... ils parlent le français, la langue de bois, la langue de pute, la langue de vipère..."
Une interview parue dans Télérama n°3049, datée du 23 juin 2008.
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Des marchés africains à la scène politique, il traque les langues sur tous les continents. Louis-Jean Calvet est un linguiste engagé. Pas seulement dans les livres, mais aussi parmi les hommes.
Toute sa vie, Louis-Jean Calvet a vécu dans les mots. Ils
nourrissent depuis plus de quarante ans sa passion pour la
linguistique. Les mots de Bizerte, où il est né - le sicilien, le
maltais, l'arabe et le français des rues de son enfance. Les mots de
Ferré, de Brassens et de toute la chanson « poétique » française, qu'il
connaît sur le bout de la langue et sur laquelle il a beaucoup écrit.
Et tous les autres mots : ceux qu'on parle sur les marchés africains,
un de ses terrains d'enquête favoris. Ceux d'argot, et même ceux de
Nicolas Sarkozy, qu'il étudie à la loupe depuis deux ans avec son
compère Jean Véronis. A 66 ans, ce linguiste engagé est célébré par ses
amis et ses anciens élèves dans un ouvrage collectif intitulé Les Boîtes noires de Louis-Jean Calvet. « Un peu tôt pour m'embaumer », sourit
ce globe-trotteur plurilingue et fumeur de pipe. Pour l'embaumer, sans
doute, mais pas pour lui faire dire ce qu'il a sur les lèvres, et sur
le coeur.
Les spécialistes du langage vous appellent « le linguiste-citoyen ». Comment faut-il l'entendre ?
Certains pensent que l'on étudie les langues comme des objets
abstraits, comme de belles machines que l'on pourrait décrire sans
tenir compte de leurs relations au social. Mais les langues sont
parlées par des gens – j'aime ce mot tout simple : les gens ! – qui
vivent, échangent, partagent. Faire de la linguistique « engagée » – ce
que j'ai appelé de la « sociolinguistique » –, c'est donc prendre au
sérieux l'adjectif « humain » dans « sciences humaines ». Et se
demander ce que les langues nous apprennent des sociétés dans
lesquelles vivent ceux qui les parlent.
Par exemple ?
Savez-vous pourquoi la ville d'Alexandrie, en Egypte, était plurilingue
à la fin du XIXe siècle ? A cause de la guerre de Sécession ! A
l'époque, les Etats-Unis sont le plus grand producteur de coton du
monde et l'Europe s'approvisionne chez eux. Mais voilà que la guerre
civile y éclate, interrompant les exportations. L'Europe se tourne
alors vers l'Egypte, elle aussi productrice de coton. Le canal de Suez
n'étant pas encore ouvert, l'exportation se fait depuis le port
d'Alexandrie... bientôt envahi par une foule d'hommes d'affaires
français, arabes, anglais... Alexandrie est devenue plurilingue et
cosmopolite parce que les Américains se tapaient sur la gueule !
Vous vous considérez comme un « linguiste de gouttière », par opposition aux « linguistes de salon »...
Ils sont nombreux, dans l'histoire de notre discipline, à n'avoir
jamais quitté leur petite ville pour étudier les langues. Mais le
créole (pour ne prendre qu'un exemple) n'est pas une matière abstraite
que l'on peut se contenter de décrire avec une grammaire ou un
dictionnaire ! C'est aussi l'histoire douloureuse des peuples mis en
esclavage, de gens d'origines et de langues distinctes rassemblés sur
les côtes africaines, qui se fabriquent un moyen de communication à
partir de la langue du « patron » (le français ou l'anglais) en
s'appuyant sur leurs habitudes phonétiques. Tout cela, on ne le « sent
» pas en restant dans son fauteuil. Je cite souvent une phrase de Mao –
qui n'avait rien d'un linguiste – à mes étudiants : « Qui n'a pas fait d'enquête n'a pas droit à la parole. »
On vous a beaucoup vu enquêter sur les marchés africains depuis trente ans, à la cueillette des langues...
Les villes fonctionnent comme des pompes aspirantes : elles absorbent
du plurilinguisme, elles recrachent du monolinguisme. Les Bretons, les
Gascons et d'autres sont venus chercher du travail à Paris... et deux
générations plus tard leur descendance ne parlait plus que le français.
Et puis, c'est dans les grandes villes qu'il y a les plus grands
brassages, mais, comme je ne peux pas aller voir tous les habitants,
j'enquête sur les marchés, qui sont un bon indicateur de l'avenir
linguistique d'un pays : on est obligé d'avoir une langue commune, sur
les marchés – pour discuter de la qualité des produits, pour
marchander, etc. Sur celui de Dakar, par exemple, on parle trois
langues : le wolof, majoritaire, le français et le peul. A Bamako,
c'est le bambara qui domine. Ailleurs, c'est encore différent...
“La France a fait l'expérience de la colonisation
linguistique sur son propre territoire,
avant de l'exporter : elle a traité les langues
africaines comme elle avait traité,
auparavant, le basque ou le breton.”
