GRAND ENTRETIEN - Pour le professeur émérite au Collège de France, l'abstention aux élections législatives et le désinvestissement au travail peuvent s'analyser comme les deux faces d'une même crise nourrie par le sentiment de dépossession des classes moyennes et populaires.
Grand penseur de l'État social reconnu pour ses ouvrages sur le travail et auteur de La Gouvernance par les nombres (Fayard, 2015), Alain Supiot a récemment publié La Justice au travail (Seuil, 2022) et présenté une réédition des Lettres persanes à l'occasion du tricentenaire de l'œuvre de Montesquieu (Points, 2021).
Extraits (image : Fabien Clairefond)
LE FIGARO. - Vous écrivez qu'à la sécession des élites, théorisée par Christopher Lasch répond aujourd'hui une sécession des gens ordinaires. Les dernières élections, législatives, et dans une moindre mesure l'élection présidentielle, confirment-elles votre diagnostic ?
Alain SUPIOT. -Christopher Lasch a été en effet le premier à mettre en lumière ce sentiment de sécession des élites, de perte de tout contrôle démocratique, qui est l'un des ferments de la profonde crise institutionnelle que nous traversons. La France n'y échappe pas, en raison notamment de la place nodale qu'y occupe l'État, objet de toutes les attentes et cible de toutes les critiques. Mais cette crise est à l'œuvre dans beaucoup d'autres pays. Aux États-Unis, elle couvait bien avant l'élection de M. Donald Trump, comme on peut le voir dans Elysium, un film de science-fiction sorti en 2013. Ce «blockbuster» nous transporte au XXIIe siècle.
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Le grand constitutionnaliste allemand Dieter Grimm, qui siégea dans cette Cour, a publié en 2016 un livre intitulé L'Europe, oui, mais laquelle ? Telle est en effet la question ! Dès la fin des années 1990, un autre savant allemand, Fritz Scharpf a mis en lumière l'asymétrie structurelle entre la capacité de l'Union européenne de défaire les solidarités nationales et son incapacité de construire des solidarités européennes. Il faudrait sortir de cette machine infernale, ce qui ne veut pas dire sortir de l'Union européenne. Celle-ci ne pourrait se défaire que dans le retour des fureurs nationalistes, comme en son temps la Yougoslavie. Non, il faut l'amener à observer les principes démocratiques qu'elle proclame ! L'UE ne retrouvera son crédit et sa légitimité que dans la mesure où elle assure la primauté du pouvoir politique sur les puissances économiques et s'affirme comme une Europe de la coopération plutôt que de la compétition. Une Europe qui s'appuie sur la riche diversité de ses langues et de ses cultures, au lieu de s'employer à les araser ou les uniformiser. Une Europe des projets, œuvrant à la solidarité continentale et internationale pour répondre aux défis — sociaux, écologiques, technologiques — qu'aucun de ses membres ne peut relever isolément.
Vous avez parlé de dépossession économique, démocratique, n'y a-t-il pas aussi un sentiment de dépossession culturelle ? Est-ce que dans la mondialisation, les deux questions ne sont pas éminemment liées ?
Elles le sont à l'évidence et c'est pourquoi, du point de vue de l'histoire des institutions, on s'égarerait en isolant les facettes physique, sociale, culturelle, politique, ou économique de l'insécurité. Les «petits rois qui vendent leurs sujets aux princes de l'Europe», que stigmatisait déjà Montesquieu au début du XVIIIe siècle, précipitèrent les victimes de la traite négrière dans une totale dépossession d'eux-mêmes. Forme particulièrement monstrueuse de ce que Simone Weil a nommé le déracinement, ce «commerce triangulaire» continue de peser sur l'histoire de l'Amérique, mais aussi sur celle des États africains et de leurs relations avec l'Europe. Il a effet instauré, comme l'a montré l'historien sénégalais Ibrahima Thioub, «un divorce durable entre ces États adossés à une économie de pillage d'une part et les populations paysannes désarmées et exclues du pouvoir d'autre part». Et que dire des «Indiens», que l'extension de l'espace-système américain, a dépossédé non seulement de leurs terres et de leurs cultures, mais même de leur nom, suivant une dynamique d'arasement des civilisations dont le savant japonais Osamu Nishitani a montré, dans son récent livre sur L'impérialisme de la liberté, qu'elle est toujours à l'œuvre à l'échelle du globe !
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Ce renoncement est particulièrement manifeste s'agissant de l'usage de la langue, essentiel aux « assemblées de paroles » dont Marcel Détienne a montré qu'elles sont le cœur de la démocratie. À l'échelon de l'Union européenne un monopole de fait est aujourd'hui conféré à la langue du Brexit, alors même qu'aucun des États membres n'a désigné l'anglais comme première langue officielle, pas même Malte (qui a choisi le maltais) ou l'Irlande (l'irlandais). Ses responsables ne s'expriment plus que dans une langue que la grande majorité des présumés citoyens européens ne maîtrisent pas, sorte de «langue sacrée» (mon savant collègue orientaliste Jean-Noël Robert dirait une «hiéroglossie») qui les sépare et les distingue du vulgaire.
Appliqué aussi à la libre circulation des marchandises, ce régime linguistique peut conduire à des drames, comme ce fut le cas en 2004 ou 2005 à l'hôpital d'Épinal, où des malades furent tués ou mutilés par des appareils d'irradiation dont le mode d'emploi n'était disponible qu'en anglais, langue que les opérateurs pensaient maîtriser mais qu'ils avaient comprise de travers. En France, cette servitude culturelle volontaire sévit partout, sur toutes les enseignes commerciales et même dans les services publics. Si vous entrez dans un bureau de poste, là où on en trouve encore, vous êtes accueillis par un panneau « Ma French Bank », géniale trouvaille de communicants formés je suppose dans des écoles de commerce !
Le globish est un outil commode pour une communication superficielle, mais très insuffisant dès lors qu'il s'agit de bien se comprendre et de comprendre l'Europe ou le monde. La conversion au tout anglais est un moindre mal dans les sciences de la nature, qui ont affaire partout aux mêmes objets. Mais dans le cas des sciences de la culture, elle évoque irrésistiblement les médecins de Molière, le basic english ne donnant pas plus que le bas latin les clés d'intelligibilité des civilisations ; de l'Allemagne, du Japon ou du monde arabe... Aujourd'hui, on demande à un candidat à l'Institut universitaire de France qui travaille sur la France de rédiger son projet en anglais, lui signifiant ainsi d'entrée de jeu qu'il sera jugé par des « pairs » ne lisant pas une ligne de français et incapables de prendre connaissance de ses publications antérieures. On ne peut pas dire que cette allégeance culturelle contribue à une hausse du niveau ! Elle illustre plutôt ce que, dans un essai aussi mordant que mélancolique sur l'intelligentsia française, le grand historien Perry Anderson, avait nommé au début des années 2000 la «dégringolade».