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Traces de plurilinguisme dans la production chronistique du Royaume de Naples en langue vernaculaire

Cette contribution se propose d’explorer en profondeur une partie de la production chronistique du Royaume de Naples afin d’apporter une analyse approfondie des traces de son caractère linguistique fortement plurilingue. Plus précisément, elle met en lumière, d’une part, le large éventail des solutions linguistiques opérées par les chroniqueurs en fonction de leurs compétences respectives et de leurs objectifs communicatifs individuels, et d’autre part, elle décrit les références métalinguistiques ainsi que les emprunts à d’autres langues présents dans les chroniques. Ces textes s’avèrent en effet utiles à éclairer, de manière directe ou indirecte, les dynamiques du plurilinguisme qui concernaient l’espace de communication du Royaume.


Plan

1. Un point de départ supplémentaire pour éclairer les dynamiques du plurilinguisme au sein du Royaume
2. La cour et son contexte
3. Traces directes et indirectes du plurilinguisme dans les chroniques de la sphère publique
4. Conclusions


Notes de l’auteur
La rédaction de cet article n’aurait pas été possible sans les échanges enrichissants avec les professeurs Chiara De Caprio et Francesco Montuori: je leur adresse mes plus sincères remerciements et j’assume la pleine responsabilité d'éventuelles incompréhensions dans l'interprétation de leurs précieux conseils. Mes remerciements vont également à Salvatore Iacolare pour sa relecture attentive et ses suggestions qui ont permis d'améliorer la première version de ce texte, ainsi qu'aux relecteurs anonymes pour leurs remarques constructives.


1. Un point de départ supplémentaire pour éclairer les dynamiques du plurilinguisme au sein du Royaume

Volite che eo ve dica la nobbeletate de Napole? Ince so de tutty le // gente de lo mundo. Tu che liey, chi sy’? – «Tudisco» – Piú de cv insorate / ˙de so a Napole – «No, eo só francioso» – Assay ince nde so, insorate / et no(n) insorate. Chi sy’? – «Veneciale» – O, assay! – «No(n), eo só genoese» – Assay, / et se puro fusse firintino, so nostre citadine, et se sy’ catalano, / o, tutta la citate ˙de èy pina! – «O, yo só lonbardo» – Ora chisse so ly pu//lite, et èince la illustressema do(n)na nostra mada(m)ma la duchessa.

À travers ces mots trouvés dans son livre des mémoires (les surnommés “Ricordi”, vers 1470), Loise De Rosa, un mastro de casa (majordome) pour les souverains et les nobles, originaire de Pouzzoles, décrivait la diversité de provenance des habitants de Naples, la capitale du Royaume des souverains aragonais. Ce passage est ainsi considéré, non sans raisons, comme l’un des éloges les plus significatifs de la Naples du 15ème siècle qui a été écrite par un auteur de culture populaire.
D’ailleurs, les mots de Loise offrent un tableau vivant de la vitalité d’une ville où, après l’entrée triomphale d’Alphonse le Magnanime, de nouvelles orientations politiques et sociales capables de générer des répercussions significatives tant sur le plan culturel que linguistique s’étaient progressivement émergées et répandues. D’une part, Naples avait été le théâtre de transformations urbaines et d’expansions démographiques qui avaient augmenté le nombre de ses habitants et élargi l’éventail des langues utilisées. D'autre part, l'arrivée d'un souverain d'origine ibérique, qui maintenait le contact avec les autres possessions aragonaises, avait attiré un nombre considérable d'étrangers qui ont contribué ainsi à la multiplication et à l’élargissement de la diversité linguistique de la capitale. Finalement, au XVe siècle, les habitants de Naples et du Royaume évoluaient dans un contexte de plurilinguisme dynamique, où différentes langues se mêlaient et se croisaient dans la vie quotidienne.