Ce plurilinguisme est très répandu dans le monde, mais absent chez nous. Pourquoi ?
En Europe, on trouve 3 % des langues du monde. En Asie, 35 %, en
Amérique, 15 %, et en Afrique, 30 %. Pourtant, on parlait autant de
langues en Europe qu'ailleurs, avant. Mais c'est sur notre continent
qu'ont été conduites les politiques linguistiques les plus
assimilatrices – les plus « jacobines », si vous voulez. Comme je
l'écrivais en 1974 dans Linguistique et colonialisme, la
France a fait l'expérience de la colonisation linguistique sur son
propre territoire, avant de l'exporter : elle a traité les langues
africaines comme elle avait traité, auparavant, le basque ou le breton.
Elle paye aujourd'hui cette politique linguistique « jacobine » ?
Je ne mets pas en cause l'idée que le français soit la langue
principale de notre pays. Mais que d'opportunités gâchées, que de
richesses gaspillées ! En 1917, la France a connu une arrivée massive
de Russes blancs. Ils ont transmis leur langue dans leur famille, mais
notre pays n'a pas su utiliser cet apport linguistique. Même chose avec
les Polonais venus travailler dans les mines du Nord : leur langue
s'est perdue. Ensuite il y a eu le vietnamien, l'arabe, le chinois...
Nous pourrions posséder le meilleur centre d'études des civilisations
slaves ou arabo-islamiques, aujourd'hui ! Quand je pense que la France
profite de ses immigrants africains ou créoles pour gagner des
médailles aux jeux Olympiques, mais ne sait pas profiter de leurs
langues...
Vous dites d'ailleurs qu'une autre « gestion » de ces questions aurait permis de lutter contre l'échec scolaire...
Oui, en valorisant la langue et la culture d'origine des enfants
d'immigrés. Pour l'instant, ils ont le cul entre deux chaises
culturelles : celle de l'école et celle de leur famille, qu'ils
finissent souvent par mépriser parce qu'ils la trouvent « inadéquate ».
Au final, ils parlent de travers la langue de leurs parents. Ils
seraient mieux dans leur peau si on la leur apprenait correctement. Je
n'ai pas fait d'enquête sur le sujet, mais on dit souvent que les
enfants d'immigrants chinois, très à l'aise à l'école, potassent le
mandarin le soir après la classe. Il y a certainement des pistes à
explorer dans ce domaine.
les langues à tout prix : elles sont
au service de l'homme, et non l'inverse.
Si les vieux ne parlent plus le provençal,
on ne va pas leur mettre un pistolet
sur la tempe pour qu'ils le transmettent
à leurs enfants !”
La langue des « quartiers » est célébrée pour sa richesse par les uns,
condamnée pour sa pauvreté par les autres. Vous vous situez où dans ce
débat ?
D'abord il faut se rappeler que cette langue des quartiers est une
langue choisie, pas subie. A la fin du XIXe siècle, les sociologues de
l'école de Chicago se sont penchés sur la population de leur ville, qui
était composée pour un tiers d'Américains nés aux Etats-Unis, pour un
tiers d'immigrés et pour un tiers enfin des enfants de ces immigrés. Ce
qui frappe dans les travaux publiés à l'époque, c'est le constat que,
lorsqu'on est rejeté, on a tendance à revendiquer ce que l'autre ne
veut pas qu'on soit : les Noirs lanceront le mouvement Black is
beautiful sur ce modèle. Aujourd'hui, le « parler » des banlieues
fonctionne de la même façon. Il ne se contente pas de communiquer des
choses, il envoie des signes. Il dit : on existe, puisqu'on produit
cette langue qui s'impose avec force.
En quoi est-ce un problème ?
En linguistique, on distingue des « niveaux de langue ». Vous ne parlez
pas de la même façon quand vous faites une belote au bistrot et quand
vous participez à une conférence internationale. Donc nous sommes tous
« plurilingues » : l'important est de pouvoir choisir notre langue en
fonction des circonstances. C'est là que le bât blesse : cette langue «
fabriquée » des cités n'est-elle pas le seul moyen de communication de
ces jeunes ? Sont-ils capables de s'exprimer – aussi – comme les autres
? J'ajoute une seconde préoccupation : ce « parler » est-il celui d'une
classe d'âge ou d'une classe sociale ? Le premier ne pose pas de
problème, on a tous employé des expressions de notre époque – c'est
bath, c'est super, c'est trop, c'est giga, etc. Malheureusement, je
crains qu'on ne soit ici confronté à un parler de classe sociale :
certaines catégories de population n'ont qu'une façon de s'exprimer.
Elles ne se promènent pas dans l'ascenseur linguistique comme d'autres,
plus aisées et plus cultivées. Le principal souci de l'école ne devrait
donc pas être d'empêcher les jeunes de parler le verlan, mais bien de
leur donner - aussi - les moyens de parler différemment.
Avec la mondialisation, beaucoup s'inquiètent de la disparition des langues. Cela vous angoisse aussi ?
