Logo de l'OEP
Logo de l'OEP

Déconstruire l'anglicisation et les anglicismes (II) – Les puits linguistiques

Déconstruire l'anglicisation et les anglicismes (II) – Les puits linguistiques1

Parmi les 3,8 millions de spectateurs qui ont assisté au débat entre Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour sur la chaîne française BFMTV le 24 septembre dernier, certains ont peut-être remarqué, pour s’en étonner, que l’expression fact-checking est revenue une quinzaine de fois dans la bouche des journalistes et dans celle des débatteurs qui ont marqué une certaine surprise, une gêne même, à ne pas trouver, dans la joute qui les opposait, un substitut.

Cet épisode est très caractéristique de la situation présente.

Les deux protagonistes étant des souverainistes avérés et proclamés, on ne saurait les suspecter de complaisances pro-américaines. Mais le conformisme journalistique aidant et la pression naturelle du débat expliquent cette concession inattendue.

Nous disons « conformisme journalistique » et « concession ».

Nous ne ferons pas l’injure aux deux journalistes Aurélie Casse et Maxime Switek de ne pas être au courant des nombreuses rubriques de fact-checking apparues dans la presse sous d’autres dénominations révélant une belle inventivité verbale.

Le journal le Monde a mis en place le Décodex, outil pour vous aider à vérifier les informations qui circulent sur Internet et dénicher les rumeurs, exagérations ou déformations. Ceux qui œuvrent au Décodex sont les Décodeurs, et la rubrique démarre toujours sous le titre « Décryptage ».

À France 24 les décodeurs s’appellent les Observateurs tandis que l’AFP donne dans la sobriété avec AFP Factuel.

Au Figaro la rubrique s’appelle La vérification et le journal explique « Dans le flux de l’actualité viennent se glisser demi-vérités, vrais et faux semblants, mensonges, gros ou petits. Pour démêler le vrai du faux, retrouvez dans ce dossier l’ensemble de nos vérifications ».

Sur France Info, Le vrai du faux est un rendez-vous d'actualité et de "fact-checking" (dixit la chaîne) qui passe au crible les petites et grandes approximations qui circulent sur les sites web et les réseaux sociaux.

Cela n’empêche la chaîne de poursuivre par « VRAI OU FAKE...»

À Libération on nous explique « Pourquoi CheckNews (c’est le nom de la rubrique) ne fait plus de fact-checking avec Facebook », tandis qu’à 20 Minutes on se contente de Fake Off .

Quel enseignement tirer de cette première constatation ?

Alors même que la langue n’est pas en peine de désigner par des mots simples une action simple qui consiste à vérifier les propos tenus par tel ou tel dans telle ou telle circonstance, la référence au mot américain dans une émission dont on sait qu’elle va être écoutée et vue par un large public peut-elle sérieusement être interprétée comme une marque d’allégeance politique à la puissance dominante que sont les États-Unis. Ou bien plutôt, selon l’expression employée par Bernard Cerquiglini, une sorte d’hommage (inconscient sans doute) à la culture que l’on considère comme dominante et qui a en l’occurrence inventé cette pratique nouvelle dans les médias, assez basique au demeurant, consistant à contrôler les informations que l’on manipule et que l’on diffuse.

On pourra s’interroger sur la signification de cet hommage qui fait un peu penser à l’hommage que le vassal rend à son suzerain et sur le concept d’emprise culturelle forgé dans les années soixante par l’économiste, historien et philosophe François Perroux2.

Puits linguistiques

Très clairement, il y a dans le monde des médias comme dans d’autres domaines, des normes de comportementales totalement dépendantes d’une emprise culturelle dont on n’a perdu la conscience, ce qui le propre d’une emprise culturelle. Nous proposons de désigner ces manifestations spécifiques à divers domaines sociétaux des « puits linguistiques » par analogie avec des puits thermiques dans le domaine du bâtiment, plus familièrement appelés « passoires thermiques ».

L’idée ne vient pas de rien. Dans son bel ouvrage, Nos ancêtres les Arabes, ce que notre langue leur doit3, Jean Pruvost consacre un chapitre aux chemins des mots arabes. Il en voit six : deux voies religieuses, les croisades et l’expansion du monde arabe à partir de l’hégire, la conquête de l’Espagne et le rayonnement intellectuel de la bibliothèque de Cordoue et le développement du commerce entre l’Orient et l’Occident via la Méditerranée, le Golfe persique et la Mer rouge, la colonisation et la décolonisation du Maghreb et enfin les cités en France et le rap, art musical et poétique, d’une grande importance dans le paysage artistique français.

