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Le multilinguisme est une partie intégrante de l’accessibilité et devrait faire partie de la réforme européenne sur l’évaluation de la recherche.

 

Le développement de systèmes de recherche qui encouragent la recherche variée, multilingue et pertinente pour différentes audiences est un élément clef et souvent négligé quand on cherche à rendre la recherche accessible. Néanmoins, les partis pris dans l’évaluation traditionnelle de la recherche désavantagent souvent les chercheurs qui cherchent à produire des résultats multilingues. En réfléchissant aux buts de la réforme de l’évaluation de la recherche récemment publiés par la Commission Européenne, Janne Pölönen, Emanuel Kulczycki, Henriikka Mustajoki et Vidar Røeggen suggèrent que l’omission du multilinguisme de cet agenda risque d’ébranler les objectifs du projet de soutien à une recherche de qualité et accessible.

Il est important de communiquer les résultats de la recherche à un public international. Cependant, quand la recherche est publiée exclusivement en anglais, elle est intrinsèquement limitée. C’est devenu évident en Europe et dans le monde entier pendant la pandémie du COVID-19, ce qui a entraîné un besoin généralisé de communication scientifique multilingue, non seulement entre chercheurs, mais pour permettre à la recherche d’atteindre les décisionnaires, les professionnels et les citoyens. Ces dernières années, les politiques en faveur de la Recherche et l’Innovation Responsables (RIR) et de la science ouverte ont appelé à un plus grand accès à la recherche et à une plus vaste interaction entre la science et la société. Cela n’est possible que si la recherche est communiquée en plusieurs langues, y compris celles réellement écrites et parlées localement.

Un nouveau rapport publié cette semaine, issu de la consultation de la Commission Européenne avec des acteurs nationaux et internationaux, montre le chemin vers un accord européen sur la réforme du système d’évaluation de la recherche qui sera conclu à Paris en février 2022. Au lieu de s’intéresser étroitement à la recherche, aux publications et à la métrique, le rapport donne un aperçu des évaluations qui récompensent une grande variété de pratiques de science ouverte, qui reconnaissent les différents résultats, activités et impacts du travail universitaire, tout en respectant les différences entre les domaines. De manière générale, le rapport est bien accueilli, car il s’occupe des zones clefs de la réforme qui ont émergé pendant ces dix dernières années et qui ont été soulevées dans une série d’évaluations, de déclarations, de politiques et de programmes responsables. Le multilinguisme, néanmoins, est l’omission la plus notable.

 

Le multilinguisme, l’aspect négligé dans l’évaluation de la recherche

Il est de plus en plus reconnu que le multilinguisme est « un aspect important mais souvent négligé de la diversité dans la recherche, qui permet de s’assurer que la recherche reste pertinente et accessible localement. » Depuis la déclaration DORA en 2012, l’évaluation responsable implique la mise en valeur de la diversité des résultats, activités et impacts. Le Manifeste de Leiden sur la recherche de la métrique recommande spécialement la protection de l’excellence de la recherche pertinente localement et met en garde contre l’assimilation de l’excellence aux publications en langue anglaise dans des journaux de grande influence indexés dans le Web of Science.

Clarifier ce lien entre le multilinguisme et l’évaluation était aussi l’un des objectifs principaux de l’Initiative d’Helsinki sur le Multilinguisme dans la Communication Scientifique, qui a pour but de promouvoir la diversité linguistique dans l’évaluation, le contrôle et les systèmes de financement de la recherche. L’initiative d’Helsinki reconnaît que les préjudices linguistiques sont produits à la fois dans les évaluations basées sur la métrique de la recherche ainsi que dans le expertises, comme c’est écrit dans deux des objectifs de l’initiative :

  • S’assurer que, dans le processus d'évaluation par des experts, la recherche de haute qualité est valorisée indépendamment de la langue ou du canal de publication.
  • S’assurer que, lorsque des systèmes basés sur des métriques sont utilisés, la publication de revues et de livres dans toutes les langues est prise en compte de manière adéquate.

 

Les biais linguistiques dans l’évaluation de la recherche

L’exemple le plus clair de biais linguistique quotidien est peut-être celui de l’évaluation de manuscrits par des pairs : les locuteurs anglais non natifs se plaignent souvent que les pairs jugent la recherche non pas sur le contenu mais sur la qualité de leur écriture. Mais, dans toute procédure d’évaluation par des experts, le choix de la langue d’évaluation peut être discriminatoire envers les chercheurs qui ne sont pas des locuteurs natifs ou entièrement bilingues dans la ou les langues données. En conséquence, le choix des évaluateurs et de leurs compétences linguistiques devrait être une préoccupation de premier ordre dans les évaluations.

