13 octobre 2021
Un regard plus profond sur l’histoire multilingue australienne
Comprendre l’Australie, c’est plus qu’une simple maîtrise de la langue anglaise. Le professeur Adrian Vickers met en lumière la richesse des sources non anglaises et des échanges interculturels qui peuvent réorienter notre perception de l’histoire australienne.
En 1817, lorsqu’un des premiers explorateurs, l’amiral Phillip Parker King, partit du port Jackson pour une expédition visant à l’exploration du nord de l’Australie, il emporta avec lui deux lettres de recommandation, l’une en malais et l’autre en javanais. Environ 150 ans plus tard, le professeur Fritz van Naerssen, qui était à l’époque le chef du département des études indonésiennes et malaises à l’université de Sydney, a traduit la lettre en javanais avant qu’elle ne trouve sa place actuelle à la bibliothèque Mitchell de la State Library de la Nouvelle-Galles du Sud. Cette lettre fait partie de la vaste quantité de documents non anglais qui remontent au début de la colonisation britannique en Australie.
La nécessité d’une recherche multilingue
Mon parcours pour devenir historien de l'Indonésie a été multilingue: j’ai commencé à écrire l’histoire avec un niveau de langue indonésienne acquis au lycée, auquel j’ai ajouté des compétences variées en néerlandais, balinais, javanais ancien et javanais acquises pendant mes études universitaires. Pourtant, l’écriture de l’histoire australienne a supposé que l’anglais était suffisant. Les journaux australiens qui ont publié dans plus de 12 langues (dont le chinois, l’allemand, le néerlandais, le français, l’italien et le japonais) sont restés largement ignorés pour ce qu’ils peuvent nous indiquer sur la formation de l’Australie actuelle. Le journal franco-australien Le Courrier Australien, encore en circulation, a commencé à publier ses articles en 1892. Son fondateur Charles Wroblewski, d’origine lituanienne, a également institué le journal germano-australien Deutsch-Australische Post. Il parlait polonais et russe, et il est l’un de nombreux exemples qui soulignent la nécéssité d’une recherche également multilingue.
“Les bibliothèques, archives, musées et collections privées australiens sont gorgés de sources négligées dans une multitude de langues qui pourraient nous raconter beaucoup sur l’Australie. Elles doivent être déterrées et examinées à travers notre connaissance collective des langues”. (Professeur Adrian Vickers)
Déconstruire l’anglocentrisme sous-jacent à la recherche historique
Au lieu de considérer que le “caractère britannique” est lié à notre État-nation moderne, il est pertinent d’adopter de nouvelles perspectives et perceptions sur la manière dont l’Australie a été colonisée au cours des 230 dernières années et plus. Cela inclut des questions sur la manière dont les frontières nationales et culturelles australiennes ont été déterminées et dont les habitants ont vécu les grands conflits tels que les deux guerres mondiales et la guerre froide. Pour interpréter ce phénomène, il faut comparer les récits et les expériences des mineurs d’or chinois et des missionnaires allemands au 19ème siècle, observer ce qui est arrivé aux prisonniers de guerre italiens, allemands, japonais, chinois et indonésiens, et aux internés en Australie, et suivre les questions d’espionnage australiens qui observaient les organisations communautaires chinoises, grecques et italiennes dans les années 1950.
L’émersion d’une Australie différente
L’assemblage des différents récits en multiples langues permet de réorienter l’histoire australienne. Par exemple, retracer la relation de l’Australie avec l’Indonésie sous-entend d’examiner les sources néerlandaises et allemandes sur l’établissement colonial des frontières fixées entre trois parties de l'île de Papouasie à la fin du 19ème siècle. L’histoire de ces frontières se poursuit dans les revendications néerlandaises et indonésiennes sur la Papouasie occidentale/Nouvelle-Guinée occidentale entre 1950 et 1969, et de sa frontière terrestre avec le territoire australien de la Papouasie-Nouvelle-Guinée avant 1975. Les rapports d’archives et de journaux venant d’Australie écrits en néerlandais et indonésiens racontent des histoires très différentes de ceux écrits en anglais. Au début des années 1960, tandis que les anglophones déploraient l’Australie, considérée comme un “désert culturel”, les journaux russes locaux faisaient rapport de réunions à Sydney pour discuter des subtilités des œuvres de Pouchkine. Dans la même période, les politiciens étatiques et fédéraux rejetaient la croissance des organisations d'extrême droite, néanmoins, les journaux en allemand et en grec s’appuyaient sur les expériences de leurs lecteurs australiens pour alerter des conséquences que la permission de prendre pied par les organisations néo-nazies auraient eu. Au lieu de traiter les groupes linguistiques comme des communautés “ethniques” distinctes, on peut faire un lien et une comparaison des histoires dans lesquelles l’identification à l'être “britannique” n’est pas au centre de l’identité australienne.
Ouvrir l’archive multilingue de l’Australie
Institué par le Conseil australien de la recherche (ARC), le projet de découverte Opening Australia’s Multilingual Archive (Ouvrir l’archive multilingue de l’Australie) vise à mobiliser les ressources considérables et sous-utilisées de l’Australie écrites dans des langues autres que l’anglais pour réimaginer l’histoire des migrants et des colons en Australie. Avec la majeure subvention de l’université de Sydney dans ce domaine, ce projet ambitieux essaie d’élargir la compréhension de l’Australie en matière d’histoire sociale, culturelle et intellectuelle de la construction de la nation, et ont pour résultat attendu la création d’une nouvelle inclusivité dans l’identification à l’Australie.
Adrian Vickers est professeur d’études d’Asie du Sud-Est et président du département des études asiatiques. Il est co-auteur du livre The Pearl Frontier, écrit en 2015, qui s’appuie sur des sources néerlandaises et indonésiennes pour examiner l’industrie des coquillages perliers dans l’est de l’Indonésie et le nord de l’Australie. Il est l’un des investigateurs du projet Opening Australia’s Multilingual Archive (ARC Discovery Project DP210101981).
Texte rédigé par Adrian Vickers et traduit de l'anglais par Ylenia Vuotto, stagiaire pour l'OEP.
Repenser l'Australie en plusieurs langues
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