C’est par milliers que ces anglicismes s’imposent dans des secteurs relativement restreints de la société, et par quelques centaines qu’ils finissent par pénétrer dans la langue de tous les jours et feront leur apparition après de longues années d’implantation dans les dictionnaires.

On est bien conscient qu’un français moyen qui userait du terme fact-checking dans une réunion amicale ou une réunion de travail ordinaire se couvrirait de ridicule et passerait pour un prétentieux snob (joli anglicisme qui a son charme et est depuis bien longtemps accepté tout en étant un peu désuet, avec des concurrents modernes hauts en couleur comme « hype » ou « geek ») voire snobinard (dérivé bien francisé).

C’est sans doute ce qui explique que fact checking n’est encore dans aucun dictionnaire d’usage, mais a été pris en compte par FranceTerme (JO du 8 avril 2017), domaine « communication », sous l’équivalent « Vérification des faits » et avec pour définition « Vérification, le plus souvent par des journalistes, de l’exactitude de faits énoncés publiquement, notamment dans les médias. », concept somme toute d’une grande banalité, qui fait s’étonner qu’il y ait besoin de recourir à l’anglais pour en parler.

D’autant que cette pratique professionnelle de vérification des faits est d’une utilité incontestable, qu’elle est une sorte de B.A.-BA de l’activité de journalisme et rejoint à un plus petit niveau ce que l’on appelle « le journalisme d’investigation ». Si ce terme existe en français, c’est qu’il recouvre une forme de spécialisation des tâches, mais ils ne désignent en rien, s’agissant de la vérification des faits, une innovation.

Ainsi, le journaliste français Fabrice Arfi explique-t-il :

« Quand vous allez chercher une information, vous la vérifiez, vous la recoupez, vous la recontextualisez, vous la hiérarchisez, vous l'historicisez si besoin, vous la confrontez avec les personnes concernées, vous la publiez, (...) vous faites un travail de journaliste4. »

Qu’est-ce qui pousse donc, au pays de Voltaire, à recourir à un vocable américain pour désigner une pratique aux origines lointaines, sinon à se penser comme appartenant à une certaine élite professionnelle, dans laquelle règne, en ce qui concerne l’anglais des Amériques, une sorte de présomption de légitimité à laquelle le journaliste se soumet.

Vous avez dit emprunt !

Il est important, même si c’est une banalité, de dire que tous les anglicismes comme tous les emprunts linguistiques ne sont pas à rejeter. Quand ils sont source d’enrichissement, il faut au contraire s’empresser de les adopter quitte à les adapter pour mieux les assimiler.

Ferdinand Brunot (auteur d’une monumentale histoire de la langue française parue au début du siècle dernier et poursuivi par et Charles Bruneau) distinguait entre l'emprunt nécessaire et l'emprunt de luxe. L’emprunt nécessaire est l’emprunt qui enrichit la langue. L'emprunt de luxe n’a pas cette qualité mais il a en toute hypothèse une connotation positive parce que l'emprunt de luxe part toujours de la langue qui le reçoit, c'est-à-dire que les locuteurs vont le chercher, et que c'est finalement toujours encore un enrichissement. Par ailleurs, l'usage finit par faire le tri et par écarter les emprunts inutiles.

Il y a une troisième catégorie d’emprunt, malheureusement oubliée, que les conditions de la mondialisation placent aujourd’hui en toute première ligne, qui correspond à ce que nous proposons d’appeler les emprunts de domination, c’est-à-dire des emprunts qui s’imposent ou sont imposés de l’extérieur.

Ce sont les conditions de cette pénétration qui nous amène à parler de « puits linguistiques » dont il faut s’efforcer de comprendre les mécanismes, après en avoir apprécié les conséquences, qui peuvent être positives ou négatives, pour l’individu ou pour la collectivité.

Nous pensons que ces mécanismes ne sont pas suffisamment étudiés alors qu’ils devraient au contraire faire l’objet de recherches précises. L’intérêt de cette approche est de circonscrire les phénomènes à leurs domaines de production et de diffusion et de faire apparaître que les ressorts peuvent être différents selon le milieu correspondant au puits linguistique. C’est cette démarche que nous avons entreprise avec le projet de Nouveau dictionnaire des anglicismes et néologismes porté par l’OEP5.

