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La diversité linguistique, les institutions et les citoyens de L'UE

SEPT CONSTATS ET SEPT MESURES Roger VANCAMPENHOUT
(Document mis à jour 08/04/08)

(Publié sur Facebook par l'ASSODILIT)

Sept constats

Premier constat : la diversité culturelle et linguistique de l’Union est ancrée dans les traités.
Le multilinguisme, fondé sur la diversité linguistique de l'Union européenne, est ancré dans les traités. Il constitue un principe de base de la politique linguistique, tant interne qu’externe, des institutions de l'Union. Il convient toutefois de souligner que le multilinguisme des institutions de l’UE est régi par une disposition contraignante, à savoir le Règlement n° 1/58 (voir ci-après), alors que la politique linguistique de l’Union vis-à-vis des États membres relève d’une simple compétence de coordination (ni compétence exclusive de l’Union, ni compétence partagée avec les EM). En d’autres termes, l’Union légifère ou peut légiférer pour ce qui est du nombre et de l’utilisation des langues officielles et de travail dans ses communications internes et externes, alors qu’elle ne peut légiférer en matière de politique linguistique vis-à-vis des EM. Une lecture attentive des dispositions des traités (et du futur «Traité de Lisbonne » ) ainsi que de l’ « acquis communautaire » nous indique, entre autres, que :

- l’Union « respecte la richesse de sa diversité culturelle et linguistique » (traité de Lisbonne : art. 3 TUE ; cp. traité de Nice (TCE et TUE) : pas de référence sur ce point) ;
- les citoyens de l’Union ont « le droit de pétition devant le Parlement européen », peuvent « s’adresser au médiateur européen » et peuvent s’adresser « à toute institution ou organe » de l’Union » (quid des autres organismes et/ou des agences ?) « dans une des langues visées à l’article 55, paragraphe 1, du TUE (voir ci-dessous) et « recevoir une réponse rédigée dans la même langue » (traité de Lisbonne : art. 24 TFUE ; cp. traité de Nice : art. 17 et ss. TCE) ;
- « toute personne peut s’adresser aux institutions de l’Union dans une des langues » des traités « et doit recevoir une réponse dans la même langue » (article II-41 Charte des droits fondamentaux) ;
- « l’Union contribue à l’épanouissement des cultures des Etats membres dans le respect de leur diversité nationale et régionale, tout en mettant en évidence l’héritage culturel commun » (traité de Lisbonne : art. 167 TFUE ; cp. traité de Nice : art. 151 TCE) ;
- « l’action de l’Union vise à développer la dimension européenne dans l’éducation, notamment par l’apprentissage et la diffusion des langues des Etats membres » (traité de Lisbonne : art. 165 TFUE ; cp. traité de Nice : art. 149 TCE) ;
- en matière de politique commerciale commune, « le Conseil statue également à l’unanimité pour la négociation et la conclusion d’accords dans le domaine du commerce des services culturels et audiovisuels, lorsque ces accords risquent de porter atteinte à la diversité culturelle et linguistique de l’Union » (traité de Lisbonne : art. 207 TFUE cp. traité de Nice : art. 133 TCE) ;
- « le Conseil adopte à l’unanimité un règlement européen fixant le régime linguistique des institutions de l’Union » (quid des organes consultatifs et autres organismes et/ou agences ?) « sans préjudice du statut de la Cour de justice de l’Union européenne » (traité de Lisbonne : art. 342 TFUE ; cp. traité de Nice : art. 290 TCE) ;
- le premier (et le seul) acte législatif en la matière est le règlement du Conseil n°1/58 portant fixation du régime linguistique de la CEE, les quatre langues officielles de l’époque devenant également langues de travail. Ce règlement, qui fait partie de l’acquis communautaire, a été adapté automatiquement à chaque élargissement (cf. règlement (CE) n° 1791 du Conseil du 20.11.06) ;
- le traité est rédigé dans les vingt-trois langues officielles des Etats membres, « les textes établis dans chacune de ces langues faisant également foi » et que « le présent traité peut aussi être traduit dans toute autre langue déterminée par les Etats membres parmi celles qui, en vertu de l’ordre constitutionnel de ces Etats membres, jouissent du statut de langue officielle sur tout ou partie de leur territoire » (traité de Lisbonne : art. 55 TUE et art. 358 TFUE; cp. traité de Nice : art. 53 TUE et art. 314 TCE) ;
- le Traité de Maastricht a ajouté que « tous les textes relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune qui sont présentés ou adoptés lors des sessions du Conseil européen ou du Conseil ainsi que tous les textes à publier sont traduits immédiatement et simultanément dans toutes les langues officielles de la Communauté. » (Déclaration n° 29).