Je ne considère pas qu'il faille défendre les langues à tout prix :
elles sont au service de l'homme, et non l'inverse. Si les vieux ne
parlent plus le provençal, on ne va pas leur mettre un pistolet sur la
tempe pour qu'ils le transmettent à leurs enfants ! En revanche, si les
gens veulent parler le provençal, c'est leur droit et il faut les y
aider. En élargissant la réflexion, je remarque que le combat mené par
les défenseurs de la francophonie pour la diversité linguistique a été
positif puisqu'il a permis le vote, à l'Unesco, d'une déclaration sur
le droit à cette diversité. Mais on a parfois l'impression que ce qui
est défendu ici, c'est le français ou l'espagnol face à l'anglais. On
ne se préoccupe pas vraiment de la diversité interne à la francophonie,
à l'hispanophonie ou à la lusophonie. Si on veut être pris au sérieux,
il faut aussi parler du corse, du breton, des langues africaines, etc.
La récente polémique sur la domination excessive du « français de
l'Hexagone » dans la littérature française vous paraît donc juste ?
La francophonie est un sous-produit de la colonisation. D'ailleurs de
Gaulle n'en voulait pas. C'est Bourguiba, le président tunisien,
Senghor, le président sénégalais, et Diori, le président du Niger, qui
ont demandé la création d'un « Commonwealth à la française » qu'on
appellera plus tard francophonie. La difficulté, aujourd'hui, est de
faire de la francophonie une maison commune, pour construire une
politique linguistique qui prenne en compte toutes les langues et tous
les territoires dits francophones. On n'y est pas encore : chaque pays
hispanophone a son académie de la langue, mais il n'existe qu'une
Académie française ! Quand Le Petit Robert introduit le mot «
essencerie » – qui signifie station-service, au Sénégal –, ce sont les
académiciens à Paris qui décident, on ne demande pas leur avis aux
Sénégalais. Pourquoi n'y aurait-il pas une Académie sénégalaise du
français, une autre québécoise, etc ?
Ces dernières années, vous avez beaucoup travaillé sur le langage politique, avec votre ami Jean Véronis. A-t-il évolué ?
Quand on allumait la radio il y a trente ans, et qu'on tombait sur un
homme politique, on pouvait savoir à l'oreille si c'était un communiste
ou un socialiste. Parce que, à l'époque, il y avait des langues de
tribus : les communistes parlaient comme Marchais avec des a très
ouverts - c'est un scandaaale ; les giscardiens, comme Giscard ; les
socialistes, comme Mitterrand... Aujourd'hui, il n'y a que des parlers
d'individus. Ce n'est pas la Ligue communiste révolutionnaire qui a
fait un bon score chez Drucker, l'autre dimanche : c'est l'individu
Besancenot !
Ces discours « individuels » ont pourtant un point commun : ils cassent
le moral des électeurs, qui ne cachent pas leur désarroi...
Souvenez-vous du succès de la formule de Michel Rocard, lorsqu'il était
Premier ministre : le « parler-vrai » ! Si cette formule est restée,
c'est sans doute que nous pensons plus ou moins consciemment qu'ils
parlent tous faux. En fait les hommes politiques sont plurilingues :
ils parlent le français, mais aussi la langue de bois, la langue de
pute et la langue de vipère, sans oublier le « politiquement correct »,
qui consiste à changer les mots au lieu de s'attaquer aux choses. Mais
dire « african american » au lieu de « black », qu'est-ce que ça change
à la situation des Noirs aux Etats-Unis ? Au Québec, ils ont décidé de
dire « gens d'affaires » au lieu d'« hommes d'affaires » : y a-t-il
plus de femmes d'affaires pour autant ? Cette ruse est une énorme
escroquerie. Elle ne relève même plus de la langue de bois, mais du
discours totalitaire tel que le décrivait Orwell dans 1984.
Et l'« individu Sarkozy », comment parle-t-il ?
En nous aidant d'un logiciel qui permet de déterminer scientifiquement
la paternité de textes anonymes, nous avons découvert trois « ADN »
différents, dans les discours présidentiels - donc trois auteurs
distincts. L'un d'eux est facilement reconnaissable, c'est Henri
Guaino, qui a des tics de langage récurrents, comme l'anaphore (qui
consiste à reprendre la même formule en début de chaque phrase). Le
fait que le président de la République n'écrive pas lui-même ses
discours n'est pas rédhibitoire, bien sûr : du moment qu'il en choisit
la trame, en établit la ligne politique, en pose les valeurs...
Malheureusement, l'impression domine qu'il y a un ventriloque derrière
Sarkozy, car le fond de ses discours change d'un rédacteur à l'autre.
Ceux de Guaino, en particulier, sont profondément différents de ceux
écrits par les autres plumes du président. Et ce dernier « récite ». Ce
qui amène à se poser un certain nombre de questions : a-t-il un langage
propre ? Au-delà du langage, a-t-il une pensée, une ligne politiques ?