D’ailleurs, si on restreint l’analyse à la ville de Naples elle-même, celle-ci avait déjà acquis le “statut de ville plurilingue” dès l’époque angevine (1266-1442). Sous les souverains d’origine française, la ville se distinguait par une cour composée d’aristocrates et de fonctionnaires francophones et occitanophones, tandis que son activité commerciale était animée par des marchands amalfitains, génois, catalans, et surtout toscans: l’arrivée des Aragonais s’est déroulée ainsi dans un contexte où Naples s’était déjà distinguée à la fois par le contact précoce de son idiome local avec d’autres variantes gallo-romanes et italo-romanes, ainsi que par l’usage du napolitain dans des contextes plurilingues ou dans des genres socio-discursifs ouverts aux influences d’autres traditions culturelles. C’est notamment le cas des textes chroniques en langue vernaculaire, qui à l’époque angevine empruntaient des modèles et coexistaient avec ceux en latin et en florentin, dont ils tiraient également des inspirations pour les modifier. Ce sujet persiste à l'époque aragonaise, au point qu'il a été remarqué que, malgré les ruptures entre ces deux périodes de l'histoire du “Mezzogiorno”, le domaine des écrits historiques en langue vernaculaire conserve "des liens et des échos à ne pas négliger". D’autre part, il est à noter que la famille des Trastamara a emporté avec elle une propension à la pluriculturalité qui était propre à la confédération aragonaise. “La politique linguistique et culturelle flexible, initiée à l'époque d'Alphonse à Naples”, a favorisé et encouragé l'accueil de fonctionnaires et de lettrés venant de différentes régions de la péninsule ibérique et italienne, ce qui a crée ainsi un climat favorable à l'échange mutuel.

Décrire l'espace communicationnel du Royaume implique donc de se confronter à une situation très complexe. D'une part, il faut envisager la coexistence de phénomènes plurilingues différenciés: en effet, divers systèmes linguistiques étaient impliqués, articulés à leur tour en variétés et en phases de développement parfois parallèles entre elles (et influencées non seulement par des contacts mutuels, mais aussi par des sollicitations externes). De plus, tous les idiomes qui interagissaient dans cet espace communicationnel n'étaient pas disponibles dans la même mesure, et de la même manière, dans le répertoire linguistique de chacun des locuteurs. En plus, une reconstruction est rendue difficile par le fait que l'on ne dispose pas, bien entendu, de témoignages oraux mais uniquement de témoignages parvenus sous forme écrite: il ne s'agit inévitablement, pour ce qui concerne ces sujets, que de sources partielles.

Une fois la complexité de l’objet d’étude constaté, ce travail vise à fournir au moins une exploration des traces du plurilinguisme dans le Royaume à travers les textes chronistiques en langue vernaculaire. Ces textes sont à la fois des "documents" et des "monuments": ils sont délibérément produits pour construire, préserver et transmettre une certaine image de la société dont ils sont issus. Dans le cas spécifique de la période aragonaise, on constate un essor important dans le domaine de l'historiographie, qu'elle soit plus ou moins savante, ainsi qu'une utilisation de plus en plus variée du vernaculaire local par des représentants de la classe moyenne et populaire. Il n'est donc pas étonnant que les différentes formes de construction de la mémoire urbaine et de transmission d'éléments identitaires reflètent également le cadre plurilingue de la capitale et en constituent à leur tour un témoignage important.

À la lumière de ce qui précède, une analyse approfondie d'une partie de la production historiographique du Royaume est proposée: elle met en compte ces aspects et met l'accent en particulier sur la manière dont l'écriture de l'histoire revêt une signification précise dans le contexte du sujet étudié ici. Vérifier, d'une part, le large éventail de solutions linguistiques choisies par les chroniqueurs en fonction de leurs compétences respectives et de leurs objectifs communicatifs personnels, et, d'autre part, documenter les interventions métalinguistiques et les insertions d'alloglottes présentes dans les chroniques, constituent des opérations qui permettent de mettre en lumière des indices, plus ou moins directs, des dynamiques de plurilinguisme qui intéressaient ceux qui agissaient activement dans l'espace communicatif du Royaume.

2. La cour et son contexte

Dans un premier temps, on se focalise sur les cas d’auteurs en possession d’une compétence au moins bilingue, voire plurilingue: en particulier, en ce qui concerne l’écriture de l’histoire, les bilingues ont opté pour une langue différente de leur langue maternelle. Un exemple représentatif est constitué par les textes produits dans les cercles de la cour sous l’impulsion de la politique culturelle d’organisation du consensus inaugurée par Alphonse le Magnanime. Il s'agit ainsi de diverses œuvres historiographiques de nombreux humanistes, en particulier étrangers, qui ont été accueillis à Naples, de Lorenzo Valla à Bartolomeo Facio, d'Antonio Beccadelli, le Panormita, à Giovanni Pontano. Comme on sait, ces humanistes ont été les auteurs des historiae dynastiques-élogieuses d'inspiration classique, tant dans leur structure grosso modo monographique que dans leur style linguistique et formel.

