Il est évident que l'essentiel pour nos enfants n'est pas l'apprentissage d'une langue, l'anglais ou une autre, en plus de sa langue maternelle ou d'éducation, mais l'acquisition de la capacité d'apprendre des langues, l'anglais entre autres, et de savoir s'adapter à toutes les situations: l'acquisition d'une compétence plurilingue fait partie de ce pouvoir d'adaptabilité. C'est un changement de paradigme, un autre regard sur la langue. Même inconsciemment, nous sommes encore trop souvent prisonniers d'une conception de la langue qui la réduit à un outil, la langue étrangère étant un "moyen de se débrouiller" quand on sort de son pays. Nous voyons les langues comme des savoirs qui s'ajoutent les uns aux autres, sans lien d'une langue à l'autre. Mais une langue représente plus que la réalité d'être une langue. Au-delà de la langue outil, de faible intérêt éducatif, il y a la langue culture et l'altérité, avec tous les horizons infinis que cela laisse présager. La langue, la langue maternelle d'abord, mais dans une approche différentielle et plurielle, devrait ainsi être la priorité des priorités de l'éducation.
Il y a d'autres objections à l'extension de l'anglais en maternelle.
Nous n'avons aucune preuve qu'au final, le niveau en langue soit meilleur. Comme si le seul allongement de la durée d'apprentissage d'une langue avait un quelconque effet sur le résultat final. C'est évidemment faux. C'est l'intensité hebdomadaire et non la durée en nombre d'années, qui influe sur la qualité finale.
Le programme de l'école maternelle en France à cet égard était très clair : "Profitant de la plasticité des compétences auditives du jeune enfant et de ses capacités expressives, l’école maternelle est partie prenante de l’effort du système éducatif en faveur des langues étrangères ou régionales. Elle conduit les enfants à devenir familiers des sons caractérisant d’autres langues, elle leur fait rencontrer d’autres rythmes prosodiques, d’autres phénomènes linguistiques et culturels. Elle utilise à ce propos la multiplicité des langues parlées sur le territoire national et, plus particulièrement, celles qui sont les langues maternelles de certains de ses élèves. Dès la grande section, elle met les enfants en situation de commencer à apprendre une nouvelle langue." Il ne faut donc pas dévoyer l'école maternelle. "Mettre en situation" n'est pas "enseigner une langue".
Troisième objection à l'extension de l'anglais en maternelle : l'effet d'exclusion.
Les enfants dans les classes sont le reflet d'une population aux origines de plus en plus diversifiées. Nous savons que nos systèmes éducatifs ont le plus grand mal à s'adapter à cette diversité et qu'il en résulte un taux d'échec très important lui même lié à la difficulté d'un apprentissage essentiel, celui de la lecture. Les études font apparaître pour la France, mais la France n'est sans doute pas un cas à part à cet égard, qu'environ 15 % des élèves rentrent au collège sans avoir les bases de la lecture dans la langue d'éducation, qui n'est pas toujours la langue parlée dans la famille. Et nous savons également que dans ces 15% se trouve une forte proportion d'enfants issus de l'immigration, et d'une immigration parfois ancienne. 15%, cela fait pour la France, environ 120 000 enfants par an. Bien évidemment, dans ces 15% les cas pathologiques sont marginaux, et la plupart de ces enfants ont par ailleurs des capacités parfaitement normales. Il n'empêche que le déficit en lecture est un handicap majeur qu'ils porteront toute leur vie. L'illettrisme, car c'est bien de cela dont il s'agit, est donc bien un défi majeur pour nos sociétés et nos systèmes éducatifs, et de ce point de vue, le développement de l'enseignement précoce de l'anglais, ou d'une seule autre langue, est plutôt de nature à renforcer l'effet d'exclusion dont nos systèmes éducatifs sont porteurs. Le programme de l'école maternelle en France est aussi très clair sur ce point.
Encore faut-il réellement vouloir changer de voie. L'autre voie, c'est l'"éveil aux langues" et toutes les stratégies d'enseignement qui prennent en compte la diversité sans rien sacrifier du résultat final, bien au contraire. L'objectif que se sont donnés tous les pays de l'Union européenne au niveau du baccalauréat est une maîtrise suffisante d'au moins deux langues vivantes en plus de la langue maternelle, sur ce point tout le monde semble d'accord, mais il faut préciser, maîtrise assortie d'une aptitude à en apprendre d'autres en fonction des circonstances de la vie professionnelle ou personnelle et dans une approche de la diversité culturelle et de l'altérité. De ce point de vue, toutes les stratégies ne se valent pas.
L'OEP
A signaler :
- L'éducation plurilingue et inerculturelle come projet
- L'éducation plurilingue et interculturelle come droit
- Bilinguisme, plurilinguisme et petite enfance (F. Couëtoux-Jungman)
- Nos enfants demain. Pour une société multiculturelle, Marie Rose Moro, janvier 2010, Odile Jacob
- Déclaration de Graz dans le domaine de l’éducation aux langues 2010
- Regards sur l'enseignement-apprentissage des langues et au-delà (Colloque international bilingue en français et en anglais, 6 & 7 janvier 2011, Mumbai, Inde)