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Les accents disparaissent-ils ?

Les accents disparaissent-ils ?

Illustration de Bobboz via Getty Images

 

À Boston, on remarque que certaines personnes prononcent la lettre « r ». Au Sud, dans le Tennessee, on note que l’accent traînant du Sud des États-Unis (le « Southern drawl ») se perd. Les Texans s’inquiètent quant à eux depuis longtemps de perdre l’accent nasillard qui leur est propre¹ (le « twang »).


En effet, à travers les États-Unis, des communautés font part d’une même inquiétude : les Américains sont-ils en train de perdre leur accent ?
La peur de la perte d’un accent apparaît souvent au sein de communautés qui sont confrontées à des changements démographiques et technologiques. Mais à l’échelle individuelle, « perdre son accent » est aussi une conséquence d’une industrie fondée sur le profit avec des services de réduction d’accent² qui font la promesse de bénéfices professionnels et personnels aux clients qui changent leur façon de parler en effaçant tout régionalisme ou prononciation étrangère.


Mais est-il vraiment possible de perdre son accent ? Des chercheurs en linguistique tels que nous suggèrent que la réponse est compliquée : personne ne peut véritablement être « sans accent », mais les accents peuvent changer et changent effectivement avec le temps.


Pour nous, il est plus intéressant de savoir pourquoi tant de gens croient qu’ils peuvent perdre leur accent et sur la forte divergence d’opinions sur le sujet.


Y a-t-il un accent « standard » ?


Il est plus pertinent de concevoir l’accent comme une façon de parler distincte, systématique et régie par des règles, qui comprend des caractéristiques sonores telles que l’intonation, l’accentuation et la prononciation.


Accent n’est pas synonyme de dialecte mais les deux sont liés. Le dialecte est un terme générique qui englobe la manière dont une communauté prononce des mots (phonologie), crée des mots (morphologie) et organise des mots (syntaxe).


L’accent est la partie phonologique d’un dialecte. Par exemple, en ce qui concerne le dialecte de Boston, le « r-deletion » ou « r-dropping » (soit la suppression du « r ») est l’une de ses caractéristiques majeures. Cela s’entend le plus souvent après certaines voyelles et une expression comme « far apart » sera donc prononcée « fah apaht », avec une vocalisation du « r », c’est-à-dire que la consonne se transforme en voyelle. Cela donne lieu à une prononciation plus longue de la voyelle dans chaque mot.


Beaucoup pensent qu’il y a une seule façon de parler, standard, dans chaque pays, et que cette façon, qui est perçue comme standard, est fondamentalement la meilleure. Pourtant, des linguistes soulignent souvent que le concept d’un accent standard est mieux compris en tant qu’idéalisation plutôt qu’en tant que réalité. En d’autres termes, personne de parle « l’anglais standard ». Il s’agit plutôt d’une façon de parler illusoire qui n’existe que dans les manuels de grammaire et de style.


L’une des raisons pour lesquelles les linguistes s’accordent à dire qu’il n’y a pas d’accent standard unique est que, au fil des ans, il y a eu de nombreux accents standards supposés tels que la « received prononciation » ³ au Royaume-Uni et le « Network Standard » ⁴ aux États-Unis : pensez par exemple à la cadence de parole d’un présentateur de la BBC newsreel dans les années 1950 ou de Kent Brockman dans Les Simpson.


L’idée d’un accent standard change selon l’époque et le lieu. Il n’y a jamais eu un seul accent standard fasse l’unanimité. Dans tous les cas, les médias, quelle que soit leur orientation politique, ne se sont jamais tenus à ces accents standards.


Et pourtant, l’idée d’un accent standard est puissante. Un épisode du podcast « Code Switch » de la chaîne de radio américaine NPR raconte l’histoire de Deion Broxton, qui a candidaté, ces dernières années, pour des postes de reporter pour lesquels il était sans cesse refusé à cause de son accent de Baltimore.


De nombreux environnements professionnels ou éducatifs entretiennent cette même idée que les accents non standards sont moins corrects voire déplacés dans certains milieux professionnels. Des universitaires ont trouvé que les caractéristiques de l’accent du Sud des États-Unis étaient plus acceptées dans les métiers du gouvernement, du droit et de l’administration que dans le secteur de la technologie. L’acceptabilité des accents non standards est peut-être corrélée avec les différences de classes et de culture et on s’attend à une façon de parler plus standard au travail dans les industries les plus nouvelles ou les plus prestigieuses.

Qu’est-ce que le nivellement des accents ?


La pression pour avoir un accent standard est une force qui peut mener à ce que les linguistes appellent le « nivellement des dialectes » ou le « nivellement des accents ». Cela se produit quand il y a une perte de différentes caractéristiques parmi les variétés des langues régionales. Par exemple, si un habitant du Sud des États-Unis ressent une pression sociale ou économique pour prononcer le mot « right », « raeeyt », avec une diphtongue (deux sons de voyelles), plutôt que « raht », avec le son d’une seule voyelle, il utilisera peut-être moins ce marqueur commun de l’accent du Sud. Techniquement, ce n’est pas une perte, mais plutôt un changement d’accent.


Mais le nivellement des accents peut aussi être causé par le contact des langues, lorsque des personnes de dialectes différents interagissent régulièrement pour des raisons de migrations et autres mobilités démographiques. Les régions qui ont, ces dernières décennies, été le lieu de nombreuses immigrations ont souvent montré que le mélange de plusieurs langues et accents entraînait la perte de caractéristiques traditionnelles et distinctives dans la manière de parler.