Il est à noter que la Commission Barroso, entrée en fonction le 22 novembre 2004, comptait pour la première fois un commissaire, M. Jan Figel, qui a le multilinguisme dans ses compétences. Celui-ci a mis en place en septembre 2006 un groupe de haut niveau sur le multilinguisme, composé de onze personnalités issues du monde académique et culturel des États membres. Au 1er janvier 2007, les compétences du Commissaire Figel en matière de multilinguisme ont été confiées au nouveau commissaire roumain, M. Leonard Orban. Celui-ci a, à son tour, réuni en 2008 un « Groupe des intellectuels pour le dialogue interculturel », composé de dix personnalités et présidé par Amin Maalouf, qui a établi un rapport intitulé « Un défi salutaire – Comment la multiplicité des langues pourrait consolider l’Europe » .

L’on voit donc que les principes du multilinguisme sont clairement énoncés, régulièrement et solennellement réaffirmés, et que les instruments de sa promotion existent. En revanche, c’est au niveau de la communication courante, officielle ou non officielle, tant sur le plan interne des institutions que sur celui externe de la grande communication avec les citoyens, que se posent les problèmes de la mise en œuvre effective du multilinguisme.

Deuxième constat : le coût de la traduction et de l’interprétation, « le prix à payer pour l’Europe » est, somme toute, modique.
Dans leurs communications internes et externes, les institutions de l’Union s’appuient sur des services de traduction et d’interprétation, qui sont les plus performants du monde et ont recours, dans une mesure croissante, aux nouvelles technologies de la traduction automatique et de l’interprétation orale. L’Union développe également ces nouvelles technologies (la reconnaissance vocale, etc.) à travers ses programmes de recherche et de développement technologique. Certes, tout cela a un coût, mais, pour reprendre la formule de Jacques Delors, n’est-ce pas « le prix » - somme toute modique, lorsqu’on le rapporte au nombre de citoyens de l’Union – « à payer pour l’Europe » ?

Troisième constat : le multilinguisme généralisé – a fortiori étendu aux langues régionales « officielles » - est difficilement gérable.
Ces deux premiers constats étant faits, personne ne contestera que, pour des raisons évidentes (de « ressources humaines », d'organisation, de coût, etc.), le multilinguisme intégral restera limité à un certain nombre d’activités de l’Union (voir aussi le quatrième constat). Il serait donc contre-productif de pousser trop loin la revendication du multilinguisme intégral, voire - a fortiori – de l’étendre aux langues régionales et « minoritaires ». La promotion de ces langues – qui est parfaitement légitime au plan national – risquerait, au niveau des institutions de l’Union, de porter préjudice à l’objectif recherché. Déjà, Malte – qui a pourtant deux langues officielles - a exigé pour son idiome le statut de langue officielle à part entière. (A noter que l’Irlande vient de faire de même pour le gaëlique, mais que le Grand-duché de Luxembourg n’a jamais posé une telle exigence pour le luxembourgeois). Et que penser alors des revendications régionales relatives au catalan, au basque, au galicien, voire au valencien ? Ce multilinguisme intégral et sans doute excessif risquerait d’être taxé de dérive de la « Tour de Babel » et de faire le jeu de la langue unique (EN).

Quatrième constat : le multilinguisme intégral généralisé à toutes les situations de communication serait difficilement gérable.
Il résulte des constats précédents que le seul multilinguisme raisonnable et praticable est un multilinguisme « à géométrie variable » selon les situations qui se présentent sur le terrain, tout en ayant recours au plus grand nombre de langues possible : intégral dans certains cas (citons, à titre d'exemples, les grands portails Internet de communication avec les citoyens de l’Union, la diffusion écrite de la législation dans les Etats membres, l’interprétation de certains débats de nature politique, aux niveaux ministériel ou parlementaire, etc.), mais limité dans d'autres (citons, à titre d'exemples, la limitation à trois langues – DE, FR, EN – des débats internes de la Commission européenne, ou du choix de la langue pour les épreuves de sélection des concours de recrutement des fonctionnaires ou des tests de sélection des agents contractuels, ou des informations administratives destinées au personnel des institutions implantées notamment à Bruxelles ou à Luxembourg, ou encore l'usage de deux langues - EN et FR -, sans que cela ne donne lieu à protestation, pour un grand nombre d’ informations internes ou pour les informations syndicales au sein des institutions européennes dans leurs principaux lieux d’implantation, ces combinaisons linguistiques étant naturellement adaptées en fonction d’autres lieux d’implantation (par exemple, EN /FR + DE en Allemagne, + NL aux Pays-Bas et en Belgique néerlandophone, + ES en Espagne, + IT en Italie, + PT au Portugal, + PL en Pologne, etc.). Par définition, ce multilinguisme « à géométrie variable » sera fonction, entre autres facteurs, du lieu géographique, du locuteur, de l’émetteur, de la destination, du public - cible, etc. de cette communication écrite ou orale.