Il est clair que nous nous éloignons de toute caractérisation linguistique de l’emprunt pour nous intéresser plus particulièrement aux dynamiques sociales, à la naissance des anglicismes, à leurs effets, qui peuvent être l’élimination ou la coexistence, afin d’envisager d’en influencer le cours.

Le domaine scientifique, que nous avons évoqué dans des éditoriaux antérieurs, est le premier puits linguistique à regarder.

Cluster et discours scientifique

Le mot cluster est apparu à propos de la pandémie du fait que les articles scientifiques sont aujourd’hui pour la plupart rédigés en anglais y compris par les chercheurs francophones. Bien que le mot cluster n’ait rien de scientifique et soit issu de l’anglais courant (« essaim d’abeilles », « pâté de maison », « régime de banane », « amas d’étoile », etc.), il est utilisé dans les langages technique et scientifique dans une multitude de contextes. Alors que l’expression « foyer d’infection » ou « foyer de contamination » était déjà en usage chez les chercheurs et professionnels de santé en France, le terme de cluster s’imposera rapidement dans les médias, après une courte phase transitoire pendant laquelle les termes français et américain cohabiteront, le temps que les Français finissent par apprendre ce dernier.

Il est étonnant de constater que le même processus avait opéré dans les années 2000. On sortait de trente années d’ultralibéralisme où toute intervention territoriale de l’État pour favoriser le développement local était suspecte. C’est alors que le concept de cluster de développement sous la plume de Michaël Porter6, professeur et chercheur américain à la prestigieuse université d’Harvard a pu passer pour une innovation et a polarisé l’attention des institutions européennes et de nombreux gouvernements, notamment le gouvernement français. Sauf que Michaël Porter n’avait fait que réinventer ou remettre au goût du jour les pôles de croissance et pôle de développement théorisés trente ans plus tôt par François Perroux, élève et héritier du célèbre économiste autrichien Joseph Schumpeter. Mais, pour un professeur américain, mieux valait sans doute être rattaché pour l’origine du concept à l’économie classique et notamment à la théorie des avantages comparatifs avancée par David Ricardo en 1817 dans ses Principes de l’économie politique et de l’impôt, plutôt que de s’inscrire dans une autre lignée où l’on trouve un des grands inspirateurs de la reconstruction économique de la France et de la planification à la française qui ont accompagné les Trente glorieuses. Quoi qu’il en soit, le terme de cluster s’est imposé partout en Europe, y compris en France, le saut générationnel ayant entraîné une sorte d’amnésie, une rupture mémorielle dans les sciences économiques et dans la terminologie de la Commission européenne. Pour autant, quand il s’est agi de faire rentrer le concept dans la législation française, on a vu réapparaître dans la loi de finances de 2005, le concept de pôle de compétitivité, qui n’était que la simple mise à jour des théories de François Perroux. L’amnésie avait cessé, au moins en partie.

Tracking

Pour rester dans le domaine scientifique, un destin similaire semble avoir accompagné le terme de tracking.

Les écrits qui sont à l’origine de l’application française stopcovid, aujourd’hui connue de tous, sont à peu près tous écrits par des Français en anglais. Toutefois quand la presse a commencé à en parler, l’application était plutôt désignée comme une application de traçage numérique. Nous avons aussi noté dans un des rares articles scientifiques en français en rapport avec le sujet le terme de suivi (des cas contact), dont le moins que l’on puisse est qu’il ne pose aucun problème de compréhension et que la sobriété le caractérise. Mais très vite, c’est le terme américain tracking qui a été imposé tant par le ministre, que par les hauts fonctionnaires et enfin les médias, sans que ceux-ci aient besoin de faire coexister le terme français à côté de son pendant américain, tant celui-ci est proche de sa source (tracier en vieux français « suivre à la trace », du latin trahere). Rien ne dit qu’avec le temps tracking ne s’éliminera pas de lui-même, traçage ou suivi reprenant leurs droits bien légitimes.

En tout cas, à travers ces deux exemples on voit très bien opérer, pour des mots tombés dans l’usage commun, le couple sciences-médias, les médias étant au cœur de la plupart des problématiques quand ils n’agissent pas de manière exclusive.

