et lacunes académiques. Presque 30 ans après son arrivée en Espagne, l’enseignement bilingue a alimenté un débat polarisé entre ses défenseurs et ses détracteurs, dans un contexte où chaque région et chaque école le développe à sa manière, toujours dans le cadre des réglementations en vigueur. Personne ne remet en doute qu’un pays hétérogène dans sa diversité linguistique avait besoin d’un coup de pouce sur ses plans d’action visant à promouvoir le plurilinguisme et l’interculturalité, sous couvert de ce que propose en plus l’Union européenne pour ses citoyens.  Mais après tout ce temps, et en lumière de l’analyse des résultats et de l’impact de cette tendance, il convient de se demander si cette voie est bien la bonne, d’autant plus que les mécanismes d’évaluation mis en œuvre ne l’ont pas été de manière efficace et transparente.

Comme le tableau est en demi-teinte en fonction du lieu dans lequel on se trouve, je n’esquisserai dans ce texte que quelques notes qui pourraient, à mon avis, aligner l’enseignement de langues primaires et secondaires avec les principes d’équité, de qualité et d’inclusion. En premier lieu, il est urgent de supprimer ces labels qui distinguent les écoles bilingues des autres, du moins pour celles qui sont soutenues par des fonds publics : intégrer diverses langues dans l’usage quotidien de l’école, à l’extérieur ou dans la salle de classe, n’est pas synonyme de bilinguisme ni n’a de quoi recevoir une quelconque étiquette. De la même manière, la participation (ou non) au programme ne devrait pas différencier les écoles, et encore moins des groupes d’étudiants en fonction de leurs niveaux : créer des regroupements ou des sections à partir de ces caractéristiques décuple les chances d’approfondir des inégalités structurelles, surtout économiques.

Notre réalité historique est plurilingue. Notre pays est un territoire de cohabitation où quatre personnes sur dix sont capables de parler deux langues avec la même facilité en fonction de la situation de communication. À cela s’ajoute la reconnaissance juridique de la langue des signes, tant oubliée par le système éducatif. Sans oublier les flux migratoires qui enrichissent cette cohabitation et favorisent la cohésion sociale, même si la réalité est déformée dans les médias.

Ainsi, toute politique d’aménagement linguistique doit favoriser la situation souhaitable d'un point de vue socioculturel. C’est-à-dire qu’elle ne reproduit pas les tendances historiques au suprémacisme, à la domination ou à la ségrégation. Pour cela, il est nécessaire d’expliquer, en classe, où se trouve la vraie richesse de découvrir une culture ou d’apprendre une langue. Et pas seulement l’anglais, cette langue qui reflète la logique utilitariste du marché et notre modèle de développement économique : la formation de travailleurs valides pour le système en vigueur dont parlait Nuccio Ordine dans son manifeste L’utilité de l’Inutile.

Mais il reste des avantages à approfondir dans l’éducation « bilingue » : par exemple, l’augmentation nécessaire du nombre d’assistants de langue dans toutes les écoles, qu’elles aient ou non le label bilingue. Il faut également améliorer les programmes de communication linguistique dans les écoles, collèges et lycées pour travailler ensemble, une fois pour toutes, sur une vision située du langage : que tout étudiant fasse de chaque expérience scolaire un « acte de parole » conscient et respectueux des différentes variétés et usages, dans la lignée des travaux menés par des chercheurs comme Searle ou Austin il y a des dizaines d’années. Pour cela, il ne faut pas donner des cours de sciences en anglais ou de mathématiques en français qui, mal implantés, peuvent rendre difficile l’exploration de points de vue plus techniques, réfléchis ou critiques de la matière : il suffit d'orienter, avec toute la flexibilité souhaitable, la méthodologie vers l'incidence du plan communicationnel dans bon nombre des situations auxquelles nos élèves sont confrontés, sans que cela relève bien sûr de la seule responsabilité des professeurs de langues.

En définitive, ce que l’on a tenté d’instaurer dans plusieurs territoires depuis plusieurs décennies à coup de faux pas et sans la formation adéquate n’a rien de l’Europe harmonieuse et polyglotte dont se languissait Umberto Eco. Apprendre en utilisant plusieurs langues est un parcours complexe, qui nécessite des objectifs clairs : quel est le réel but de l’implantation de tels programmes ? Pour ce faire, il faut aligner le nécessaire respect des diversités avec l’éradication de cette école façonnée pour les compétents et les incompétents, les capables et les incapables. Une école qui, au cœur d'un univers de pluralités, n'a jamais eu de raison d'être.

Article écrit par Albano de Alonso Paz et paru dans El Pais le 26 septembre 2024

Traduit de l'espagnol par Joanna Leroy, stagiaire à l'OEP