En effet, dans le climat culturel encouragé par les souverains aragonais, le latin était un choix incontournable. Cependant, cela n'empêche pas que ces auteurs avaient d'autres langues à leur répertoire linguistique, qu'ils utilisaient probablement dans certaines situations de communication, d'autres langues (telles que les variétés italo-romanes de leurs régions respectives), et qu'ils auraient certainement été capables de rédiger des textes de qualité littéraire en vernaculaire. Par exemple, comme cela a été récemment observé, la correspondance de Pontano montre que l'auteur d'origine ombrienne utilisait, en plus du latin, des variétés italo-romanes: cependant, celles-ci étaient employées dans un régime qui a été qualifié de "multiglossie", car elles respectaient une répartition fonctionnelle assez rigide, liée aux destinataires et au contenu des lettres.

Un autre cas intéressant est illustré par la Summa dei re di Napoli e Sicilia e dei re d’Aragona (vers 1468-1470), dédiée à Alphonse, duc de Calabre, et écrite par Lupo de Spechio. Originaire de Valence et docteur en droit, Lupo a beaucoup voyagé à la fin des années 1430 en compagnie du futur héritier Ferrante, puis a occupé des postes de responsabilité dans l'administration financière et judiciaire du Royaume. Rédigé pour démêler "la vérité de la confusion de mauvaises langues et opinions [...] sur la descendance des rois" aragonais, ce texte s'inscrit dans la tradition historiographique juridique et dynastique d'origine catalane, et a suscité un intérêt pour le mélange linguistique qu'il utilise. En effet, bien que de langue maternelle catalane, Lupo a choisi d'écrire en vernaculaire italo-roman local: le résultat de cette opération peut être associée à une interlangue où le napolitain et le catalan coexistent comme systèmes linguistiques en contact. L’histoire de Lupo de Spechio revêt une importance particulière pour notre sujet: il témoigne de l'afflux de Catalans à la cour aragonaise de Naples, des locuteurs allochtones, et des conséquences en termes de plurilinguisme une fois arrivés dans le Royaume. Déjà polyglottes au départ (comme l'indique le cas de Lupo, qui semble avoir également une bonne maîtrise du latin pour des raisons professionnelles), ils ont contribué à enrichir le paysage linguistique du Royaume et ont pu, à leur tour, être impliqué indirectement à maîtriser d'autres langues présentes dans le Royaume et à différents niveaux de compétence.

3. Traces directes et indirectes du plurilinguisme dans les chroniques de la sphère publique

Lorsqu’on s’éloigne de la production des milieux de la cour, la situation est plus animée: au delà de l’entourage des souverains aragonais, de nombreuses chroniques urbaines issues de milieux socio-culturellement médians font leur apparition sur la scène. C'est précisément pendant la période objet de cet étude que la production chronistique en langue vernaculaire connaît une croissance sans précédent par rapport au siècle précédent: surtout dans la phase crépusculaire du Royaume, les notaires, fonctionnaires et artisans, donc des écrivains non professionnels, ont reçu les impulsions pour la rédaction d'écrits historiques, pour qui ils ont recouru, de manière différenciée, aux variétés liées aux usages "moyens" et "moyen-bas" du système découpé du vernaculaire local.

Se confronter à cette production permet d'abord de prendre conscience de la multiplicité des points de vue, dans un contexte de divergence de plus en plus marquée entre les pratiques culturelles et donc linguistiques de l'aristocratie et celles de la bourgeoisie et de la population urbaine; en même temps, l'historiographie moyenne permet d'entrer en contact, bien que de manière médiatisée, avec certaines voix du Royaume et d'autres témoignages de sa situation linguistique. Grâce à ces textes, il est possible de constater comment, surtout dans la Capitale, les auteurs autochtones enregistraient, directement et indirectement, des traces d'un plurilinguisme qu'ils avaient vécu personnellement ou avec lequel ils auraient pu entrer en contact. En particulier, l’étude se concentre sur trois des chroniques principales en langue vernaculaire de cette époque, à savoir celles rédigées par Loise De Rosa, Ferraiolo et Notar Giacomo; ce choix permet en effet de mettre en évidence la différenciation des manifestations du plurilinguisme en fonction de divers paramètres: notamment, l'importance conceptuelle attribuée respectivement à leurs propres écrits, tous transmis par des autographes, ainsi que le différent modus operandi adopté lors de la rédaction.