Lockdown ou confinement

C’est par exemple le cas de l’adoption par nos amis allemands et italiens du terme lockdown, alors que Français et Espagnols adoptaient plus naturellement les mots beaucoup plus anciens et enracinés dans la langue de confinement et confinamiento.

L’Accademia della Crusca7 s’est beaucoup investie sur cette question et a retracé le cheminement du lockdown, américain et non anglais, l’anglais disposant déjà du mot confinement dans exactement le même sens qu’en français.

Lock associé à down apparaît aux États-Unis au cours du XIXe siècle pour désigner une pièce de bois particulière utilisée dans la construction de radeaux. Dans les années 1970 (première attestation en 1971), toujours aux États-Unis to lockdown a pris une autre valeur sémantique spécifique à l’univers carcéral : “To confine all of the prisoners of (a prison, cell block, etc.) to cells for an extended period of time, usually as a security measure following a disturbance ; to confine (a prisoner) to a cell in this way”.

Si le terme apparaît parfois dans la presse italienne au cours des décennies suivantes, c’est toujours en rapport avec un événement qui a lieu aux États-Unis.

Vers 1980, le sens du verbe se généralise pour désigner une procédure utilisée pour assurer la sécurité dans toute situation ou tout environnement : “To contain, confine, shut off, or otherwise restrict access to, usually for security purposes” ("Contenir, confiner, fermer ou restreindre de toute autre manière l'accès, généralement à des fins de sécurité"). Puis (1984), en tant que nom il prend la signification de “A state of isolation, containment, or restricted access, usually instituted as a security measure; the imposition of this state. Il s’appliquera à l’informatique (« the restriction of access to data or systems ») et à la finance.

Dans cette signification liée aux problèmes de sécurité, le verbe et le nom sont arrivés en Italie "par le biais de la presse". La première attestation, datant de 2001, apparaît dans un article de la "Repubblica" dans lequel figure une description de New York en cas d'hypothétique attentat après les attaques du 11 septembre :

"Giuliani a un plan secret, il est révélé en première page du New York Post dimanche : en cas d'attaque à New York ou dans toute autre ville américaine, la "Grosse Pomme" sera isolée du reste du monde pour des raisons de sécurité. "Lockdown", tout est fermé, fait la une des journaux : ponts et tunnels bloqués, aéroports arrêtés, écoles fermées, bureaux désertés, cordons de police autour des bâtiments fédéraux et de la Banque fédérale de New York où se trouve la plus grande quantité d'or au monde, mobilisation des pompiers, de la police et des hôpitaux qui, depuis le 11 septembre, ne semblent plus avoir un moment de paix. (Arturo Zampaglione, Un plan secret de Giuliani contre la terreur à New York, "la Repubblica", 8/10/2001)"

Dans les années qui suivent les citations sont rares, se rapportent toujours à un événement qui a lieu en Amérique du Nord (tentative d’attentat contre la Maison Blanche en 2013, en 2014, nouvelle tentative contre la Maison Blanche puis attentat contre le Parlement d’Ottawa, en 2015 fréquentes fusillades qui ont eu lieu dans les collèges américains), le terme lock down devient systématique, il n’est plus toujours entre guillemets mais reste accompagné d’une explication.

Mais c’est avec l'attentat du 13 novembre à Paris, que le mot fait son entrée en Europe. Les agresseurs sont recherchés en Belgique, à Bruxelles. À cette occasion, la police belge, pour remercier les journalistes qui ont suspendu la diffusion d'informations pour ne pas aider les terroristes, utilise le hashtag #BrusselsLockdown : maintenant le mot n'est plus seulement américain.

Le mot voit son usage s’intensifier dans les années suivantes, très souvent aux États-Unis, mais aussi dans la capitale du Pakistan, Islamabad, et en Allemagne, pour des menaces terroristes, à Londres en juin 2017, où un terroriste écrase la foule devant le Parlement avec sa voiture, etc. La procédure du lockdown est donc appliquée dans le cas d'événements qui sont d'une certaine manière liés à un contexte guerrier, à des attaques terroristes.

Pendant toute l’année 2019, la procédure du lock down est activée à l’occasion événements liés au terrorisme ou des événements simplement violents. Ainsi dans la presse italienne sont relatés : en avril, l'alarme toujours présente dans une école américaine, en août, un massacre dans un supermarché du Texas et une fusillade à Philadelphie ; le même mois, à Londres, la Tate Modern Gallery a été isolée, où un enfant de six ans a été jeté d'une terrasse et, en Inde, tout le Cachemire a été bouclé ; en décembre, des coups de feu ont été tirés à Pearl Harbor, à la base aéronavale de Pensacola et à Jersey City.

