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Mettre en VO les séries américaines à la télévision ! par F. Meunier

Un article paru en libre accès sur lemonde.fr le 4 décembre 2009

En pratique, l'Europe du Nord (Scandinavie et Pays-Bas) est bilingue. Les gens y parlent la langue du pays bien sûr, le néerlandais, le suédois, etc., et… l'anglais. Le touriste témoigne de la qualité de l'anglais de l'homme de la rue.

L'explication vient très vite, notamment des responsables de l'éducation nationale dans ces pays : la télévision ne double pas les émissions importées, feuilletons, séries, films..., qui, pour l'écrasante majorité, viennent des Etats-Unis ou bien sont directement tournés en anglais. Quand l'enfant commence l'apprentissage de l'anglais (vers 9 ans aux Pays-Bas), cela consiste à fixer la langue écrite, sachant qu'il maîtrise déjà assez bien la structure de la phrase et sa sonorité.

Il ne faut pas s'étonner que la télévision soit le vecteur le plus puissant dans l'apprentissage et l'harmonisation de la langue. C'est la télévision publique italienne qui, après la guerre, a facilement et mieux que l'école imposé l'italien moderne, c'est-à-dire la langue de Florence, dans tout le pays. Le phénomène joue désormais dans quantité de pays émergents, comme l'Inde, au profit des langues véhiculaires, l'hindi et l'anglais. La qualité de l'anglais parlé est tout à fait bonne dans certains pays de l'Est, comme les pays baltes ou la Tchéquie, aidés par leur refus culturel du russe et de l'allemand.

On est loin d'en être là dans les grands pays développés non anglophones. Ici, la langue a une assise démographique plus importante, le pays est moins ouvert sur l'extérieur et donc moins à la recherche d'une langue véhiculaire internationale, les frais de traduction et de doublage sont amortis sur une population plus grande, etc. Les grands pays européens, dont la France et même l'Allemagne, sont sur ce modèle, l'assez bonne maîtrise de l'anglais dans ce pays étant attribué à une éducation nationale plus performante dans l'enseignement des langues. Les grands pays émergents le sont aussi pour des raisons différentes, Chine et Russie par exemple sortant de générations d'isolement. Et, sans déprécier la puissance culturelle de certains petits pays (voir l'immense siècle d'or des Pays-Bas au XVIIe siècle), les grands pays ont pu développer une culture nationale, à partir de leur langue, de dimension et d'influence internationales.

Il en va ainsi au premier chef de la France. La forte vision qu'elle a de sa destinée repose pour beaucoup sur son rayonnement culturel, évidemment de premier plan, mêlant étroitement les valeurs universalistes avec sa littérature, ses arts et sa langue. C'est le pays de Pascal, d'Hugo et de Flaubert. Ce sentiment est d'autant plus affirmé que le français pouvait prétendre occuper il y a un siècle la place actuelle de l'anglais, du moins parmi les élites. C'est ce qui explique que la défense de sa langue soit devenue, dès que l'hégémonie de l'anglais s'est affirmée, une question politique nationale. Il fallait protéger la langue, en favorisant l'usage du français dans la vie quotidienne et en protégeant les producteurs culturels faisant usage de cette langue. La loi Toubon en est l'exemple législatif. Ainsi, une télévision publique qui ne parlerait pas français heurterait de plein fouet cette demande profonde du corps politique de protéger la langue et ses locuteurs.

Le dilemme est connu. Une protection trop faible empêche que le français constitue sa propre culture. A ce titre, l'usage croissant de l'anglais à l'université peut inquiéter. Mais une protection trop forte empêche qu'il s'enrichisse des influences étrangères, essentielles aussi pour que se perpétue une "haute culture" en français. Il ne s'agit pas ici de donner une solution à cette question difficile.

Mais la réalité est celle-ci : les jeunes Français parlent mal l'anglais, et cela les handicape pour les besoins de la vie d'aujourd'hui. L'embauche dans les grandes sociétés donne désormais une prime significative aux anglophones, et de plus en plus pour des postes modestement qualifiés. Faire barrage à l'anglais est donc utile, mais … up to a point (jusqu'à un certain point), comme on dirait là-bas. Comme les enfants des familles aisées contreviennent à ce handicap par un investissement extrascolaire de leurs parents, c'est même un facteur supplémentaire de clivage social.

La proposition découle naturellement. La télévision publique, voire toutes les télévisions si le CSA en reçoit l'instruction, ne doit plus s'obliger à doubler en français les nombreuses émissions, surtout les "séries", venues du monde anglo-saxon. Par souci d'équilibre, si cela ne devait pas en chasser l'audience et donc les pénaliser, il pourrait en aller de même pour les émissions venues d'autres langues. Vingt ans de ce régime en France comme hier aux Pays-Bas suffirait pour que nos jeunes attrapent avant le secondaire l'"oreille" de la langue, propre à son assimilation rapide. Et cela, quelle que soit la catégorie sociale de la famille de l'enfant. Accessoirement, la mesure ne pénaliserait pas forcément la production télévisuelle francophone, qui jouerait de sa familiarité et aurait le cachet d'une proximité culturelle plus grande.

A vrai dire, l'ironie est qu'aujourd'hui, les téléspectateurs, c'est-à-dire tous les Français, absorbent à haute dose la culture américaine et s'imprègnent de ses valeurs, avec une indéniable influence, en bien et en moins bien, sur l'évolution culturelle du pays, mais en laissant de côté l'aspect le plus utilitaire de la culture anglo-saxonne, à savoir sa langue. Et la véritable porte à une attitude critique vis-à-vis de cette impressionnante culture. Il est, de ce point de vue, plus cohérent d'obliger la VO à la télévision, ce que les cinéphiles exigent depuis belle lurette.

François Meunier est professeur associé à l'Ensae.