Les Ricordi de Loise de Rosa, déjà mentionnées en ouverture du texte, se composent de cinq écrits à caractère mémorialiste et historique recopiés par l'auteur à un âge avancé, entre environ 1471 et 1475. Aujourd'hui, ils sont conservés dans le manuscrit Ital. 913 de la Bibliothèque nationale de France. D'un point de vue linguistique, comme l'a souligné Benedetto Croce dès 1913, le texte présente un napolitain du XVe siècle qui était non seulement  franc et direct, mais aussi très proche de la variété propre aux classes populaires napolitaines de l'époque.

Un autre autographe contient la chronique rédigée par Ferraiolo, qui était peut-être un fonctionnaire modeste de l’époque: il s'agit du manuscrit M 801 de la New York Morgan Library (post 1494-1498). Ce manuscrit est richement illustré et relate des événements de Naples et du Royaume de 1442 à 1498. Il contient également une copie du Fasciculus temporum rédigée par l'Allemand Werner Rolewinck et une de la Cronaca di Partenope, selon le texte de l'editio princeps écrit par Del Tuppo (avec annexe le Trattato de li bagni de Pezola). La variété linguistique adoptée par Ferraiolo est tellement proche du parler populaire que, selon son éditeur critique, on peut observer "l'insertion dans les textes copiés (dont le Fasciculus latin) d'une série de “méridionalismes” qui se manifestent notamment par le remplacement de i par e lorsque la i précède la syllabe tonique, par l'assimilation de la séquence consonantique -nd-> -nn- et des phénomènes d'hypercorrection inverses, quelques métathèses".

Enfin, la prétendue Cronica di Napoli est conservée dans le manuscrit Brancacciano II F 6, signée par Notat Iacobo, de la Bibliothèque Nationale de Naples. Les événements couvrent l'histoire de Naples et du Royaume depuis les origines mythiques de la ville jusqu'en 1511, qui sont relatés même à travers l'editio princeps “deltuppienne” mentionnée précédemment. De celle-ci, Notar Giacomo réalise une "copie partielle" en tant que copiste actif. Le texte présente une forme phonémorphologique caractérisée par la préservation des traits typiquement locaux (sans pour autant témoigner d'un effort particulier en direction d'un toscanisme forcé).

Une première raison de l'intérêt suscité ici par les textes mentionnés peut être trouvée dans leur témoignage possible de cas d'intercompréhension entre locuteurs d'idiomes potentiellement différents. Par exemple, Ferraiolo mentionne des échanges communicatifs entre des habitants du Royaume et des Français lors des négociations pour une trêve pendant les opérations militaires suivant la descente de Charles VIII:

A dì xxviij de ditto mese et anno ut supra, che fo de sapato, mannò lo castellano del|la torre de Santo Vicienzo, che era francese, con tre altre francise venneno a ˙ppa|rllare al s(igniore) don Federico. Et lo s(igniore) don Federico le mannò a ·ffarele parllare lo | figlio de messere Inpascale, che era conte d’Alife, con don Yuanne de Cirviglio|ne.

E ·lli ditte francise le circaro tutto questo dì de treva, quale se volevano | rennere. Et la dommenica venneno percì vociro de treva. […]

A dì xxx de ditto mese de noviembro et ditto anno 1495, che fo de ·llunidì, in dì de | santo Andrea, venne la nova della galeya che andò in Francza, lo quale | ge ýo monsigniore de Clariuso, che era francese, et andò con lo conte de Co|nza, che era de casa Gisoaudo, ·taliano, rebiello de re Ferrante. Et como arri|varo in Francza fécino l’ammasciata al s(igniore) re Carllo de Franza, como Mon|piziere aveva fatta treva per duy mise con re Ferrante […].

Les discours indirects cités sont sûrement dépourvus d’indications métalinguistiques précises quant à la langue (ou aux langues) dans lesquelles ils auraient été proférés, et la possible présence d'interprètes reste implicite. Néanmoins, l'association répétée d'ethnonymes (qui, dans cet épisode, servent principalement à définir les parties impliquées) à des interactions communicatives est suggestive, car elle suggère la possibilité de la juxtaposition de différents systèmes romans.