En janvier de 2020, brutal changement de décor. Il n’y a qu'un sujet : l'isolement et la fermeture des activités de Wuhan dans la province chinoise de Hubei. Avec l'expansion de l'épidémie de SARS-CoV-2, la presse anglophone a utilisé la formule dont elle disposait désormais pour indiquer la série de mesures prises pour l'endiguer.

Puis en mars le Premier ministre Giuseppe Conte annoncera des mesures dans toute l'Italie pour enrayer l'épidémie de coronavirus que la presse traduira par lock down.

Dans la presse italienne, il s’ensuivit une explosion de l’emploi de l’expression lock down. Rien que durant le mois de mars, ce ne sont pas moins de 167 apparitions constatées dans la "Repubblica", 99 dans la "Stampa" et 20 dans le "Corriere". En avril, le nombre d'occurrences sur la "Repubblica" atteint 871 (dont 21 en écriture disjointe), sur le "Stampa" 520, tandis que le "Corriere" s'arrête à 68 ; le 20 mai, sur la "Repubblica" il y a déjà eu 1 415 occurrences, sur le "Stampa" 895, sur le "Corriere" 145.

Toutefois l’emploi de lockdown n’est pas exclusif et le terme se trouve en concurrence avec d’autres expressions tout aussi pertinentes et qui en explicite le sens telles que chiusura totale, chiusura de attività, serrata, blindura, blocco, contenimento, isolamento, confinamento, recouvrant des nuances diverses, confinamento étant selon l’Accademia della Crusca le vocable qui recouvre le mieux la signification de lockdown qui est devenu en quelques semaines la clé de voûte de tout un édifice sémantique.

On peut s’interroger sur les circonstances qui ont fait que pour ce terme, la France et l’Espagne ont pris une direction toute différente et ont adopté sans hésitation le terme bien latin de confinement. Mais il nous semble que si la presse italienne n’avait pas résumé par lockdown le 12 mars 2020 l’annonce du Premier ministre Giuseppe Conte qui parlait seulement de "zone protégée" et de "régime de discipline", s’alignant sur la chaîne américaine CNN qui l’avait devancé de quelques heures par le titre « Italy in lockdown », on peut penser que la suite aurait pu être différente.

Ces quelques exemples sont loin de couvrir tout le sujet et il faudrait beaucoup de recherche pour une analyse fine des puits linguistiques. Mais chacun est justiciable d’une analyse sociologique particulière, d’autant que beaucoup d’anglicismes, avant éventuellement de devenir des phénomènes de masse, comme on vient de le voir, sont souvent d’abord des faits de niches. Ils concernent d’abord une activité marginale où se forge dans des communautés de projet plurilingue ou non un vocabulaire spécifique jusqu’au moment où l’activité cesse d’être marginale. C’est la raison pour laquelle une veille terminologique est nécessaire à un niveau de granularité fin, de manière que des experts dans leur domaine aient le réflexe du terminologue, comme ce directeur d’IBM France qui a suscité la création du terme ordinateur à une époque où le micro-ordinateur n’existait pas encore.

Le monde du travail ? Résiste-t-il ou non ?

Si l’on examine le monde du travail, la pandémie a provoqué le développement rapide d’une pratique professionnelle, autrefois marginale, le télétravail. Aujourd’hui, personne n’aurait l’idée d’essayer de propager le mot anglais telecommuting. Pourtant le monde du travail se trouve aujourd’hui envahi d’anglicismes face auxquelles leurs correspondants francophones ont peine à s’imposer : coworking (cotravail), open space (paysager), desk sharing (bureau partagé), free seating (siège libre), free flotting (flotte libre), corner (stand, boutique, coin), concept store (boutique-concept), burn-out (épuisement au travail), bore-out (ennui au travail), food truck (bistrot ou resto ambulant), fast food (restauration rapide), business developer (responsable du développement), drive (achat au volant), customiser (personnaliser), etc.