Cinquième constat : la dérive vers l’unilinguisme et le tout-anglais de communication, présenté comme « lingua franca », menace la diversité culturelle.
Par ailleurs, pourquoi nier que l’EN – l’une des langues de communication internationale les plus répandues - occupe une place privilégiée, notamment dans le multilinguisme « à géométrie variable » et est devenu, à côté du FR, le pivot de nombreuses combinaisons linguistiques dans la communication externe et interne des institutions de l’Union ? Cela dit, faire de l’EN le seul maître à bord de cette communication reviendrait par définition à nier la diversité linguistique. A cet égard, la francophonie, qui dépasse également la dimension régionale, peut et doit constituer un des contre - poids possibles et conserver une place de choix dans la communication externe et interne des institutions et autres organes de l’Union, en particulier, lorsque ceux-ci sont implantés dans les pays francophones ou à composante francophone ou dans les pays de langues latines. Par ailleurs, au plan mondial, le FR, langue officielle d’un grand nombre d’Etats répartis sur plusieurs continents et de plus de 175 millions de locuteurs, ne constitue-il pas le socle d’une alter-mondialisation de la culture, qui s’est récemment concrétisée dans la Charte de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité culturelle ?

Sixième constat : le nombre d’utilisateurs de l’espéranto n’a pas encore atteint – l’atteindra-t-il jamais ? - une masse critique suffisante.
Quel que soit l’intérêt que suscite le projet de l'espéranto en tant que langue artificielle unique, celui-ci ne saurait constituer, en tout cas dans un avenir prévisible, une solution praticable aux problèmes posés par les contraintes du multilinguisme. Avant que le nombre de locuteurs ou d’utilisateurs de l’espéranto ait pu acquérir une masse critique suffisante (à ce jour, un million de locuteurs dans le monde) et obtenu l'adhésion des relais politiques nécessaires, la langue unique aura dans l’intervalle - à défaut de la pratique d’un multilinguisme « à géométrie variable » - occupé la totalité du terrain. La promotion de l’espéranto comme seule alternative du multilinguisme risquerait paradoxalement de produire les mêmes effets que celle du multilinguisme excessif (voir le troisième constat) en ce sens que la justification de l’instauration d’une langue universelle et artificielle unique risquerait de nourrir l’argumentaire des partisans de la langue vivante unique !

Septième constat : le débat linguistique prend vite un tour émotionnel et personnel.
La langue étant, d’une part, intimement liée à l’expression de la personnalité et de la culture propre à chacune et chacun d’entre nous et, d’autre part, le lieu d’expression collective de l’histoire et des traditions des peuples ou des nations, il n’est pas étonnant que le débat linguistique prenne rapidement un tour personnel, émotionnel, voire polémique qui peut facilement faire le jeu de la langue unique, présentée comme la seule en mesure de mettre fin à la controverse.

Sept mesures

Première mesure : l’UE doit traduire son objectif dans ses politiques et actions vers l’extérieur et dans les régimes et pratiques internes des institutions.
Il importe de veiller à ce que le multilinguisme soit respecté au niveau des débats politiques et à celui de la communication officielle externe avec les citoyens des pays de l’Union. En revanche, il ne conviendrait pas de réglementer de manière stricte le multilinguisme au sein des institutions de l’Union. En effet, toute limitation officiellement réglementée du multilinguisme provoquerait, notamment chez les locutrices et locuteurs des langues non retenues au titre de langues de travail privilégiées, une réaction contre-productive pour la co-existence pacifique des langues de l’Union et nourrirait l’europhobie de certains milieux prompts à souligner les avantages du recours à la langue unique. Parallèlement, les institutions doivent consentir en leur sein des efforts intensifs de formation linguistique.

Deuxième mesure : promouvoir la recherche dans les nouvelles technologies de la traduction et de l’interprétation.
Il convient de promouvoir, en particulier, le recherche en matière de traduction automatique et de traduction vocale.

