Anglicisation de la recherche et de l'enseignement supérieur:
un très grave déficit démocratique
Pierre Frath, professeur de linguistique à l'université de Reims
Nous aimerions alerter l'opinion sur la question de l'anglicisation galopante de l'université et de la recherche. Si rien n'est fait, d‘ici très peu d'années, les étudiants français et francophones n'auront plus le choix : les formations, et notamment les plus prestigieuses, seront en anglais. Mais qui a décidé que la langue de Shakespeare serait dorénavant la langue de la science et de l'université française ? Les citoyens français en ont-ils décidé ainsi par la voix parlementaire après un large débat public où les tenants et les aboutissants de la question auraient été discutés dans la presse et les institutions démocratiques ? Non : des décisions en faveurs de l'anglais sont prises tous les jours dans les universités, les grandes écoles et les centres de recherche, sans que ceux qui les prennent n'aient la moindre conscience des conséquences de leurs choix. Les hommes politiques ne voient pas le problème, et la presse ne s'y intéresse pas, malgré nos efforts. Il ne reste donc plus que le peuple lui-même, et c'est pourquoi nous espérons lancer le débat sur les réseaux sociaux.
Pour éclairer le lecteur, nous allons reprendre ici les raisons pour lesquelles cette anglicisation du supérieur et de la recherche nous semble très grave.
La recherche dans les sciences de la vie et de la matière se publie presque entièrement en anglais depuis au moins une vingtaine d'années ; les sciences humaines et sociales résistent encore, mais pour combien de temps? Cette situation avantage les chercheurs anglophones natifs, car à qualité scientifique égale, un article écrit par un natif aura plus de chance d'être publié qu'un autre. Elle met ainsi la recherche française (et celles écrites dans d'autres langues comme l'allemand ou l'italien) sous la domination et à la traîne de la recherche anglophone, pas forcément la meilleure. Elle handicape le développement de la pensée complexe car l'écriture dans sa propre langue permet toujours une plus grande richesse d'expression. Elle génère un formatage de la pensée sur les modèles anglo-saxons, pas souvent les meilleurs. En un mot, elle aboutit à une baisse de qualité de la recherche, qu'on perçoit d'ailleurs déjà dans certaines disciplines.
Pourquoi donc angliciser la recherche, se demande le lecteur. On peut avancer deux raisons acceptables :
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L'usage d'une seule langue, l'anglais, permet une meilleure communication entre les chercheurs des différents pays, et un accès plus facile aux publications scientifiques
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Du point de vue du chercheur, écrire en anglais donne accès à un lectorat plus grand, et c'est vrai que c'est tentant lorsqu'on domine l'expression en anglais.
Cependant, on ne voit pas pourquoi ces deux avantages devraient entraîner l'usage EXCLUSIF de l'anglais. On pourrait continuer de publier en français (ou dans d'autres langues), et ensuite publier les résultats finaux en français et en anglais.
Tous les autres arguments avancés par les partisans du tout-anglais se résument à un seul : faire comme tout le monde, c'est-à-dire par conformisme. Il faut faire comme les autres pour être bien évalué, et donc bien classé dans les classements de type Shanghai, et ce pour attirer les meilleurs étudiants et enseignants, pense-t-on. Mais pourquoi les meilleurs seraient-ils anglophones ? Rappelons qu'il y a environ 270 000 étudiants étrangers en France, soit environ 15% du nombre total, qui sont très contents d'étudier en français, et que nous perdrons sans être sûrs d'en gagner d'autres.
De plus, toutes les études ont montré qu'un passage à l'anglais entraîne une baisse dans la qualité de l'enseignement (surtout si les professeurs ne sont pas des anglophones natifs) et dans la qualité de l'apprentissage (les étudiants n'ont dans l'ensemble pas un niveau en langue suffisant). Par ailleurs, enseigner en anglais coupera les étudiants français de leurs propres traditions, souvent très bonnes, ainsi que des bibliographies en français, ce qui provoquera en deux générations un oubli catastrophique de la culture scientifique de notre pays par ses propres citoyens. La langue française subira ce qu'on appelle des pertes de domaine : elle sera très rapidement insuffisante pour exprimer les connaissances d'un francophone. Les étrangers ne verront plus l'intérêt d'apprendre notre langue, et notre position géopolitique sera très affaiblie, à commencer par la Francophonie, qui disparaîtra rapidement corps et biens.
D'autres langues sont à des stades plus avancés sur la même voie autodestructrice, par exemple le norvégien, le danois, le suédois, le néerlandais, l'italien et même l'allemand. Est-ce là le sort que nous souhaitons pour notre langue et notre culture ? Il nous semble qu'il y a là au moins matière à débat. Ouvrons-le !!
Pierre Frath, professeur de linguistique à l'université de Reims.
(Pour approfondir, voir par exemple le site http://www.res-per-nomen.org et notamment l'article intitulé « L'enseignement et la recherche doivent continuer de se faire en français dans les universités francophones ».)