Le numérique en première ligne

Le domaine de l’animation et des jeux vidéo ne laisse pas d’étonner, car la France dans ce domaine est au meilleur niveau mondial, et il s’agit d’un domaine concernant de gros effectifs de population et de tous les âges, pas seulement les jeunes. Néanmoins, les anglicismes y sont légion, mais aussi les équivalents tout à fait acceptables : casual game (jeu grand public) ; casual gamer (joueur occasionnel) ; casual gaming (pratique occasionnelle ; first person shooter-FPS (jeu de tir en vue subjective-JTS) ; game level (niveau de jeu) ; game level designer ou level designer (concepteur de niveaux de jeu) ; hardcore gamer (hyperjoueur) ; hardcore gaming (pratique intensive) ; etc.8

Nous avons besoin de comprendre. Nous ne sommes plus au temps d’Etiemble. On peut toujours fustiger l’impérialisme américain, toujours bien actif, mais après le Vietnam, l’Irak et l’Afghanistan, il a perdu de sa superbe. Quant à la société de consommation, elle a perdu quelques couleurs aussi. Si l’on compare la production de dioxide de carbone par habitant, les États-Unis ne sont dépassés que par le Qatar, les Émirats arabes unis et Bahreïn et font près de deux fois plus que l’Allemagne, 4 fois plus que la France et dix fois plus que la Chine, que l’on montre du doigt, et trente fois plus que l’Inde.

Le moins que l’on puisse est que le mode de vie américain n’est pas l’avenir du monde.

Un critère moins connu est celui de nombre d’incarcérations dans les prisons. Il est aux États-Unis de 639 pour 100 000 habitants (un noir sur 3 fréquentera un établissement pénitentiaire au cours de sa vie), légèrement surclassés par Cuba semble-t-il avec 794, mais loin devant la Russie (359). Le Canada, avec 104, est au niveau des pays européens (France : 93, Allemagne : 69, Espagne : 122).

Pourtant l’attractivité des États-Unis reste considérable, sinon intacte, en grande partie grâce aux Gafam et au rêve du tourisme spatial. Rien de très enthousiasmant donc. Aussi peut-on voir cette attractivité comme une survivance d’un temps qui s’en va, la marque d’une inertie de comportement et de compétence qui se maintient portée par d’autres dynamiques qui peuvent jouer pendant des décennies.

Peu importe que les scientifiques aient une langue pour communiquer entre eux, à condition qu’ils n’anéantissent pas le travail et la créativité dans d’autres langues et ne projettent pas cette norme comportementale sur la société, ce qu’ils font en majorité. Il s’agit d’une forme d’entre-soi que l’on va retrouver dans d’autres confréries importantes comme les médias, qui poussent dans le même sens et qui joue un rôle pivot dans l’anglicisation. Le recours sans nécessité à l’expression fact checking en est une belle illustration. De la même manière, traiter médiatiquement de la covid 19 avec le vocabulaire des attentats du 11 septembre 2001, c’est typiquement voir le monde à travers le prisme des États-Unis. Mais une telle attitude peut être changée du jour au lendemain. Il suffit de le vouloir.

Christian Tremblay

1Autour du projet de nouveau dictionnaire des anglicismes (https://nda.observatoireplurilinguisme.eu) développé en coopération avec notre partenaire italien https://aaa.italofonia.info/ en attendant une extension du projet avec un partenaire allemand et un partenaire espagnol.

2« Indépendance » de la nation, F. Perroux, Aubier-Montaigne, 1969

3Nos ancêtres les Arabes, ce que notre langue leur doit, Jean Pruvost, 2017, Jean-Claude Lattès, 318 p.

4Fabrice Arfi, « Le journalisme d'investigation existe-t-il encore en France ? » [archive], conférence prononcée le 20 mai 2014 à l'École Militaire à l'invitation de l'ANAJ-IHEDN, à partir de 2 min 40 s.

5https://nda.observatoireplurilinguisme.eu

6Clusters and the New Economics of Competition, Harvard Business Review, nov-dec. 1998, https://hbr.org/1998/11/clusters-and-the-new-economics-of-competition

7https://id.accademiadellacrusca.org/articoli/litaliano--uscito-dal-lockdown/473

8Liste extraite de https://www.developpez.com/actu/129316/Jeux-video-une-nouvelle-liste-d-anglicismes-que-vous-ne-devez-plus-utiliser-en-francais-a-ete-publiee-au-Journal-Officiel-de-la-France/ mais qui est reprise du travail des commissions d’enrichissement de la langue française dont les résultats sont publiés au journal officiel, en l’occurrence : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000034391219