Troisième mesure : limiter le multilinguisme maîtrisé aux langues officielles nationales.
Eviter d’étendre au niveau de la pratique des institutions de l’Union le multilinguisme aux langues minoritaires et régionales. En revanche, autre chose est de favoriser la promotion de ces langues aux niveaux national et régional. A noter toutefois, à cet égard, la nouveauté apportée par le Traité de Lisbonne (voir l’avant-dernier tiret du premier constat ci-dessus).

Quatrième mesure : promouvoir un multilinguisme pragmatique, raisonnable et « à géométrie variable » selon les situations de communication.
Réaffirmer solennellement (Conseil européen, Conseil, Parlement, Commission, etc.) le principe de la diversité linguistique de l’Union. Parallèlement, penser un mode d’organisation et des modalités de fonctionnement tels que le multilinguisme soit perçu, non seulement comme maîtrisable, mais aussi comme une source d’enrichissement culturel : d’où la nécessité de favoriser la recherche de solutions pragmatiques, raisonnables et « à géométrie variable » selon les situations, plutôt que chercher à maîtriser le multilinguisme par une limitation réglementée et décrétée. Concrètement et pour éviter toute discrimination, l’on pourrait suggérer, par exemple, que chaque fonctionnaire ou autre agent des institutions et organes de l’Union, quelles que soient sa nationalité et/ou langue d’expression, fasse l’effort d’utiliser, dans la communication orale des réunions internes de service, l’une des deux grandes langues de communication (EN ou FR) autre que la sienne pour les francophones et anglophones (sauf bien entendu si, d’un commun accord, les participants font un autre choix). Dans le même esprit, l’on devrait également favoriser l’ « intercompréhension » consistant, par exemple pour les participants à des réunions, de s’exprimer dans leur langue tout en étant compris par l’interlocuteur (par exemple : FR et EN). Autre exemple concret : la politique intelligente menée par l’Office européen de sélection du personnel des institutions (EPSO ), qui limite à trois – DE, EN et FR – le choix des langues des épreuves et tests de présélection destinés à départager les grands nombres de candidats ainsi que des épreuves orales. En outre, il sera utile de comparer les « bonnes pratiques » en la matière, en établissant une liste de pratiques vertueuses (annexe 1) comportant des exemples tirés de la communication externe et interne des institutions de l’Union et de la communication des organisations et associations de la société civile.

Cinquième mesure : établir une surveillance des pratiques externes et internes des institutions de l’Union en matière de multilinguisme.
Proscrire la solution de facilité consistant dans le choix d'une langue parlée et écrite unique, présentée comme la « lingua franca », à savoir l’option exclusive de l'EN. Le multilinguisme – sous une forme maîtrisée, mais praticable - doit être respecté non seulement dans le régime linguistique des institutions, mais aussi dans celui des organes et autres organismes (notamment, les agences) de l’Union et, pourquoi pas, dans les communications des grandes organisations non gouvernementales et associations de la société civile actives au niveau de l’Union. A cet effet, il conviendrait d’établir une liste « grise » de pratiques négatives de monolinguisme exclusif (annexe 2) et de favoriser une démarche volontariste visant à les décourager. Par ailleurs, au plan international, il convient de défendre vigoureusement la diversité culturelle, en particulier en liaison avec l’action que déploient dans ce domaine les instances de la francophonie internationale (cf. la Convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle, adoptée le 20.10.05).

Sixième mesure : promouvoir un multilinguisme maîtrisé plutôt que l’utilisation d’une langue unique artificielle.
Tout en comprenant les motivations généreuses, mais guère praticables (même si elles le sont dans des cercles restreints d’initiés) des partisans de l’adoption d’une langue artificielle commune, en tant que solution de substitution au multilinguisme, il convient de concentrer les efforts, à court et moyen terme, sur la définition d'un projet de multilinguisme et de plurilinguisme à « géométrie variable », tel qu’esquissé ci-dessus, susceptible de contribuer en outre à l'enrichissement culturel et linguistique des personnels des institutions, mais aussi et surtout des citoyens de l'Union.

Septième mesure : pratiquer la tolérance mutuelle et la curiosité vis-à-vis de la langue de l’autre.
Pratiquer dans le débat linguistique la tolérance mutuelle, utiliser – même avec quelques mots – la langue de l’autre et consentir au plan individuel un effort permanent de formation en vue de l’acquisition de langues supplémentaires. « On ne peut bien défendre sa langue qu’en parlant celle des autres ». A ce sujet, le rapport Maalouf » (voir le premier constat ci-dessus) prône l’adoption d’une « langue personnelle adoptive » consistant dans une sorte de « seconde langue maternelle », au choix des locuteurs, que chaque citoyen européen serait encouragé à apprendre.