L’un des défis de l’évaluation est que l’excellence est trop souvent assimilée aux publications en langue anglaise, en particulier sur celles publiées dans des revues qui ont un Facteur d’Impact ou celles indexées dans les bases de données de Web of Science ou du Scopus. Alors que le Facteur d’Impact des Revues est un problème majeur pour l’évaluation responsable, un rapport de la Commission Européenne, publié en 2010, identifiait déjà la couverture limitée des résultats de la recherche dans les bases de données du Web of Science et du Scopus comme la limitation clef dans l’évaluation de la recherche universitaire européenne dans des domaines majeurs comme les sciences humaines, les sciences sociales ou l’ingénierie.

Dans toute procédure d’évaluation par des experts, le choix de la langue d’évaluation peut être discriminatoire envers les chercheurs qui ne sont pas des locuteurs natifs ou parfaitement bilingues dans les langues données.

Les données complètes sur les publications de la Finlande montrent que plus de 70% des résultats non évalués par des pairs, y compris les publications destinées à un public professionnel et général, sont écrits dans les langues nationales de la Finlande (le finnois et le suédois) à la fois dans le domaine STEM (Science, Technologie, Ingénierie et Mathématiques) et SSH (Sciences Humaines et Sociales). En outre, les chercheurs en SSH publient une grande partie de leur recherche originale évaluée par des pairs sur des forums nationaux et régionaux, et dans d’autres langues que l’anglais. Des données de sept pays européens prouvent que les bases de données Web of Science et Scopus ne couvrent que 25 à 31% des 164 218 articles de journaux évalués par des pairs publiés par les chercheurs en SSH en 2013-2015, et seulement 3 à 8% des articles publiés dans les langues locales de ces sept pays. Ainsi, les priorités linguistiques voulues ou non dans l’évaluation peuvent conduire, par exemple, à une sous-évaluation systématique de la recherche en SSH et des chercheurs.

 

Le multilinguisme, un défi européen

Selon la déclaration commune de l’Association Européenne des Universités (European University  Association) (EUA), des Universités de Finlande (Universities Finland) (UNIFI) et des Universités de Norvège (Universities Norway) (UHR), « le multilinguisme est particulièrement pertinent pour l’Europe, puisque sa recherche est caractérisée par une diversité géographique, culturelle et linguistique et le principe commun d’excellence. » En effet, l’UE a 24 langues « officielles et de travail » Selon le rapport « Europeans and their languages » (Les Européens et leurs langues), publié en 2012, près de la moitié des Européens (46%) n’étaient pas capables de parler une langue étrangère assez bien pour tenir une conversation, et seulement 38% étaient capables de le faire en anglais (la langue étrangère la plus parlée).

Idéalement, la langue est un non-problème dans l’évaluation. Les chercheurs devraient être reconnus et récompensés pour leurs résultats et l’impact de leur recherche

Le multilinguisme et la diversité linguistique sont aussi des questions de droits. L’article 27 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme des Nations Unies déclare que «Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent.» La Charte des Droits Fondamentaux de l’UE impose aussi aux pays membres de respecter la diversité linguistique (article 22) et interdit la discrimination pour raisons linguistiques (article 21). La Commission Européenne a une politique forte concernant le multilinguisme pour encourager l’apprentissage des langues et la diversité linguistique partout en Europe. Cette politique n’aborde toutefois pas la valeur du multilinguisme dans la science, la recherche et l’innovation.

Selon la Recommandation de l’UNESCO récemment approuvée, l’un des objectifs principaux de la Science Ouverte est de « rendre les connaissances scientifiques multilingues, librement accessibles à tous et réutilisables par  tous ». Elle recommande à tous les états membres de réfléchir à « encourager   le   multilinguisme   dans   la   pratique   de   la   science,   dans   les   publications scientifiques et dans les communications universitaires. » Idéalement, la langue est un non-problème dans l’évaluation. Les chercheurs devraient être reconnus et récompensés pour leurs résultats et l’impact de leur recherche, quelle que soit la langue d’application ou de publication. Dans les faits, les critères et les méthodes d’évaluation sont souvent loin de la neutralité linguistique.

Si l’on souhaite que toutes ces initiatives et obligations visant à promouvoir un monde universitaire équitable, divers et inclusif, et à rendre accessible la connaissance multilingue à tous les secteurs de la société soient réalisées, la réforme européenne sur l’évaluation de la recherche doit s’intéresser aux biais linguistiques dans la reconnaissance et les récompenses.

 

Traduit de l'anglais par Cassandre Rhétière