Bien que des occurrences - telles que celle récemment commentée - puissent évoquer au mieux des situations de compréhension mutuelle, les insertions alloglottes et les brèves annotations métalinguistiques mises en lumière par les écrits de nos chroniqueurs nous permettent de saisir l'utilisation effective de divers idiomes. Le regard est maintenant posé sur un échange communicatif intéressant qui semble s'être déroulé entre Loise De Rosa et son interlocuteur privilégié, don Alonso, sur lequel Nicola De Blasi a depuis longtemps attiré l'attention:

Ho signiore do(n)no Alonso, oge fa uno a(n)no che (m)me ademandastevo se Dante / diceva vero, che disse «no(n)n èy maiure delore che recordare de lo tienpo / filice inde la meseria», p(er)ché yo era stato groriuso et mo era misiro. / Yo ve resspuosse che ly prime muote no(n) so in potesstate dell’omo; sí che // mo ve voglio resspondere. […] Di(m)me, o do(n)no Alonso, che ˙ss parès? a la catalana.

Dans cette péricope, on relate la réponse de De Rosa à une question posée par le noble concernant des vers de Dante (If V, 121-123), et on observe que Loise, en plus de rapporter les vers de la Comédie avec une touche locale, recourt à l’utilisation du catalan pour la conclusion. L'intercompréhension entre les deux émerge clairement: d'un côté, Loise utilise directement le catalan comme une sorte de "clin d'œil" à son interlocuteur, mais  de l'autre côté, il est suggéré que ce dernier était en quelque sorte familiarisé avec les variétés italoromanes (comme aussi sa connaissance du texte de Dante semble le suggérer). De plus, dans un autre passage de ses Ricordi, Loise rapporte sous forme de discours direct une déclaration du roi Alfonso avec une indication métalinguistique explicite concernant la langue dans laquelle elle aurait été prononcée; un choix peut-être destiné à souligner davantage le tableau anecdotique d'un souverain extrêmement généreux tel qu'il est décrit dans le reste du passage:

Quando murio o(n)ne // cosa >cosa< donao: no(n) sapeva dire se no ‘piaceme’. Una fiata le fo / cercata la regina et no(n) sappe dire de no, se no che disse che ce/rcava troppo. Disse in catalano: «Mas chiere».

D’autre part, il n’est pas surprenant que le catalan ait été la langue la plus utilisée à la cour; même le Valencien Lupo de Spechio rapporte un épisode survenu en présence d’Alphonse II, au cours duquel un marchand, Juhan Treginero de Perpignan, rappelle avec audace au roi une dette de 4000 ducats, s’adressant à lui dans sa langue maternelle:

“Sacra Magestà, io ve preo che me date li mei quactro milia ducati, altramente, se non me lli donate, io ve cavarrò le fecate dal corpo!”, parlando in catalano, perché questo è loro parlari.

Cependant, les chroniqueurs étaient également en contact avec des langues qu'ils maîtrisaient peut-être plus ou moins parfaitement selon leur statut. Par exemple, le latin, bien qu'il était certainement maîtrisé par un notaire tel que Notar Iacobo, aurait pu, pour citer Croce, être simplement "appris dans la conversation plutôt que dans les livres" par le "mastro de casa" Loise De Rosa. Dans ses Ricordi il avait l'habitude de rapporter des phrases tirées surtout des Saintes Écritures, mais dans un latin approximatif : "Dice lo santo evangelio: Nolite iudicare et non iudicabimini, nolite (con)damnare et non condannabibily".

En outre, à ces enregistrements, qui relèvent du domaine de l'oralité, nos chroniqueurs disséminaient dans leurs œuvres également des transcriptions des écrits affichés dans la Capitale, qui pouvaient être rédigés dans des langues différentes. C'est notamment le cas du texte d'une pratique promulguée en castillan, que Notar Iacobo rapporte fidèlement:

Et ult(r)a questo Sua Al(teza) ha mandato publicar(e) le infr(ascript)e pragmatiche dat(e) in Castello Novo, Neap(oli) 22 nove(m)br(is) 1510. […]

A los ill(ustrissi)mos r(everen)dos, spectabiles, mag(nifi)cos y amados consigeros n(uest)ros don Remon de Cardona (et cetera), considera(n)do nos en n(uest)ro real a(n)i(m)o la excellencia d’esse dicho n(uestr)o Reyno y la singular gr(aci)a y b(e)n(e)ficio q(ue) Dios N(uestr)o Senor, p(or) sua piedat y misericordia, en los tiempos antigos fizo a los habitador(e)s del [Reyno], en dar(e) claro conozim(en)to de N(uest)ra S(anc)ta Fe(de) Cath(olica), antes q(u)a otros muchas p(ro)vi(n)cias, de manera q(ue) fue receb[it]a en la n(uest)ra fidel(issi)ma ciudat de Napoles antes q(ue) en la ciudat de Roma, por lo qual […].