Même si les commodités modernes comme les voitures, les réseaux routiers et internet rendent les déplacements et interactions à distance plus faciles que jamais, le nivellement des accents dû à la géographie humaine n’est pas nouveau. Lorsque le Sud des États-Unis est devenu plus industriel, à la fin du XIXe siècle, et que les populations se sont regroupées dans les villes, un nivellement d’accent s’est opéré, donnant lieu à des caractéristiques qu’on attribue aujourd’hui clairement au Sud des États-Unis. En témoigne notamment la fusion des mots « pin » et « pen ». Avant 1875, les voyelles avant les sons nasaux comme « m » ou « n » dans des mots comme « pin » ou « pen » étaient prononcés différemment. Mais, à la fin du XIXe siècle, quelques habitants du Sud des États-Unis ont commencé à prononcer « pen » et « pin » de la même façon et, durant la première moitié du XXe siècle, cette fusion s’est largement diffusée à travers l’anglais du Sud des États-Unis.


D’autres caractéristiques de l’accent du Sud ont connu la même évolution : par exemple, le changement de la diphtongue dans « right » vers le son d’une seule voyelle plus proche de « raht » et la diffusion de l’accent traînant du Sud, avec des voyelles plus longues pour lesquelles des mots comme « that » sont davantage prononcés « thaa-uht ».


Tant que les êtres humains continueront de bouger et le temps continuera de passer, les changements d’accents continueront eux aussi d’arriver.

Pourquoi craint-on la perte d’accent ?


Beaucoup craignent la perte d’accent parce que la langue est intimement liée à l’identité. Mais lorsqu’on parle du lien entre langue et identité, cela vaut la peine de distinguer de réelles inquiétudes concernant la perte d’un dialecte des peurs plus irrationnelles à propos du changement des langues.


Dans un sens plus général, la diffusion de l’anglais américain à l’échelle mondiale et ses effets économiques et sociaux peuvent conduire à la perte d’identités locales, de traditions et de langues. Des inquiétudes similaires existent concernant la perte d’accents régionaux aux États-Unis.


Les linguistes soutiennent que la mort des dialectes doit être prise au sérieux. Il en résulte une perte de différentes cultures et traditions intellectuelles. Étant donné que la langue est une part importante de l’identité, certaines communautés dans le monde ont fait de grands efforts pour redonner vie aux dialectes en voie de disparition, comme le dialecte rural du Valdres, en Norvège. Ce dernier a connu une résurgence grâce à un concours de popularité des dialectes organisé par une station de radio norvégienne.


De la même façon, aux États-Unis, des efforts ont été faits pour revitaliser certains dialectes des langues amérindiennes, telles que les dialectes skiri et bande du sud (« South Band » en anglais) de la langue pawnee en Oklahoma et d’accueillir des dialectes comme l’anglais afro-américain.


Les succès de la revitalisation des langues et de leur conservation peuvent être applaudis sans sous-entendre que tous les types de changements de langues doivent être combattus. Il existe une différence entre les puissantes forces sociales et économiques forçant un changement d’accent et le changement naturel des langues dû aux interactions régulières entre les individus d’origines et de régions différentes.


Accueillir les accents, accueillir le changement


Quand on parle de la « perte d’accent », il est toujours intéressant d’étudier l’évolution démographique de la région pour comprendre si l’accent est véritablement en train de se perdre, s’il est en train de changer ou s’il est conservé au même titre que de nombreux autres accents nouveaux dans la région.


Par exemple, lorsque l’on a demandé à des étudiants de notre Université d’État de Kennesaw, en Géorgie, pourquoi l’accent du Sud des États-Unis changeait, plusieurs ont noté que beaucoup de personnes du Nord du pays déménageaient dans la région métropolitaine d’Atlanta.


Quand on se déplace d’une région à l’autre, notre désir de communiquer efficacement peut nous conduire à nous adapter à l’accent des autres, ce qui produit de légers changements dans notre manière de parler et nous fait parfois adopter des caractéristiques des accents des autres.
Avec le temps, ces changements sont normalisés et de nouvelles caractéristiques d’accent peuvent apparaître.


Mais une telle évolution des accents ne devrait pas être source d’inquiétude.


L’accommodation linguistique permet une meilleure communication entre les individus et les groupes provenant de zones géographiques, d’espaces et de cultures différents : ce qu’il faut célébrer et non craindre systématiquement.

Article du 12 décembre 2022 écrit par Chris C. Palmer et Michelle Devereaux, traduit de l'anglais par Juliette Moreau, stagiaire à l'OEP

Source : https://theconversation.com/do-accents-disappear-192548

¹ Le « twang » peut être compris comme « accent » ou « accent nasal ».

² L’article auquel il est fait référence évoque les services proposés aux personnes qui souhaitent effacer l’accent de leur langue maternelle dans la langue qu’ils sont en train d’apprendre.

³ Il s’agit littéralement de « la prononciation reçue », au sens où elle est acceptée et fait partie de conventions de langage. Cet accent est aussi connu sous le nom de « BBC English » ou de « Queen’s English ».

⁴ Il s’agit de l’équivalent américain de la « received prononciation » britannique.