Dans la Chronique de Naples, le passage alloglotte mentionné est immédiatement précédé d'un compte rendu plus concis et en dialecte local utilisé dans d'autres édits et ordonnances rendus publics à la même époque. Cette juxtaposition ne devait donc pas sembler étrangère au notaire, qui était probablement déjà habitué à écouter et à lire également en espagnol.

Sur les murs de la Capitale, on pouvait également trouver des langues désormais inconnues et largement répandues uniquement parmi les élites humanistes restreintes: c'est le cas d'une inscription en caractères grecs placée "sur huit colonnes de marbre" de l'ancien temple des Dioscures; le court texte, ajouté par Ferraiolo à l'intérieur de sa copie de la Chronique de Partenope, présente de nombreuses erreurs graphiques qui révèlent une méconnaissance de cet alphabet et de cette langue.

Au-delà des différents niveaux de compétence que l'on peut supposer pour chaque chroniqueur par rapport aux langues dont ils sont témoins de manière directe ou indirecte, on peut observer une influence de leurs méthodes de composition respectives sur leurs manifestations différenciées du plurilinguisme. D'autre part, à l'universalité des présupposés qui sous-tendent les types textuels dans leur forme abstraite, s'oppose l'ensemble des aspects particuliers des réalisations concrètes des traditions discursives et des genres, qui se distinguent en fonction de la préparation rhétorique des auteurs et de leurs objectifs de communication, ainsi que des destinataires auxquels ils s'adressaient et de l'importance conceptuelle avec laquelle ils caractérisaient leurs écrits.

Dans cette optique, la prévalence des discours directs en conjonction avec des citations alloglottes dans les Ricordi s'explique: le texte de Loise s'inscrit en effet dans une dimension fortement dialogique, qui a poussé son éditeur à parler de "tradition illettrée à forte oralité résiduelle". En revanche, si l'on regarde les deux autres chroniqueurs sur lesquels l'attention a été attirée, on peut remarquer une pratique opérationnelle différente, qui se manifeste également dans la propension à l'adoption de sources écrites, bien qu'elles soient accompagnées de sources orales, et dans laquelle la dimension dialogique devient de plus en plus rare. Certes, Ferraiolo se montre un copiste beaucoup plus inerte que Notar Giacomo et leurs méthodes respectives pour puiser dans le texte de la Chronique de Partenope “deltuppienne” sont paradigmatiques à cet égard. Cependant, précisément en raison de cette différence dans la structure de leurs chroniques, ils sont tous deux capables d'incorporer et de manipuler des textes écrits également dans d'autres langues (principalement mais pas exclusivement, comme on a essayé de le mettre en lumière, en latin).

4. Conclusions

La production des chroniques du Royaume aragonais s'est révélée être un domaine d'étude fructueux pour appréhender, de manière dynamique, la coexistence des langues qui caractérisaient le territoire du Royaume, et en particulier, sa Capitale. Bien entendu, il est difficile de connaître avec certitude les circonstances et les caractéristiques des échanges linguistiques rapportés dans les extraits textuels cités. De même, les niveaux réels d'intercompréhension des personnes impliquées demeurent obscurs. Néanmoins, il semble plausible de faire référence à la notion de "plurilinguisme perceptif", une idée introduite par la scandinavistique pour indiquer l'intercompréhensibilité entre “les locuteurs de langues étroitement apparentées” et adoptée pour décrire l’espace linguistique vice-royal, et il semble s'appliquer à certaines des situations évoquées ici.

L'étude des chroniques de la classe moyenne a également révélé des particularités intéressantes des textes individuels examinés. Cela est particulièrement pertinent lorsqu'on les compare à des textes représentatifs du dialecte local du XVe siècle, comme ceux de Loise De Rosa et de Ferraiolo. Ces auteurs, contrairement à Notar Giacomo, atténuent moins les caractéristiques dialectales, ce qui se traduit par des résultats très différents entre eux, même dans la portée et la typologie de leurs témoignages de plurilinguisme.

En conclusion, l'importance des textes chroniques et mémoriaux médiévaux et de la Renaissance ne se limite pas à la connaissance historique, mais offre également une perspective enrichissante sur les dynamiques sociales, politiques, culturelles et linguistiques du Royaume.


Article écrit par Valentina Sferragatta et traduit de l'italien par Ylenia Vuotto, stagiaire pour l'OEP.

Source: Tracce di plurilinguismo nella produzione cronachistica in volgare del Regno di Napoli